Jeudi, 23 mai 2013

Les enfants des requérants en quête de bancs d’école pour la rentrée prochaine

LUNDI 19 MARS 2012

NEUCHÂTEL • Un mois et demi après l’ouverture du centre d’hébergement de Perreux, les conditions de scolarisation des enfants des requérants restent floues. La faute notamment à l’attentisme de l’administration.
 

Il faut montrer patte blanche pour franchir le seuil d’un centre d’hébergement. Passé la porte automatique, le gardien en service veut savoir à qui il a affaire. Il accompagne le visiteur autorisé jusque dans les couloirs de l’ancienne clinique. Une enclave du corridor tient lieu de place de jeux. Le tapis, imprimé de routes, délimite un territoire à l’enfance. Qui fait aussi partie de l’asile. Une fragilité qui pose question: comment survivre au déracinement quand on ne comprend pas grand-chose? Certes, en situation légale ou illégale, les mineurs ont des droits. En tête, celui d’être scolarisé. Une perche à saisir à tout prix sachant qu’un jour une scolarité «pas assez brillante» pourrait peser dans la balance d’un juge, et valoir un retour forcé1.

Le nouveau financement scolaire sème le trouble
Un droit donc. A Boudry (NE), dont dépend le hameau de Perreux, le chemin des écoliers n’est pas tout tracé. «Nous avons interpellé l’Etat au sujet de la scolarisation de ces enfants, aussitôt tombée la décision de l’ouverture du centre de requérants d’asile des Erables, explique Yves Aubry, en charge des écoles au chef-lieu. C’était fin novembre. La requête de la commune au département de Thierry Grosjean concernait le financement de l’écolage des nouveaux venus. «Quatre mois plus tard, on n’en sait pas plus», s’inquiète l’élu communal. Au Service des migrations (SMIG), Serge Gamma ne comprend pas l’attentisme du Service de l’enseignement obligatoire (SEO), censé apporter les réponses attendues. «Il y aurait un problème quant au financement», avance le chef du SMIG.
Conséquence de l’harmonisation de la scolarité obligatoire entre les différents cantons suisses, le regroupement qui entre en force à la rentrée d’août complique la mise en application de la scolarisation des requérants. Dès cette date, chaque élève sera facturé à sa commune par le centre régional. Le Centre scolaire de Colombier et environs (CESCOLE), qui dirigera désormais les trois cycles de l’école obligatoire, enverra donc une note de 8500 francs par élève aux communes concernées – Boudry, Cortaillod, Colombier, Bôle, Rochefort et Auvernier, pour l’heure.
L’afflux des requérants pourrait voir la population boudrysane augmenter de 5%. Jusqu’ici, la scolarisation s’effectuait sans surcoût majeur pour les communes, le budget de l’instruction étant basé sur les coûts d’infrastructure et des salaires uniquement. Sur le terrain, tout était question de bon sens. Boudry peut même se targuer d’une souplesse exemplaire. «Avec la Maison de Belmont2, nous avons souvent dû intégrer des élèves d’un jour à l’autre»,
explique Yves Aubry.

«Un sujet prioritaire»
Mais avec six enfants concernés pour l’heure, ne s’agit-il pas d’une tempête dans un verre d’eau? Difficile à dire. Nul ne sait combien ils seront à la rentrée. «On apprend chaque jour à 16 heures le nombre de personnes à héberger le lendemain!», confie Serge Gamma, qui ne cache pas la pression vécue dans son service depuis le printemps arabe.
Du côté des instances cantonales, on peine à atteindre un interlocuteur. Le Service de l’enseignement obligatoire (SEO) renvoie la balle au Département de l’instruction qui la lui repasse ensuite. Nous finissons par joindre Jean-Claude Marguet, chef du SEO, qui se veut rassurant: «La scolarisation des enfants du centre de Perreux est un sujet prioritaire. Ils rejoindront les bancs d’école dès la semaine prochaine (cette semaine, ndlr.»
Selon les procédures en place, les élèves participent à une classe d’accueil durant vingt semaines où ils bénéficient avant tout d’un soutien langagier. Ils rejoignent ensuite les classes ordinaires en fonction de leur âge. «Pour Perreux, où quatre enfants pour les cycles 1 et 2 et deux pour le 3e cycle sont signalés, ces derniers iront directement dans les classes régulières. Leurs besoins sont extraordinairement différents, explique Jean-Claude Marguet. Certains, passés par la France, disposent déjà de connaissances de français, tandis que d’autres ne maîtrisent pas encore leur propre langue! L’inspecteur de l’arrondissement et les enseignants suivent donc leur évolution de très près.» Sur la capacité des classes existantes à accueillir les nouveaux, le chef du SEO est donc formel: «On a de la marge pour un accueil pérenne, et s’il faut ouvrir des classes, on en ouvrira», et de rappeler la tradition d’accueil du canton en citant les afflux massifs consécutifs à la guerre de Bosnie.

Financement incertain
Concernant le financement à la rentrée, Jean-Claude Marguet ne voit pas le problème. «Rien ne change. Nous subventionnons les salaires des nouveaux enseignants à hauteur de 45% et versons une indemnité de 250 francs pour le matériel scolaire et les autres frais.» Boudry prendra donc bien le 55% restant à sa charge. «Si un élève doit rejoindre une autre commune, voire un autre canton pour être scolarisé dans une classe à hauts potentiels par exemple, ou un classe pour sportifs d’élite, les communes de destination assument les coûts» explique-t-il. A Boudry, la réponse du chef du SEO surprend: «Nous ne paierons ni le 55% des nouveaux postes ni
les heures supplémentaires» bétonne Yves Aubry.
Le chemin des écoliers entre Perreux et Boudry est encore bien caillouteux. Des négociations serrées entre le
canton et le Conseil communal ont lieu d’être menées. Et
dans les meilleurs délais cette fois-ci. I
1 Témoignage d’un requérant tiré du dernier rapport de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR).
2 La maison d’enfants de Belmont-Boudry accueille des enfants et des adolescents en difficulté

 

Un lieu idéal pour accueillir des familles

Rose-Marie Fragnière est connue comme l’instit’ des requérants au Val-de-Travers. En 21 ans, elle a connu des dizaines d’enfants issus de nombreux pays en guerre.  Son lieu d’enseignement actuel est directement situé dans le centre d’accueil de Couvet. Où elle mixe la classe d’accueil et la classe régulière à niveaux. Pour elle, l’école à même le centre permet mieux aux enfants de se poser après un périple chahuté qu’un collège distant.

Outre l’acquisition de connaissances, la scolarisation occupe les enfants. «Culturellement, les parents ne font pas de jeux avec leurs enfants. Ceux-ci sont donc désœuvrés et peu stimulés.»

Rose-Marie Fragnière verrait une nette plus-value d’accueillir les enfants au centre d’hébergement de Perreux: «Ce lieu en pleine nature est tellement beau, et ensoleillé». Sa directrice, Françoise Robert, abonde dans ce sens, et relève l’effet pacifiant des enfants dans un endroit où la promiscuité et l’incertitude rendent parfois les relations entre adultes électriques. /PAH

 
Le Courrier
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