Mardi, 21 mai 2013

Les hommes vont mal. Ah bon?

VENDREDI 18 MARS 2005
Le 8 mars 2003, Genève accueillait la première grand-messe des hommes blessés: le «congrès international de la condition masculine». En avril de cette année, le relais sera passé à Montréal. Ces colloques font partie d'un mouvement plus large qui met en avant «la crise de la masculinité» en réaction à l'émancipation (trop?) radicale des femmes. Si ce courant est minoritaire au sein de la gent masculine, il participe d'une tendance qui remet en question l'avancée des droits des femmes.

Depuis que les femmes s'émancipent, les hommes vont mal. Du moins, c'est ce qu'affirment certains groupes d'hommes s'exprimant dans des congrès ou sur de florissants sites Internet1. Sans importance? Leur discours est néanmoins à la mode et abondamment relayé par les médias. L'argumentaire se veut simple, cohérent, concret: le féminisme a forcé les hommes à changer et depuis ils se sentent dépossédés de leur identité et de leurs droits. La liste des injustices dont ils souffrent est longue: discrimination positive au travail en faveur des femmes, préjugés favorables aux mères en cas de divorce, fausses allégations de violence ou d'inceste, pensions alimentaires disproportionnées, hausse du décrochage scolaire des garçons, augmentation des prescription d'antidépresseurs. «Un discours de dominants», résume Anne-Marie Devreux, sociologue française, chargée de recherche au CNRS. Les arguments utilisés sont majoritairement reliés à l'émotionnel et l'identitaire. Probablement parce que les inégalités matérielles entre femmes et hommes sont toujours favorables à ces derniers.

SOUFFRANCE SUSPECTE

Cette «crise» trouve ses racines dans les années septante et les avancées acquises alors par les femmes, notamment en termes de participation au marché du travail et de contraception. Selon Anne-Marie Devreux, les réactions positives de quelques hommes à ces changements furent montés en mayonnaise et arbitrairement extrapolés à l'ensemble de la société tout au long des années quatre-vingt. Ce n'est que dans les années nonante, comme l'explique la sociologue Pascale Molinier dans L'énigme de la femme active2, que le discours optimiste sur les nouveaux hommes et la constitution d'une nouvelle société égalitaire laissa la place à un discours alarmiste sur «le malaise des hommes». Un malaise qui s'expliquerait par la remise en question de certaines pratiques et cadres traditionnels.

Si certaines féministes concèdent que l'évolution des rapports entre femmes et hommes ont poussé des hommes à une remise en question de leur rôle dans la société, elles restent très réservées quant à l'ampleur du phénomène. D'abord parce que les inégalités touchent toujours majoritairement les femmes – chômage, précarité, bas salaires – sans oublier la violence, ensuite parce que la «crise» ne concerne qu'une partie minime de la population masculine. «Chez les bourgeois ou dans les cités, les garçons ne traversent pas de «crise de la masculinité», souligne Anne-Marie Devreux.

Par ailleurs, certaines «souffrances» masculines peuvent paraître très suspectes. Comme la douleur des pères spoliés du droit de s'occuper de leurs enfants. Etonnamment, souligne la sociologue, cette souffrance apparaît essentiellement lors de la séparation du couple. «Quand les hommes parlent «au nom de leurs enfants», c'est souvent contre les femmes. La dépossession des pères de leurs droits est complètement mythique. Ils oublient que la responsabilité parentale implique aussi des devoirs.»

PERTE DE PRIVILÈGES

Au-delà d'un passager accès de colère, que cache alors cette «crise de la masculinité»? «On constate qu'un état de crise surgit à chaque fois qu'une domination est remise en question», remarque Anne-Marie Devreux. Cette angoisse serait liée au sentiment de la perte des privilèges et du monopole des hommes. Faut-il vraiment la prendre au sérieux? «Ce n'est pas un phénomène secondaire. Cette «crise de la masculinité» est une version soft de ce qui est en train de se mener plus particulièrement au Canada et en France: une lutte ouverte des hommes contre les femmes et contre les féministes», analyse Anne-Marie Devreux. Le débat sur la mixité à l'école en est un bon exemple. Parti du Québec, il occupe aujourd'hui ceux qui se sont auto-baptisés les «masculinistes». Sous prétexte de défendre les garçons qui souffriraient de la réussite scolaire des filles, ces derniers proposent un retour en arrière à des classes non-mixtes.

SOUFFRANCE FÉMININE

Absurde, dira-t-on. La sociologue française ne banalise pas le phénomène. En matière de droit des femmes, rien n'est jamais acquis. Comme le prouve la mise en place de l'Allocation parentale d'éducation (APE) en France, initialement attribuée à l'un des deux parents à condition qu'il reste à la maison pour s'occuper de l'enfant entre 0 et 3 ans. Résultat: l'APE touche essentiellement des femmes et le taux d'activité des mères de deux enfants a chuté de 80% à 50%. Un procédé pernicieux pour remettre les femmes au foyer. «Il faut envisager le phénomène au niveau mondial. Je pense que l'oppression des Afghanes ou des Algériennes est de même essence que ces politiques de régression du droit des femmes», commente Anne-Marie Devreux.

Pour la sociologue Pascale Molinier, cette «crise» cache également un processus d'euphémisation des souffrances féminines. Contrairement à ces dernières, «les formes masculines de décompensation sont spectaculaires et bruyantes: rixe, sabotage, surendettement, violences domestiques, suicides. Quant à la souffrance des hommes dominants, ce n'est rien de dire qu'elle fait recette. «Le stress des cadres» a fait couler plus d'encre ces dernières années que celui des caissières d'hypermarché. En pointant la vulnérabilité des hommes ne risque-t-on pas d'avaliser l'idée, bien commode pour le maintien de l'ordre social, que les femmes sont formidables dans l'adversité?»

D'ailleurs, beaucoup de femmes ont elles-mêmes intégré ce discours sur la «crise de la masculinité». Elles culpabilisent, ont le sentiment de mettre la barre trop haut, d'en demander beaucoup, de vouloir trop. Certaines sont aussi sensibles au discours des hommes bafoués dans leurs droits parce qu'elles y trouvent plus de bénéfices personnels.

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LE CONGRÈS QUI ENTEND REDONNER LA PAROLE AUX HOMMES

«Est-ce que l'homme est aussi méchant ou aussi minable que le suggèrent les féministes? Est-ce que les femmes et les enfants seraient mieux si les hommes disparaissaient de la planète? L'homme doit-il changer pour se conformer aux attentes de la femme?» Voilà une série de questions sans réponses qui auraient poussé John Goetelen, naturopathe, et Yvon Dallaire, auteur de Homme et fier de l'être, à organiser le premier Congrès international de la condition masculine, «Paroles d'hommes», en 20031. Pour les deux hommes, ce congrès devait être l'occasion de réfléchir sur la condition de l'homme aujourd'hui. Neuf intervenants belges, suisses, français et québécois y ont abordé des thèmes tels que «La femme n'est pas l'avenir de l'homme», «La violence faite aux hommes», «La tendresse suspecte: pères présumés coupables» ou «Les réseaux d'hommes: quand les hommes parlent». Quelque cent personnes (dont 30% de femmes) auraient pris part au congrès. Le deuxième congrès, qui aura lieu à Montréal du 22 au 24 avril prochain, entend avancer dans la définition de l'homme du XXIe siècle. «Au lieu de se définir en fonction des attentes des femmes ou en réaction à leurs exigences, les hommes se demandent ce qu'ils voudraient devenir maintenant que les femmes sont plus autonomes et de plus en plus responsables de leur propre vie et survie.» En plus des thématiques déjà abordées, les intervenants traiteront, entre autres, du mouvement gay et de la condition masculine, des garçons à l'école et de l'influence des pères sur l'éducation des fils, de la garde partagée ainsi que du suicide des hommes. VPn
1 Site Internet: www.parolesdhommes.com

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