SANDRA VINCIGUERRA
CINÉMA Trop de messages publicitaires n`atteignent
pas le public. Avec le placement de produit dans les films les agences
de pub ont trouvé le moyen de cibler efficace et en toute discrétion.
La stratégie est redoutable.
Si le placement de produit ne date pas d`hier il s`est aujourd`hui
répandu au point de faire partie intégrante du cinéma:
on estime à 95% le nombre de films produits aux USA contenant de
la publicité. L`insertion de marques n`est pas encore
une pratique systématique en Europe. Mais sachant que sur le continent
75% des entrées sont engrangés par la production étasunienne
le placement de produit touche de toute façon le public de cinéma
dans sa grande majorité.
POURQUOI
LE CINÉMA?
Si le problème des publicitaires était d`atteindre
à coup sûr sa cible le cinéma règle la question.
Le public venu voir le film n`a certainement pas l`intention
de s`en distraire. De plus ce public est en nette augmentation.
La US Economic Review 2000 remarque une progression de 25% des entrées
ces dix dernières années sur les territoires étasunien
et canadien.
Enfin acheter la présence de sa marque dans un film assure sa
publicité chaque fois que le film est rediffusé. Ainsi
les superproductions efficaces touchent en moyenne 500 millions de spectateurs
dans les cinq ans qui suivent leur sortie. Mission impossible de Brian
De Palma (1996) qui a été l`un de ces blockbusters
a été vu rien qu`à sa sortie et sur le territoire
américain par 60 millions de spectateurs. C`est-à-dire
60 millions de personnes qui ont été exposés à
la marque Apple et à son produit Powerbook (ordinateur portable).
L`été fut florissant pour Apple qui avait également
acheté un espace dans Independence day pour le même produit.
La firme entretient d`ailleurs des rapports serrés avec le
cinéma puisque c`est sur son site et grâce à
son logiciel QuickTime que l`on trouve les bandes-annonces de toutes
les prochaines sorties qui compteront en matière d`entrées.
LA
TIMBALE
Une apparition modeste dans un long-métrage coûte entre 50
000 et 100 000 dollars. Un petit investissement pour une firme. Depuis
longtemps Steven Spielberg finance ses films avec le placement de produit.
Il y a tout juste vingt ans sa maison de production avait approché
de nombreuses entreprises pour qu`elles placent leur marque dans
E.T. (1982). Une vingtaine de produits ont été introduits
dans le film dont les habituels Coca-Cola et Pizza Hut. Mais la timbale
a été décrochée par Hershey Food Corporation
qui produisait à l`époque des bonbons chocolatés
peu connus: les Reese`s Pieces. Parce que c`étaient les
chocolats préférés d`E.T. et du coup des enfants
les ventes de Reese`s Pieces ont grimpé de 65% les mois qui
ont suivi la diffusion du film amenant le friandise à concurrencer
M&M`s qui possédait jusque là tout le marché
des bonbons chocolatés.
Aujourd`hui les exemples flagrants à la James Bond (aux Etats-Unis
le dernier de la série - Die another day - est surnommé
Buy another day) cachent la forêt de marques et produits placés
de manière moins voyante. Et c`est probablement là
que réside le vrai danger du placement de produit.
Le sponsor parce qu`il paie pour le placement de son produit contrôle
son image comme dans une publicité traditionnelle tout en bénéficiant
d`une crédibilité due à la discrétion
dont il fait preuve dans sa politique de communication.
Ainsi un placement efficace met en scène le produit comme un accessoire
naturel et indispensable pour le personnage. Malgré les dénégations
des publicitaires les chercheurs s`accordent sur la possibilité
que le public puisse ne pas être conscient de la tentative d`influence
commerciale. Quoiqu`il en soit le but du publicitaire est bien de
banaliser la présence d`une marque dans l`univers visuel
ou sonore de chaque personne au point de le rendre essentiel à
toute représentation de la réalité. Un phénomène
particulièrement voyant avec le cas du tabac.
LE
CAS DU TABAC
Des chercheurs du New Hampshire (Centre médial Dartmouch-Hitckok
de Lebanon) aux USA ont étudié les 25 premiers films du
box-office américain de 1988 à 1997 soit 250 films. 85%
de ces films présentent une consommation de tabac. Dans 28% la
marque est visible. Mais seules quatre marques monopolisent 80% de ces
apparitions. Depuis un procès datant de 1989 autour notamment du
film Superman de Richard Donner les fabricants de tabac n`ont plus
le droit d`acheter le passage de leur produit dans un film. Cependant
la présence des cigarettes à l`écran n`a
cessé d`augmenter. D`ailleurs l`étude montre
que la marque de cigarettes est bien plus visible aujourd`hui qu`avant
l`interdiction. Les industries du tabac ont donc réussi à
imposer la cigarette comme un élément de décor indispensable
à toute fiction cinématographique qui se respecte. C`est
là l`argument des publicitaires: si la Marlboro ou le Coca-Cola
sont absents le film n`est pas réaliste et risque de se couper
de son temps et de son public.
Etonnamment c`est ce double discours entre conformisme (encore et
toujours la cigarette) et rébellion (la création n`a
que faire des injonctions d`une société hygiéniste)
qui fait la force du placement de produit.
FIRMES
SUBVERSIVES?
Caractéristique de ce double-discours Seul au monde (2000) de
Robert Zemeckis propose un scénario qui implique constamment la
marque FedEx tout en dénigrant les qualités que la firme
semble mettre en avant: rapidité efficacité rentabilité.
La marque s`attire ainsi la sympathie du grand public puisque faute
avouée à demi-pardonnée. Par ailleurs FedEx marque
là son exceptionnelle capacité à s`auto-critiquer
et donc à se renouveler à ne pas rester dans les pas de
ceux qui l`ont précédée bref à innover.
Tom Frank auteur de The Conquest of Cool (1997) relève dans Le
Monde diplomatique de mai 2001 que les marchands utilisent de plus en
plus la publicité «pour en appeler à la révolution
réclamer la transgression des usages et des règles et pour
insister sur la nécessité d`aller jusqu`à
l`extrême quoi qu`en disent patrons porteurs de costumes
ou grenouilles de bénitier». Plus efficace que jamais ce
marketing s`adresse à un public jeune en se déguisant
sous les traits d`une rébellion d`une remise en question
non seulement du puritanisme mais de l`ennuyeuse bureaucratie et
du mode de vie capitaliste. Paradoxalement la marque devient le seul
moyen de se distinguer parce que lui est associée une forme de
prestige. Celui du comédien qui la promeut (Tom Cruise pour les
lunettes Oakley Will Smith pour les Ray-Ban) et celui des valeurs que
le film transmet.
Comme le remarquait justement Naomi Klein (No Logo 2000) les compagnies
tentent de récupérer des idées culturelles et une
iconographie pour les projeter ensuite depuis leur marque comme si elles
étaient une extension de cette-dernière. Avec le placement
de produit le cinéma devient une valeur-ajoutée de la marque.