Samedi, 25 mai 2013

Les ouvriers de Palexpo se murent dans le silence

SAMEDI 22 OCTOBRE 2011

DUMPING • «Le Courrier» s’est rendu sur le chantier de Palexpo où le SIT a dénoncé
un cas de sous-enchère salariale. Les travailleurs roumains refusent de parler.
 

C’est une parole contre une autre. Les ouvriers roumains du chantier de Palexpo, payés 10 euros de l’heure et logés «sommairement dans des caravanes», selon des propos recueillis sur place par un syndicaliste du SIT, refusent de témoigner. Le syndicat avait rendu sa dénonciation publique mardi dernier. Sous la responsabilité des Services industriels de Genève, le chantier de la plus grande centrale photovoltaïque de Suisse est délégué à Derbigum, une société belge, qui sous-traite elle-même à Zorenca, une société roumaine qui emploie les quinze travailleurs concernés.

«Tout se déroule bien»
Le Courrier s’est rendu sur place afin de les rencontrer.
10h, les travailleurs descendent du toit par un échafaudage afin de rejoindre le container où ils prennent leur pause. Nous rencontrons le coordinateur du chantier de Derbigum ainsi que le chef d’équipe des quinze employés de Zorenca, postés à quelques mètres de l’abri. Ce dernier rapporte aux ouvriers notre désir d’avoir leur propre version. «Ils ne veulent pas parler», informe-t-il. Il poursuit: «Depuis la visite du syndicaliste, ils n’ont plus confiance. Ils ne veulent pas avoir affaire à la presse.» Un des ouvriers se lève et ferme la porte du container, devant nous.
Nos interlocuteurs se disent «embêtés» par cette affaire qui «a fait beaucoup de bruit». Pour eux, «le chantier se déroule bien»: aucun accident n’a été déclaré, les lieux sont maintenus propres et les ouvriers sont logés au camping de Neydens (un camping quatre étoiles mettant à disposition une piscine intérieure, ndlr), en France voisine, à raison de quatre travailleurs par bungalow.
Les propos recueillis par le SIT sont, d’après eux, le fruit d’une incompréhension, les ouvriers parlant quasiment tous exclusivement roumain, quelques-uns ayant des bases d’anglais. Les employés interrogés auraient acquiescé à des questions qu’ils ne comprenaient pas, dépassés par la situation. Un quiproquo.
Leur pause durant 30 minutes, nous en profitons pour visiter le chantier, accompagnés. La porte qui permet d’accéder à l’échafaudage a été fermée depuis la venue impromptue du syndicaliste. Nous accédons aux toits après une montée de plus de 40 mètres au bord du vide. Nos guides reviennent sur la visite du syndicaliste. Il est monté sans permission et sans protection, ne s’est pas présenté aux responsables du chantier et est reparti comme il est venu. Une fois sur la terre ferme, le coordinateur du chantier l’interpelle. «Je lui ai demandé qui il était et ce qu’il faisait sur le chantier.» Le représentant du SIT répond alors avoir discuté avec les électriciens, sans plus d’explications.

Il montre ses dix doigts
Kadri Avdullahi, le syndicaliste en question, confirme par téléphone. «Cela fait vingt-trois ans que je fais ce métier pour le SIT, je n’ai pas à demander l’autorisation pour accéder à un chantier. Et vu comme j’ai été reçu, ils avaient bien quelque chose à cacher, parce que les entreprises qui sont en règle ont l’habitude de m’accueillir à bras ouverts.»
Kadri Avdullahi revient sur les faits. Lundi, alors que les ouvriers descendent en pause, il arrête l’un d’eux et lui demande, en anglais, combien il est payé. L’employé lui aurait répondu «ten», montrant ses dix doigts. Le syndicaliste accède alors au chantier où sont présents des électriciens de Socadel, une autre entreprise sous-traitante française, et un ouvrier resté sur place, «qui cassait la croûte». Kadri Avdullahi l’approche, celui-ci dit travailler pour Zorenca. Il l’interroge sur sa rémunération, en anglais et en italien. L’ouvrier montre alors ses dix doigts, chiffre ensuite tracé sur un panneau photovoltaïque embué. Kadri Avdullahi se tourne alors vers les électriciens français: «En effet, c’est un scandale», disent-ils. Le représentant du SIT redescend.

«Ce ne sont pas
des idiots»

Le syndicaliste rejette la thèse d’une mauvaise interprétation. «Bien sûr qu’ils ont compris, ce ne sont pas des idiots! Je suis sûr et certain que ces ouvriers sont sous-payés.» Le problème vient, selon lui, des derniers maillons de la chaîne de la sous-traitance. «Le phénomène est de plus
en plus courant. Je suis persuadé que si les ouvriers ne parlent plus aujourd’hui c’est parce qu’ils ont été mis sous pression.»
Le chantier n’a pour l’heure pas été interrompu par les SIG car les documents fournis jusque-là attestent d’un salaire horaire brut correct, et ont été approuvés par l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail. Derbigum s’est engagée à fournir le reste des pièces justificatives à la Commission paritaire du gros œuvre d’ici à lundi, laquelle tranchera, bien que, selon le syndicaliste du SIT «nous ne soyons pas à l’abri qu’ils falsifient des documents». Affaire à suivre... I

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Le Courrier
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