MANUEL GRANDJEAN
Il y a quelques années, l`armée française avait fait
sensation en diffusant à la télévision une publicité d'un nouveau type: le montage des séquences, l`alternance d`images réelles et de synthèse, la présentation
de l`action militaire comme fondamentalement ludique, tout ceci visait
à séduire les jeunes en suggérant une forte convergence
entre le métier de la guerre et le jeu vidéo.
Depuis, la jonction entre l`industrie militaire et celle du divertissement
informatique s`est opérée. Non seulement l`armée
de George W. Bush s`entraîne grâce au jeu vidéo,
mais elle recrute également par ce moyen.
Cette dernière évolution a été inaugurée
par le lancement il y a quelques mois d'America`s Army Operations.
Ce jeu, développé sous la direction du lieutenant-colonel
Casey Wardynski par des élèves de l`école navale
de Monterey (Californie), permet d`acquérir une formation militaire
complète et d`effectuer ensuite des missions contre les ennemis
avérés ou supposés de l`Oncle Sam. «Empower
yourself. Defend freedom», tel est le menu ludique promis.
UN RÉALISME SAISISSANT
La vue offerte au joueur est celle qu`il aurait de ses propres yeux
sur le terrain: l`environnement en trois dimensions est d`un
réalisme saisissant et le fonctionnement des armes, leur bruit,
leur portée, leur temps de chargement sont reproduits avec un soin
méticuleux.
De nombreux jeux de ce type existent déjà sur le marché
mais celui-ci a une particularité: il est gratuit. En mai dernier,
lors du plus grand Salon mondial du jeu vidéo, l`E3 de Los
Angeles, les concepteurs avaient exposé le but de l`opération:
«Ceci permet à l`armée de faire passer son message
d`une façon qui parle davantage aux jeunes.»
LE
SERVEUR DE L`ARMÉE
De fait, America`s Army capte efficacement son public. En effet,
pour utiliser le programme, il faut obligatoirement s`enregistrer
sur internet en donnant son adresse de courrier électronique.
Chaque passage de niveau exige également une connexion au serveur
de l`armée. Celle-ci peut ainsi suivre en direct la progression
de ses recrues virtuelles.
«Des pans entiers de la population des Etats-Unis n`ont plus
de contact avec leur armée. Notre but premier est donc de donner
une information, pas de recruter» proteste Paul Boyce le porte-parole
du l`US Army concernant ce projet. Cependant, l`utilisateur
d`America`s Army est quasi inévitablement renvoyé
au site www.goarmy.com, le portail de recrutement de l`armée
de George W. Bush, réelle celle-ci.
«LA
FORCE EST EN VOUS»
Là, le visiteur est directement interpellé: «Découvrez
une vie remplie d`aventures et rencontrez d`autres personnes intelligentes
et motivées comme vous. Car la force de l`US Army ne réside
pas seulement dans le nombre, elle réside en vous.»
L`état-major ne donne pas encore de renseignements quant à
l`influence de sa nouvelle stratégie sur le recrutement effectif.
Cependant, «entre le 4 juillet, date du lancement d`America`s
Army Operations, et la fin octobre 929'000 joueurs se sont enregistrés.
563'000 ont terminé l`entraînement de base» indique
Paul Boyce.
LES
VALEURS MILITAIRES
La diffusion du programme, ainsi que de la propagande qui l`accompagne,
dépasse très largement les frontières des Etats-Unis.
Le logiciel est évidemment téléchargeable via internet
depuis n`importe quel endroit de la planète. «Nos contacts
s`étendent de la Russie aux îles Fidji» s`enthousiasme
le porte-parole de l`US Army.
De plus, dans tous les pays de nombreuses revues informatiques destinées
aux joueurs ont inclus le jeu de l`armée étasunienne
sur les cédéroms qu`elles encartent. «Si ce jeu
avait été conçu par l`armée de notre
pays, nous ne l`aurions pas diffusé», explique Jérôme
Darnaudet, rédacteur en chef de la revue française Joystick.
Le journal a jugé que, dans le cas d`America`s Army,
la propagande ne s`adressait pas directement à son public
et ne le touchait donc pas.
Le numéro 1 de la presse ludique française est cependant
plus critique que la moyenne: elle s`était par exemple abstenue
de diffuser le programme de démonstration de Soldier of Fortune,
un jeu de guerre sponsorisé par une revue destinée aux mercenaires.
Dans la foulée du succès d`America`s Army Operations,
l`état-major étasunien annonce d`ores et déjà
la sortie d`un second jeu pour capter un autre type de joueurs, adeptes
du genre dit «jeu de rôle»: Soldiers. Il ne s`agira
plus là de combats virtuels, mais de faire connaissance avec les
«valeurs militaires» et de progresser ainsi dans la hiérarchie...
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L'informatique des jeux intéresse les états-majors
Les industries militaires et ludiques étaient destinées à se rencontrer en raison d'une double convergence.
D'une part, les armes sophistiquées sont de plus en plus pilotées par ordinateur, leur utilisation ressemble ainsi de plus un plus à un jeu vidéo.
A la différence près que bombes et victimes sont réelles...
MARCHÉ DE 20 MILLIARDS
D'autre part, la montée en puissance des ordinateurs personnels a permis le développement de jeux de plus en plus réalistes,
si bien que les simulations ludiques se sont mises à concurrencer, voire à devancer les développements militaires.
Avec l'instauration d'un marché mondial du jeu vidéo - lequel pèse plus de 20 milliards d'euros par an - les montants alloués à la création de programmes «civils» n'ont rien a envier à leur doubles militaires.
L'armée a donc tout intérêt à se greffer sur l'industrie tout public, dont les coûts sont payés par les millions de joueurs qui achètent les produits.
America's Army ne déroge pas à cette règle. Si le jeu a été développé par l'armée, c'est cependant sur la base d'un noyau, le moteur graphique, issu du jeu civil Unreal.
«Les plus importants progrès de programmation ont été réalisés dans le domaine du jeu vidéo. Il n'est donc pas étonnant que les militaires s'intéressent de très près à ce secteur»,
confirme le rédacteur en chef de la revue Joystick.
«Après les capacités d'affichage en trois dimensions, c'est le développement de l'intelligence artificielle qui fera le bonheur des armées», prévoit Jérôme Darnaudet.
C'est dans ce domaine en effet, indispensable au jeu comme à la simulation militaire, que des pas de géant devraient être effectués ces prochaines années.
MGn
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Les Tchèques gagnent la bataille virtuelle
La récupération de l'informatique ludique à des fins militaires est un phénomène nouveau. L'histoire du jeu Operation Flashpoint en est un épisode clé.
En juin 2001, une petite société informatique méconnue basée à Prague, Bohemia Interactive Studio, sort un jeu de simulation de champ de bataille d'un niveau de réalisme encore jamais atteint.
Le succès d'Operation Flashpoint est énorme. Cette réussite ne passe pas inaperçue. L'armée étasunienne contacte les auteurs tchèques et leur confie, en collaboration avec la société Coalescent Technologies basée à Orlando, le développement d'un programme d'entraînement pour les marines. Ce logiciel, Virtual Battlefield Systems 1 ou VBS1, est utilisé depuis quelques mois pour la formation des soldats yankees.
Différents modules sont d'ores et déjà disponibles, pour simuler l'utilisation d'armes (théoriquement) non létales contre des civils, des opérations de maintien de l'ordre en terrain urbanisé.
Une extension concernant la lutte antiterroriste est actuellement en cours de réalisation. Elle est sans aucun doute promise à un succès retentissant dans les casernes. Tout comme la version publique d'Operation Flashpoint, laquelle a franchi le cap du million d'exemplaires vendus.
MGn