GILLES
LABARTHE
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C`est
un pipeline de 498 kilomètres de long qui traverse le pays de
part en part. Un gigantesque serpent de métal évoluant
à ciel ouvert. Il rampe dans les profondeurs de la forêt
amazonienne se hisse jusqu`à plus de 4000 mètres
d`altitude dans les Andes puis dévale les montagnes pour
rejoindre la côte du Pacifique. En Équateur tout le monde
a entendu parler d`»El Sote». Le «Sistema de
oleoduco transecuadoriano» (SOTE) a été construit
dans les années 70 sous l`impulsion de la Texaco. Jadis
symbole de développement économique rapide la bête
monstrueuse est aujourd`hui synonyme de tous les maux: pollution
à large échelle contamination des eaux développement
de cancers. Surtout dans l`Oriente la région du nord-est
de l`Équateur aux confins de l`Amazonie.
L`Oriente? Des hauteurs de Quito la capitale du pays on en parle
toujours comme d`un désert de verdure tropicale. Peu d`habitants
recommandent la région qui s`étend jusqu`aux
portes du Brésil. Dans les esprits l`Oriente reste une
terre d`aventures peuplé d`Indiens guère amènes
de quelques milliers d`ouvriers du pétrole mal lunés
et de prostituées en déroute. A deux pas de la frontière
avec la Colombie la ville de Lago Agrio (littéralement le «lac
aigre» en raison de ses rues putrides et de ses décharges
de brut) est aussi considérée comme le carrefour obligé
de tous les trafics. Il paraît que là-bas certains contentieux
se règlent d`abord à la carabine avant d`échouer
chez le juge. Comble de malchance la nationale qui s`enfonce vers
l`Amazonie serait peu sûre difficilement praticable voire
mal signalée. Une zone refoulée de l`Équateur
en somme.
UN
PÉRIPLE DE DEUX JOURS
«N`allez pas à Lago Agrio. La ville est dangereuse»
préviennent les gens de Quito. Lago Agrio est le premier gisement
de pétrole ouvert dans les années 70 par la Texaco présente
en Équateur depuis 1964. Une des plus importantes zones de prospection.
Pour s`y rendre une solution: emprunter la route creusée
il y a plus de trente ans par la compagnie américaine coupée
à vif dans la forêt amazonienne. En sortant de Quito la
capitale blottie à 2880 mètres au pied des volcans il
faut compter un plein d`essence un véhicule tout terrain
et deux journées de route en direction du nord-est pour rejoindre
la grosse bourgade mal famée et ses trente mille habitants.
Adieu l`altitude et l`air piquant des montagnes. On laisse
derrière soi les sommets enneigés du volcan Cayambé
puis les chutes d`eau majestueuses et compactes du Rio Papallacta
avec ses sources thermales coiffées de brume. Bondissant d`un
précipice à un autre le pipeline est déjà
là avec ses gros tubes et ses coudes de métal. Ils surgissent
de la terre grasse avant de se renfoncer dans le sol puis refont surface
quelques kilomètres plus loin.
Pas de problème sur la nationale si ce n`est une dénivellation
vertigineuse: la descente abrupte depuis les Andes. Le lendemain matin
les virages puis les heures passent. Une fois arrivé à
l`avant-poste de Baeza la situation se complique. Après
un mirador et un contrôle départemental aux allures militaires
plus de route mais un croisement imprévu mal indiqué
sur la carte. A droite une simple piste. A gauche une autre flanquée
du pipeline. Le bitume fait place à une piste de méchants
cailloux. La gigantesque structure tubulaire se déploie à
un mètre au-dessus de la terre.
C`est là que commence le tronçon de 180 km jadis
défriché et déblayé par les ouvriers de
la Texaco. Une règle d`or pour éviter de se perdre
dans le dédale de la végétation tropicale: ne jamais
quitter des yeux l`oléoduc qui borde la route. La piste
est déserte. Seul le pipeline promène sa carcasse grise
chauffée sous un soleil de plomb. Il sera bien souvent l`unique
compagnon du voyage.
Il faut désormais rouler plus lentement. Le temps devient long
et moite la végétation dense. Seules des lettres peintes
en blanc sur le pipe-line rappellent que nous sommes arrivés
dans la province de Napo à la hauteur du kilomètre 23.
On dirait que personne ne passe jamais par ici hormis une poignée
de camions transportant de la marchandise ou des boissons Coca-Cola
depuis la capitale.
MALADIES
DUES AUX FUITES
Seule rencontre dans la jungle celle d`un curé français
faisant du stop. En bord de route mais au milieu de nulle part. «Vous
attendez là depuis longtemps?» appelle la réponse
«Une demi-journée pas plus». La cinquantaine le
visage creusé le grand homme filiforme semble tout droit sorti
d`une gravure représentant des missionnaires du 16e siècle.
La quarantaine grisonnante il s`est installé dans un village
perdu de la région tropicale. Pour sauver des âmes. Il
se dit aussi préoccupé par les maladies qui affectent
la population locale.
Dysenteries maladies pulmonaires maladies de la peau sont fréquentes
dans le secteur. Encore mystérieuses il y a une dizaine d`années
pour les autochtones elles trouvent maintenant leur explication: depuis
les premiers forages de la Texaco en 1964 plus de 450 000 barils de
bruts et quantité de mercure ont été déversés
dans la nature par négligence ou à la suite d`accidents.
Appelés à la rescousse des ONG internationales - parmi
elles la Croix Rouge suisse - se chargent de prodiguer des soins dans
les zones les plus sinistrées le long des fleuves Napo Aguarico
ou San Miguel.
MAUVAISE
VOLONTÉ
Endormi à côté de la route le pipe-line ne bronche
pas. Les habitants des rares localités traversées le sortent
parfois de son mutisme. Vers Santa Rosa des enfants l`empruntent
comme trottoir surélevé. Son métal est lisse chaud
sous les pieds et pratique en période de saison des pluies. Pendant
les campagnes électorales il n`est pas rare que l`immense
structure tubulaire serve de panneau d`affichage pour les partis
populistes. Les messages officiels sont ponctués çà
et là de maigres slogans contestataires. «Votez pour la
liste 15!». Et pour quoi faire? Pour quel changement?
En ce qui concerne le pétrole les quotidiens nationaux ont eu
beau jeu de crier à la catastrophe écologique. Cela fait
neuf ans que des communautés amérindiennes se battent
pour traduire la Texaco en justice pour les ravages causés à
l`Amazonie. En vain. «Depuis nous avons vu passer cinq présidents.
Chacun a maintenu la même politique» remarque Luis Yantsa
un des dirigeants de Frente de Defensa de la Amazonia. «Les présidents
qui se sont succédé en Équateur ont toujours invoqué
l`intérêt national pour autoriser les prospecteurs
américains anglais ou hollandais à poursuivre leur travail»
résume un analyste. Les compagnies étrangères Tripetrol
Elf Shell Maxus ou Continental ont empoché leurs contrats
et gagné du terrain. Souvent au détriment des populations
amérindiennes expropriées avec ou sans indemnités.
UNE
POPULATION MÉPRISÉE
Plusieurs ethnies amérindiennes de la région devenues
minoritaires ont déjà manifesté contre ces abus.
Quand les autorités de Quito ne les entendent pas certains recourent
à la méthode forte: sabotage du matériel de prospection
prise d`otage d`exploitants et d`ingénieurs étrangers
voire élimination physique des intrus. En 1995 plusieurs Occidentaux
en on fait les frais y compris un missionnaire soupçonné
de «collaboration avec l`ennemi». Avec les ethnologues
les hommes d`Église sont presque les seuls à apprendre
la langue des autochtones: ils se trouvent donc bien placés pour
tenter de soudoyer les chefs de clans et racheter la terre des ancêtres
à coup de «cadeaux» dérisoires.
Hormis des manifestations sporadiques vite réprimées
par les forces de l`ordre les protestataires et associations écologistes
s`en prennent actuellement à l`Oleoducto de Cruso Pesado
(OCP) un consortium international à capitaux occidentaux chargé
de construire plus au sud un nouveau pipeline de 540 km traversant des
zones protégées de l`Amazonie. Mais ici c`est
le calme plat. La cohabitation avec «El Sote» semble de
mise. Au kilomètre 45 la famille qui occupe une pauvre baraque
en bois s`en sert pour faire étendre le linge. Tandis qu`il
sèche le serpent de métal draine l`or noir son
contenant de pétrole vers l`ouest du pays. Le brut reste
la plus importante ressource économique de l`Équateur.
La population locale démunie laisse couler. Elle est devenue
plus métissée mais reste composée en grande partie
de «colons» des Quechuas des Andes que le gouvernement
a poussé à occuper des espaces inexploités de l`Oriente.
Ils se débattent maintenant dans un environnement hostile. «Cette
opération de distribution des terres lancée par les autorités
de Quito a provoqué une immigration massive de paysans andins
rappelle Izko un anthropologue équatorien. Ils ont tout quitté
pour trouver là un terrain bon marché. Mais le défrichage
les cultures de palmiers de bananiers sont difficiles à pratiquer
les moyens de communication insuffisants et l`entente avec les
communautés indiennes d`Amazonie pas toujours faciles».
LA
TEXACO POURSUIVIE
San Rafael est le dernier village avant l`entrée dans la
province de Sucumbios. Nous pénétrons de plein pied dans
la belle Amazonie. Tout au long de la piste le long tube de métal
vient souligner plus que jamais la véritable saignée opérée
dans la forêt tropicale. L`étendue des travaux de
déboisement devient palpable. La terre est à vif sur des
hectares entiers. Sur les dernières dizaines de kilomètres
qui séparent encore de Lago Agrio le pipeline s`éparpille
en de multiples conducteurs. Un alignement de citernes barricadées
et de stations de l`entreprise nationale PetroEcuador la compagne
nationale partenaire de la Texaco se succèdent comme d`immenses
cylindres plantés dans des terrains vagues.
Il y aurait plus de 300 «piscines» de brut dans la région
pour une zone d`exploitation intense nommée «triangle
du pétrole» par les spécialistes. Dans la province
voisine du Napo les méthodes d`exploitation polluantes
de la Texaco active en Équateur jusqu`en 1992 lui ont
valu d`être poursuivie en justice par les communautés
indiennes. Quelque 25 000 Indiens représentant huit ethnies
locales réclament toujours à la compagnie américaine
un milliard de dollars en dédommagement de la catastrophe écologique.
Un premier volet du procès s`est ouvert en novembre 1993
à New York. Il a été suivi en 1994 d`une seconde
plainte portée par des représentants amérindiens
du Pérou vivant eux aussi aux abords du Rio Napo plus en aval.
L`affaire tient aujourd`hui du roman fleuve. «Les plaignants
ont été déboutés en 1996 et 1997 par une
cour américaine; le motif invoqué par le tribunal fut
que cette cause ne relevait pas d`un tribunal américain»
commente un porte-parole de l`ONG «Groupe investissement
responsable». Le cas a été porté à
la cour d`appel qui leur a ensuite donné raison. Mais les
plaintes ont à nouveau été rejetées le 31
juin 2001 par le Juge Jed Rakoff à New York. Pour «insuffisance
de preuves» s`indigne une association écologique
d`Équateur. La partie plaignante a une nouvelle fois fait
appel. Les juges de New York devraient rendre leur verdict dans le courant
de l`automne 2002.
DÉGÂTS
CATASTROPHIQUES
En attendant les habitants de l`Oriente amazonien dressent leur
bilan. Réparties sur 30 ans d`activité industrielle
les fuites record ont contaminé l`eau la faune et la flore
décimé le poisson et le gibier traditionnel des Amérindiens.
Au bout du compte la maladie des cancers et bien souvent la mort.
Au nord de Lago Agrio une ethnie entière a disparu des suites
de la contamination.
Mais où est Lago Agrio? Trente ans ont passé en silence.
La nuit tombe. L`entrée de la ville refaite à neuf
s`est parée de réverbères et d`une jolie
avenue fleurie. Les habitants de Lago Agrio ont donné naissance
à des enfants on célèbre ce soir les promotions
scolaires. La cité du pétrole est devenue plus respectable.
Elle a enterré son pipeline changé de visage et même
de nom. Bienvenue à Nueva Loja ville frontière cosmopolite
et sans histoires.
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