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Un pipe-line sème maladies et pollutions en Amazonie

Paru le Vendredi 09 Août 2002
   GILLES LABARTHE    

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C`est un pipeline de 498 kilomètres de long qui traverse le pays de part en part. Un gigantesque serpent de métal évoluant à ciel ouvert. Il rampe dans les profondeurs de la forêt amazonienne se hisse jusqu`à plus de 4000 mètres d`altitude dans les Andes puis dévale les montagnes pour rejoindre la côte du Pacifique. En Équateur tout le monde a entendu parler d`»El Sote». Le «Sistema de oleoduco transecuadoriano» (SOTE) a été construit dans les années 70 sous l`impulsion de la Texaco. Jadis symbole de développement économique rapide la bête monstrueuse est aujourd`hui synonyme de tous les maux: pollution à large échelle contamination des eaux développement de cancers. Surtout dans l`Oriente la région du nord-est de l`Équateur aux confins de l`Amazonie.
L`Oriente? Des hauteurs de Quito la capitale du pays on en parle toujours comme d`un désert de verdure tropicale. Peu d`habitants recommandent la région qui s`étend jusqu`aux portes du Brésil. Dans les esprits l`Oriente reste une terre d`aventures peuplé d`Indiens guère amènes de quelques milliers d`ouvriers du pétrole mal lunés et de prostituées en déroute. A deux pas de la frontière avec la Colombie la ville de Lago Agrio (littéralement le «lac aigre» en raison de ses rues putrides et de ses décharges de brut) est aussi considérée comme le carrefour obligé de tous les trafics. Il paraît que là-bas certains contentieux se règlent d`abord à la carabine avant d`échouer chez le juge. Comble de malchance la nationale qui s`enfonce vers l`Amazonie serait peu sûre difficilement praticable voire mal signalée. Une zone refoulée de l`Équateur en somme.

UN PÉRIPLE DE DEUX JOURS
«N`allez pas à Lago Agrio. La ville est dangereuse» préviennent les gens de Quito. Lago Agrio est le premier gisement de pétrole ouvert dans les années 70 par la Texaco présente en Équateur depuis 1964. Une des plus importantes zones de prospection. Pour s`y rendre une solution: emprunter la route creusée il y a plus de trente ans par la compagnie américaine coupée à vif dans la forêt amazonienne. En sortant de Quito la capitale blottie à 2880 mètres au pied des volcans il faut compter un plein d`essence un véhicule tout terrain et deux journées de route en direction du nord-est pour rejoindre la grosse bourgade mal famée et ses trente mille habitants.
Adieu l`altitude et l`air piquant des montagnes. On laisse derrière soi les sommets enneigés du volcan Cayambé puis les chutes d`eau majestueuses et compactes du Rio Papallacta avec ses sources thermales coiffées de brume. Bondissant d`un précipice à un autre le pipeline est déjà là avec ses gros tubes et ses coudes de métal. Ils surgissent de la terre grasse avant de se renfoncer dans le sol puis refont surface quelques kilomètres plus loin.
Pas de problème sur la nationale si ce n`est une dénivellation vertigineuse: la descente abrupte depuis les Andes. Le lendemain matin les virages puis les heures passent. Une fois arrivé à l`avant-poste de Baeza la situation se complique. Après un mirador et un contrôle départemental aux allures militaires plus de route mais un croisement imprévu mal indiqué sur la carte. A droite une simple piste. A gauche une autre flanquée du pipeline. Le bitume fait place à une piste de méchants cailloux. La gigantesque structure tubulaire se déploie à un mètre au-dessus de la terre.
C`est là que commence le tronçon de 180 km jadis défriché et déblayé par les ouvriers de la Texaco. Une règle d`or pour éviter de se perdre dans le dédale de la végétation tropicale: ne jamais quitter des yeux l`oléoduc qui borde la route. La piste est déserte. Seul le pipeline promène sa carcasse grise chauffée sous un soleil de plomb. Il sera bien souvent l`unique compagnon du voyage.
Il faut désormais rouler plus lentement. Le temps devient long et moite la végétation dense. Seules des lettres peintes en blanc sur le pipe-line rappellent que nous sommes arrivés dans la province de Napo à la hauteur du kilomètre 23. On dirait que personne ne passe jamais par ici hormis une poignée de camions transportant de la marchandise ou des boissons Coca-Cola depuis la capitale.

MALADIES DUES AUX FUITES
Seule rencontre dans la jungle celle d`un curé français faisant du stop. En bord de route mais au milieu de nulle part. «Vous attendez là depuis longtemps?» appelle la réponse «Une demi-journée pas plus». La cinquantaine le visage creusé le grand homme filiforme semble tout droit sorti d`une gravure représentant des missionnaires du 16e siècle. La quarantaine grisonnante il s`est installé dans un village perdu de la région tropicale. Pour sauver des âmes. Il se dit aussi préoccupé par les maladies qui affectent la population locale.
Dysenteries maladies pulmonaires maladies de la peau sont fréquentes dans le secteur. Encore mystérieuses il y a une dizaine d`années pour les autochtones elles trouvent maintenant leur explication: depuis les premiers forages de la Texaco en 1964 plus de 450 000 barils de bruts et quantité de mercure ont été déversés dans la nature par négligence ou à la suite d`accidents. Appelés à la rescousse des ONG internationales - parmi elles la Croix Rouge suisse - se chargent de prodiguer des soins dans les zones les plus sinistrées le long des fleuves Napo Aguarico ou San Miguel.

MAUVAISE VOLONTÉ
Endormi à côté de la route le pipe-line ne bronche pas. Les habitants des rares localités traversées le sortent parfois de son mutisme. Vers Santa Rosa des enfants l`empruntent comme trottoir surélevé. Son métal est lisse chaud sous les pieds et pratique en période de saison des pluies. Pendant les campagnes électorales il n`est pas rare que l`immense structure tubulaire serve de panneau d`affichage pour les partis populistes. Les messages officiels sont ponctués çà et là de maigres slogans contestataires. «Votez pour la liste 15!». Et pour quoi faire? Pour quel changement?
En ce qui concerne le pétrole les quotidiens nationaux ont eu beau jeu de crier à la catastrophe écologique. Cela fait neuf ans que des communautés amérindiennes se battent pour traduire la Texaco en justice pour les ravages causés à l`Amazonie. En vain. «Depuis nous avons vu passer cinq présidents. Chacun a maintenu la même politique» remarque Luis Yantsa un des dirigeants de Frente de Defensa de la Amazonia. «Les présidents qui se sont succédé en Équateur ont toujours invoqué l`intérêt national pour autoriser les prospecteurs américains anglais ou hollandais à poursuivre leur travail» résume un analyste. Les compagnies étrangères Tripetrol Elf Shell Maxus ou Continental ont empoché leurs contrats et gagné du terrain. Souvent au détriment des populations amérindiennes expropriées avec ou sans indemnités.

UNE POPULATION MÉPRISÉE
Plusieurs ethnies amérindiennes de la région devenues minoritaires ont déjà manifesté contre ces abus. Quand les autorités de Quito ne les entendent pas certains recourent à la méthode forte: sabotage du matériel de prospection prise d`otage d`exploitants et d`ingénieurs étrangers voire élimination physique des intrus. En 1995 plusieurs Occidentaux en on fait les frais y compris un missionnaire soupçonné de «collaboration avec l`ennemi». Avec les ethnologues les hommes d`Église sont presque les seuls à apprendre la langue des autochtones: ils se trouvent donc bien placés pour tenter de soudoyer les chefs de clans et racheter la terre des ancêtres à coup de «cadeaux» dérisoires.
Hormis des manifestations sporadiques vite réprimées par les forces de l`ordre les protestataires et associations écologistes s`en prennent actuellement à l`Oleoducto de Cruso Pesado (OCP) un consortium international à capitaux occidentaux chargé de construire plus au sud un nouveau pipeline de 540 km traversant des zones protégées de l`Amazonie. Mais ici c`est le calme plat. La cohabitation avec «El Sote» semble de mise. Au kilomètre 45 la famille qui occupe une pauvre baraque en bois s`en sert pour faire étendre le linge. Tandis qu`il sèche le serpent de métal draine l`or noir son contenant de pétrole vers l`ouest du pays. Le brut reste la plus importante ressource économique de l`Équateur.
La population locale démunie laisse couler. Elle est devenue plus métissée mais reste composée en grande partie de «colons» des Quechuas des Andes que le gouvernement a poussé à occuper des espaces inexploités de l`Oriente. Ils se débattent maintenant dans un environnement hostile. «Cette opération de distribution des terres lancée par les autorités de Quito a provoqué une immigration massive de paysans andins rappelle Izko un anthropologue équatorien. Ils ont tout quitté pour trouver là un terrain bon marché. Mais le défrichage les cultures de palmiers de bananiers sont difficiles à pratiquer les moyens de communication insuffisants et l`entente avec les communautés indiennes d`Amazonie pas toujours faciles».

LA TEXACO POURSUIVIE
San Rafael est le dernier village avant l`entrée dans la province de Sucumbios. Nous pénétrons de plein pied dans la belle Amazonie. Tout au long de la piste le long tube de métal vient souligner plus que jamais la véritable saignée opérée dans la forêt tropicale. L`étendue des travaux de déboisement devient palpable. La terre est à vif sur des hectares entiers. Sur les dernières dizaines de kilomètres qui séparent encore de Lago Agrio le pipeline s`éparpille en de multiples conducteurs. Un alignement de citernes barricadées et de stations de l`entreprise nationale PetroEcuador la compagne nationale partenaire de la Texaco se succèdent comme d`immenses cylindres plantés dans des terrains vagues.
Il y aurait plus de 300 «piscines» de brut dans la région pour une zone d`exploitation intense nommée «triangle du pétrole» par les spécialistes. Dans la province voisine du Napo les méthodes d`exploitation polluantes de la Texaco active en Équateur jusqu`en 1992 lui ont valu d`être poursuivie en justice par les communautés indiennes. Quelque 25 000 Indiens représentant huit ethnies locales réclament toujours à la compagnie américaine un milliard de dollars en dédommagement de la catastrophe écologique. Un premier volet du procès s`est ouvert en novembre 1993 à New York. Il a été suivi en 1994 d`une seconde plainte portée par des représentants amérindiens du Pérou vivant eux aussi aux abords du Rio Napo plus en aval.
L`affaire tient aujourd`hui du roman fleuve. «Les plaignants ont été déboutés en 1996 et 1997 par une cour américaine; le motif invoqué par le tribunal fut que cette cause ne relevait pas d`un tribunal américain» commente un porte-parole de l`ONG «Groupe investissement responsable». Le cas a été porté à la cour d`appel qui leur a ensuite donné raison. Mais les plaintes ont à nouveau été rejetées le 31 juin 2001 par le Juge Jed Rakoff à New York. Pour «insuffisance de preuves» s`indigne une association écologique d`Équateur. La partie plaignante a une nouvelle fois fait appel. Les juges de New York devraient rendre leur verdict dans le courant de l`automne 2002.

DÉGÂTS CATASTROPHIQUES
En attendant les habitants de l`Oriente amazonien dressent leur bilan. Réparties sur 30 ans d`activité industrielle les fuites record ont contaminé l`eau la faune et la flore décimé le poisson et le gibier traditionnel des Amérindiens. Au bout du compte la maladie des cancers et bien souvent la mort. Au nord de Lago Agrio une ethnie entière a disparu des suites de la contamination.
Mais où est Lago Agrio? Trente ans ont passé en silence. La nuit tombe. L`entrée de la ville refaite à neuf s`est parée de réverbères et d`une jolie avenue fleurie. Les habitants de Lago Agrio ont donné naissance à des enfants on célèbre ce soir les promotions scolaires. La cité du pétrole est devenue plus respectable. Elle a enterré son pipeline changé de visage et même de nom. Bienvenue à Nueva Loja ville frontière cosmopolite et sans histoires.

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