PROPOS RECUEILLIS PAR DIDIER ESTOPPEY
EMPLOI - Directeur d'une association active dans la réinsertion de chômeurs, Christophe Dunand est convaincu que le canton n'a pas encore pris pleinement la mesure d'un phénomène face auquel il doit mieux s'armer socialement.
Le rituel est aussi régulier que déprimant: à chaque statistique mensuelle du chômage, Genève apparaît comme le «dernier de classe». La semaine dernière encore, à l'occasion de la publication des chiffres de juillet, le canton faisait les gros titres, avec un taux de 7,4% contre 3,5% en moyenne nationale et 5,1% chez son voisin vaudois, deuxième canton suisse le plus touché. Certes, Genève peut se rassurer en notant, depuis juin, une légère amélioration, avec une baisse de 0,2%. Mais celle-ci est purement artificielle, liée à la réduction de 520 à 400 jours du droit aux indemnités fédérales, et à la sortie brutale des statistiques de 1100 chômeurs de longue durée.
Dans le vide estival, la presse n'a donc pas manqué de s'interroger une nouvelle fois sur un canton qui semble peiner à réinsérer ses chômeurs, alors même que la création d'emplois nouveaux y est supérieure à la moyenne nationale. Des analyses qui ont le don de faire bondir Christophe Dunand. Chargé d'enseignement à l'Institut universitaire d'études du développement (IUED), l'homme dirige aussi Réalise, la plus grosse association du canton en matière de réinsertion par le travail (80 chômeurs y trouvent quotidiennement une activité). Christophe Dunand en est convaincu: Genève possède un dispositif de réinsertion bien développé, même si des améliorations doivent encore y être apportées. Mais le canton ne surmontera réellement la crise que quand il aura pleinement accepté le chômage comme un phénomène massif et durable, une réalité qu'il doit apprendre à gérer.
Le Courrier: Comment expliquez-vous que Genève continue à avoir un taux de chômage record, alors même que beaucoup de nouveaux emplois y sont créés?
- Christophe Dunand: Ces nouveaux emplois ne remplacent pas ceux qui ont disparu. Le canton a perdu durant les années nonante 13000 emplois industriels, qu'on a retrouvés dans le domaine tertiaire. Mais on ne recycle pas du jour au lendemain un ouvrier de 50 ans en employé de banque... Genève souffre d'une double particularité: la tertiarisation très forte de son économie, mais aussi une forte proportion de sa population qui ne bénéficie que d'un faible niveau de formation. Ceci alors que le niveau d'exigence des employeurs est quant à lui de plus en plus élevé. Dans un tel contexte, faire porter la responsabilité du chômage à un mauvais système de réinsertion ou, pire encore, à des chômeurs qui ne sauraient pas suffisamment être les «entrepreneurs de leur propre vie» est un peu facile. En plus, c'est profondément injuste. A Réalise, nous sommes bien placés pour constater que ce que veulent d'abord les chômeurs, c'est retrouver du travail. Ceux qui baissent les bras ou profitent de la situation ne sont qu'une infime minorité.
Mais Genève ne retrouvera jamais son niveau d'emploi des années d'or. La fête est finie. Où que je porte mon regard, je ne vois pas de perspective de création d'emplois en suffisance pour les gens peu ou pas qualifiés. On pourrait peut-être chercher, comme commence à le faire la France, à mieux articuler la promotion économique avec ce trop-plein de main-d'oeuvre sous-qualifiée. Mais les boulots dont celle-ci a besoin se créent désormais plutôt en Chine...
Face à une telle sous-qualification des chômeurs, nos outils de réinsertion sont-ils vraiment adaptés? On parle d'un taux de réinsertion plutôt bas à Genève, de l'ordre de 20%...
- Ce type d'indicateurs ne signifie strictement rien. Le meilleur système de réinsertion au monde ne créera jamais le moindre emploi. Et en période de haute conjoncture, on peut atteindre des taux de réinsertion records avec les systèmes les plus médiocres. Bien sûr, Genève peut et doit encore améliorer son offre en matière de réinsertion. Mais sans s'illusionner quant à ce socle incompressible de chômage avec lequel le canton doit apprendre à vivre.
Et comment?
- En ne mettant plus la priorité sur la seule lutte contre le chômage, mais sur la gestion de tous les actifs, chômeurs et demandeurs d'emploi compris. Les politiques sociales en Suisse, comme les régimes d'aide sociale, sont trop cloisonnées, il faut une meilleure conception d'ensemble. Car il faut agir sur plusieurs fronts à la fois: faire le maximum, bien sûr, pour améliorer la formation de ceux qui pourront être réinsérés par le jeu des rotations des postes de travail. Renforcer aussi celle des jeunes, afin d'éviter que ces derniers ne viennent grossir les rangs de cette population peu formée et mal adaptée aux besoins de la nouvelle économie. Agir enfin pour éviter la marginalisation de ceux qui, malheureusement, ne retrouveront pas un emploi. Et la meilleure façon d'éviter cette marginalisation, c'est de leur offrir une activité professionnelle, même si le secteur privé en est incapable.
Dans quels domaines?
- Genève offre déjà de bons services publics. Mais il reste de nombreux besoins dans le domaine social et relationnel. On pourrait aussi pallier par ce biais certaines difficultés budgétaires. N'y a-t-il pas la place pour des auxiliaires supplémentaires auprès des personnes âgées ou dans les crèches? Il y a chez les chômeurs un potentiel largement sous-exploité. Si on ne mène pas cette réflexion globale, la marginalisation et la paupérisation des exclus du marché de l'emploi pourraient nous coûter très cher, même si Genève n'est pas l'Argentine. Et un chômeur de longue durée coûte a priori moins cher à la société si on lui trouve une occupation que s'il ne fait rien.
Hors cet élargissement de la palette des offres d'occupation, vous ne voyez aucun salut?
- Malheureusement non, en tous les cas pas à court terme. Je ne pense pas que l'économie dominante soit capable d'éviter les phénomènes d'exclusion. Il y a d'ailleurs souvent une corrélation directe entre dégâts sociaux et atteintes à l'environnement. Les chômeurs sont en quelque sorte les scories de la machine capitaliste... L'exclusion, à mon sens, est un indice très tangible d'un développement non durable de la société. Il faut certes s'engager pour des modèles économiques plus solidaires, davantage tournés vers l'inclusion sociale. Mais cette réflexion ne fait que débuter à Genève.