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Ces «décroissants» qui prônent la frugalité

Paru le Vendredi 28 Novembre 2003
   FABIO LO VERSO    

Culture Lenteur, convivialité, mais surtout «frugalité». Entendez par là: consommer avec modération, voire sobriété, et employer le temps que l'on soustrait à la satisfaction de nos besoins marchands, à d'autres activités: les longs repas avec des amis, les promenades, le jardinage. Le maître-mot est la «décroissance», un mouvement qui va à rebours de l'économie traditionnelle. Son but est de passer à une société où les hommes et les femmes préservent les ressources qu'offre la Terre. Car au rythme actuel, celles-ci seront épuisées dans moins de cinquante ans. Les adeptes de ce credo, qui ont tenu congrès à Lyon en septembre dernier2, s'en prennent à la conviction dominante que «plus égale mieux». Sur ce concept, les pays riches ont résolument établi le cap de leurs politiques économiques. Et en économie, cette croyance se traduit par la hausse de la production de biens et de services. Mais, pour les «décroissants», le corollaire en est, inévitablement, l'épuisement programmé des ressources naturelles de la planète. «Il reste, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves de pétrole, 70 années de gaz, 55 années d'uranium», rappelle Bruno Clémentin, président de l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS), cité par la revue Imagine 42.


RENVERSER LA VAPEUR

«Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies à venir», relevait, en 1979, l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen, décédé en 1994. Par cette formule, celui que l'on considère comme le père de la «décroissance», dépeignait l'impact que la production industrielle, bâtie sur le dogme de l'économie de la croissance, aura sur les conditions de vie des dix milliards de personnes qui peupleront la terre en 2050.
Déjà en 1972, le Club de Rome – un groupe de sages qui se réunissent régulièrement pour analyser l'état du monde – tirait la sonnette d'alarme et préconisait la «croissance zéro», au motif qu'il n'y en aura pas assez pour tout le monde. Mais le ralentissement de l'économie, même proche du zéro, n'arrêterait pas pour autant le «prélèvement» de biens naturels. La solution du Club de Rome n'aurait en somme qu'un effet dilatoire. Elle retarderait simplement la catastrophe. Il faut alors renverser la vapeur, c'est-à-dire basculer dans les valeurs négatives: - 4% sur trente ans, par exemple, un recul qui permettrait de réduire de 70% l'émission des gaz à effet de serre. C'est un premier objectif.
L'un des animateurs les plus actifs du mouvement des décroissants, l'économiste Serge Latouche, professeur à l'Université de Paris XI, va plus loin et parle de «nécessité absolue». Pour lui, la décroissance serait une question de vie ou de mort. Et il faut faire vite, car les problèmes de santé publique associés à la pollution, le trou dans la couche d'ozone et les changements climatiques induits par la surconsommation constituent autant de menaces pour la survie des hommes et des femmes sur la planète. Le danger est réel. Loin de faire dans le catastrophisme, les décroissants mettent en garde contre le concept, très en vogue, de «développement durable». Une mystification qui tend à imposer l'idée d'une «croissance vertueuse», rétorquent-ils.


EFFET DE REBOND

Explication. Pour faire passer la pilule du développement durable, les économistes traditionnels misent sur les progrès technologiques et leur attribuent le pouvoir de diminuer drastiquement le gaspillage des ressources. Mais, en réalité, on observe le phénomène contraire, argumentent les «objecteurs de croissance». Sylvie Ferrari, professeure à l'Université de la Réunion, donne l'exemple de la diminution de l'énergie dans la production industrielle «du fait de l'amélioration de l'efficacité technique». Ce recul est incontestable, mais reste que «la consommation dans son ensemble ne tend pas à baisser mais continue à s'accroître», dénonce-t-elle. «De 1973 à 2000, elle a augmenté de plus de 65%.» Les chercheurs appellent cette bizarrerie l'«effet de rebond».
En d'autres termes, les progrès techniques diminuent certes l'impact des procédés industriels sur l'environnement, mais cette baisse a pour effet de dégager un gain d'économies pour de nouvelles consommations: les sources éolienne ou solaire permettent d'augmenter l'usage d'énergie. Ou encore, dans le même registre, les voitures économes nous donnent la possibilité d'avaler plus de kilomètres pour le même prix; les transports rapides libèrent du temps pour avaler toujours plus de kilomètres.
Pour lutter contre le «pernicieux» effet de rebond, les décroissants conseillent alors de s'abstenir de consommer. Et ils proposent des activités comme les bavardages entre amis ou les longs repas, le jardinage ou encore les promenades. Car la lenteur réduit le temps disponible pour les activités de consommation. Voilà comment la décroissance pourrait alors devenir «soutenable», un concept que ses fauteurs opposent à celui de «durable» (lire ci-dessous).
Lenteur, abstinence, convivialité: en un mot, il s'agit de bâtir une «société de frugalité». C'est la définition que donne l'universitaire et écrivain François Brune, maître de conférence à l'Université de la Réunion3. Les objecteurs de croissance, prônant un nouvel humanisme, n'y ont pas perdu leur latin. Et ils préconisent l'avènement de l'Homo-frugalis contre l'Homo-economicus ou l'Homo-consumens. «L'aspiration à une nouvelle société exige l'examen de ce qui lui est contraire», analyse Pierre Rabhi, paysan et écrivain qui a échoué à se présenter à la dernière élection présidentielle en France. «La société de consommation engendre une prospérité malheureuse». Pour cet expert reconnu en sécurité alimentaire, le but serait de passer à une société de frugalité mais surtout de «sobriété», où la production et la consommation se feraient localement: «La manière la plus immédiate, pour l'heure, d'agir pour tenter de préserver les ressources de la Terre.» Note : 1 François Schneider est chercheur auprès de l'Institut pour une Europe soutenable. Son article a été publié dans la revue Silence, basée à Lyon, n° 280, février 2002.
2 www.decroissance.org
3 François Brune, «Pour une société de frugalité», paru dans Casseurs de pub, la revue de l'environnement mental, novembre 2003.



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