SOPHIE
RAVAUX-ZOËLL
MAUVAIS GOUT (VI) A l`heure où nos goûts
alimentaires se mondialisent et se standardisent est-il possible de
parler d`un bon et d`un mauvais goût en matière
d`alimentation? Eléments de réponse avec l`ethnologue
Laurence Ossipow.
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Profiteroles
fourrées au vacherin coupe glacée surmontée d`un
oeuuf au plat saumon à l`aneth avec rillettes de porc...
qui ne fait une grimace de dégoût à la seule lecture
de ces mots? Pour troublé qu`il paraisse à l`heure
actuelle tiraillé entre le bio l`allégé
l`exotique le prétendu «terroir» ou l`artificiel
notre goût alimentaire obéit toujours à des règles
implicites assez fortes pour rendre certaines associations culinaires
inimaginables. Son aptitude à susciter des jugements tranchés
et son importante composante émotionnelle ont contribué
à élargir la signification du mot «goût»
d`après le sociologue Claude Fischler1: du goût synonyme
de saveur on dérive jusqu`au goût d`un individu
entendu comme l`ensemble subjectif de ses préférences
et aversions esthétiques. Et Pierre Bourdieu de considérer
«la dégustation des saveurs alimentaires» comme «l`archétype
de toute forme de goût»2.
Si l`on concède au goût alimentaire cette position
de modèle est-il pour autant possible de distinguer un bon et
un mauvais goût en matière d`alimentation comme on
le fait en matière d`esthétique? Et d`abord
comment se définissent nos goûts alimentaires et que définissent-ils?
«Jusqu`à une dizaine d`années en arrière
le goût alimentaire était considéré comme
un sujet d`études trivial en ethnologie comme en sociologie.
Il semblait trop domestique de l`ordre de la nature plus que de
la culture... et de manière significative ce sont des femmes
qui ont commencé à étudier cette question!»
souligne avec un brin d`ironie Laurence Ossipow ethnologue à
l`Unité d`études et de statistiques de l`Hospice
général. «Il est maintenant admis que le goût
alimentaire c`est-à-dire non seulement le choix des aliments
mais aussi les manières de table dit quelque chose de ce que
nous sommes. Lorsque l`on réalise une enquête c`est
un biais idéal pour approcher l`identité des gens
car personne ne rechigne à dire ce qu`il mange le sujet
demeurant banal aux yeux du grand nombre.»
«DEVENIR»
CE QU`ON MANGE
Nos choix alimentaires constituent donc une partie de notre identité
et marquent notre appartenance à tel ou tel groupe ou culture.
En effet la formation et l`évolution de notre goût
dépendent entièrement de notre environnement social et
culturel l`acquis dominant notre peu d`inné gustatif.
Selon Claude Fischler1 l`acte de s`alimenter implique physiquement
et symboliquement le franchissement d`une frontière entre
ce qui est dehors et ce qui est dedans. Par l`incorporation des
aliments nous assimilons leurs qualités biologiques mais aussi
et surtout subjectives. «Ce qu`il vous fait à l`intérieur
se voit à l`extérieur...» scandent maintes
publicités alimentaires. C`est ainsi qu`à travers
nos choix nous façonnons notre identité corps et esprit
confondus.
Mais incorporer de la sorte un élément étranger
accueillir l`autre au risque de «devenir» autre représente
un grand danger. Le dégoût réaction physique ou
subjective fait office de garde-fou protégeant la frontière
sensible qu`est notre bouche. Pendant obligatoire du goût
il traduit notre méfiance face à des mets qui sortent
de nos habitudes ou contredisent nos règles alimentaires. Et
le dégoût du goût des autres définit notre
altérité: «les végétariens marquent
leur différence par leur dégoût non seulement pour
les gens qui mangent de la viande mais aussi pour eux-mêmes alors
qu`ils consommaient encore de la viande» analyse Laurence
Ossipow.
Le dégoût et les aversions sont des parties constituantes
du goût alimentaire. Qu`en est-il du mauvais goût?
Il semble difficile à cerner dans notre société.
Pour Laurence Ossipow la standardisation de l`alimentation dans
toutes les couches sociales est l`une des raisons de cette difficulté:
«Actuellement les classes populaires moyennes et aisées
ont accès grosso modo à la même alimentation et
se nourrissent presque de la même manière. Alors il n`est
plus possible d`utiliser les choix alimentaires comme moyen de
distinction entre les classes... même si des aliments comme la
patate ou la saucisse gardent une connotation populaire et donc de mauvais
goût pour certains. La distinction se marquera plutôt dans
le choix des restaurants entre une cafétéria ou un restaurant
plus coûteux et raffiné.»
EN
QUÊTE DU MAUVAIS GOÛT
«Ce qui rend problématique la définition d`un
mauvais goût alimentaire c`est avant tout l`absence
de références vraiment légitimantes dans ce domaine.
Pour la mode ou l`ameublement par exemple il existe des revues
des émissions qui permettent de distinguer clairement le mauvais
goût de ce que l`on présente comme bon goût.
Ce n`est pas le cas dans l`alimentaire en tout cas aujourd`hui
où l`avis des nutritionnistes exerce une grande influence
sur notre alimentation. Et pour ces médecins ou diététiciens
les critères de sain ou malsain revêtent plus d`importance
que les questions de goût.»
En conséquence les goûts alimentaires ne sont pas non
plus affichés dans le dessein d`une revendication ou d`une
provocation ironique comme cela peut être le cas lorsque certains
goûts sont qualifiés de mauvais par une élite ou
une majorité dominantes: «Manger un hamburger ou un plat
dégoulinant de mayonnaise peut être un pied de nez à
l`«alimentairement correct» mais je ne vois que peu
d`exemples de provocation par un biais alimentaire. Même
les végétariens ne sont plus dans la marge car les récents
scandales liés aux produits carnés leur ont donné
en partie raison aux yeux de la société».
On déniche cependant le mauvais goût dans certains comportements
alimentaires. «En fait ce qui relève de l`excès
peut être jugé de mauvais goût. Pour beaucoup dépenser
une énorme somme d`argent pour un repas- sauf s`il
s`agit d`une fête marquant un événement
important - est une faute de goût. En retour s`empiffrer
comme lors des concours de nourriture est mal perçu par les classes
supérieures qui attribuent erronément aux classes inférieures
une tendance à se gaver. Des «mauvaises» associations
d`aliments par exemple du riz avec des frites sont aussi mal
perçues.» D`autre part dans notre société
rendue lipophobe par la médecine et par la tyrannie de la minceur
et du muscle «manger des choses grasses est senti comme une faute
de goût car non seulement la personne ne sait pas manger mais
en plus elle va grossir. Finalement le mauvais goût c`est
le goût de ceux qui dérangent ou que l`on méprise.»
1Claude
Fischler L`Homnivore éd. Odile Jacob 1990 Paris.
2 Pierre Bourdieu La Distinction éd. Minuit 1979 Paris.
Le
25 septembre prochain à Paris Palais des Congrès: «Alimentation
corps et santé. Une approche transculturelle»: Symposium
international organisé sous la direction de Claude Fischler.
Rens. et inscriptions: 0033/1 49 70 71 65 ou
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