Le vénérable Alhambra entame sa mue
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CULTURE • Dix-sept ans après son sauvetage en votation, la salle a entamé hier sa modernisation. Le début des travaux enchante les milieux culturels, même si la capacité prévue ne satisfait pas tout le monde.
Indépendamment du sort de l’Alhambar, les travaux de rénovation de l’Alhambra ont bel et bien commencé hier. Il était temps! Construit entre 1918 et 1920, le vieux théâtre tombe en ruine et sa transformation en salle de spectacles moderne, dévolue aux musiques actuelles, est en gestation depuis plus d’une décennie. En réalité, la bâtisse – à l’origine un cinéma –, est au cœur d’incessantes luttes politiques et citoyennes depuis les années 1980. Promise à la démolition au profit d’un parking, elle a été sauvée en votation populaire en 1995, avant d’être classée au patrimoine l’année suivante.
Pour les milieux culturels, le démarrage du chantier est une grande réjouissance. «On a attendu cette salle si longtemps, c’est un jour fantastique!» s’exclame Sandro Rossetti, cofondateur du Théâtre du loup et de l’AMR, déjà à la tête du combat pour la sauvegarde de l’Alhambra il y a dix-sept ans.
Il est vrai que les polémiques ont repris de plus belle, dans les années 2000, alors que l’idée d’une «Maison de toutes les musiques» refaisait surface. Soutenu par les acteurs culturels et Patrice Mugny, alors à la tête du Département de la culture, le projet a vite suscité l’ire des défenseurs du patrimoine et des associations d’habitants. Puis ce fut au tour de l’Alhambar, le café-restaurant situé à l’étage, de cristalliser les débats. Condamné par le projet de rénovation, où il devait retrouver son rôle de foyer, le bistrot a été réintégré dans les plans, fort d’un large soutien populaire et politique.
Un compromis cher payé
Au final, le compromis arraché en 2010 par Rémy Pagani, magistrat chargé des Constructions, a été accepté par le Conseil municipal. Et ce malgré son coût. Au fil des ans, la facture de l’Alhambra a en effet pris l’ascenseur, pour atteindre 29 millions de francs. «Par rapport à du neuf, la réfection d’un vieux bâtiment, avec ses habitudes d’utilisation, est très onéreuse», explique Jean-Daniel Pasquettaz, architecte mandaté pour reprendre le projet l’an passé.
D’ailleurs, son bureau travaille encore aux ultimes retouches. Par exemple, des cloisons ont dû être ajoutées pour assurer l’étanchéité fonctionnelle entre Alhambar et Alhambra, de même que des sanitaires indépendants. Quant au foyer de la salle, destiné à accueillir les spectateurs lors de concerts, il sera installé au deuxième étage.
Effets en chaîne: les bureaux qui occupent aujourd’hui cet espace seront, eux, déplacés dans une extension à l’arrière du bâtiment. En phase de finalisation, cette annexe doit encore répondre aux exigences de la commission de la nature, du patrimoine et des sites. Loges, dépôts, ateliers et locaux techniques y sont prévus.
Trois salles en une
En ce qui concerne la salle elle-même, rien ou presque n’a changé depuis 2010. Mais comme tout compromis, le résultat est loin d’être parfait. A commencer par la jauge. Pour répondre aux craintes du voisinage, elle a été limitée à 750 places, contre les 1200 initialement envisagées et revendiquées par les milieux culturels (lire ci-contre). Ils devront s’en contenter, même si la plus-value reste intéressante. Actuellement, la capacité n’est que de 460 places, en raison du volume des fauteuils et de la fermeture du deuxième balcon pour des raisons de sécurité.
En revanche, le principe d’une salle modulable a été maintenu: grâce à un système de plancher amovible, trois configurations seront possibles. La première – style théâtre – offrira 728 places assises, réparties entre le parterre et les deux balcons. La seconde, plus proche d’une salle de rock, permettra d’accueillir le gros du public debout, en débarrassant deux tiers du plancher. Les fauteuils seront démontés à la main, «de quoi occuper des manutentionnaires pendant un à deux jours», estime Nicole Stauffer, qui chapeaute le projet au service d’architecture de la Ville de Genève.
Modèle de gestion à définir
Enfin, l’option «cabaret» offrira un plateau continu, du milieu de la salle jusqu’au fond de la scène, ouvrant des possibilités inédites pour disposer le public. On imagine les spectateurs attablés, ou encore déambulant parmi les artistes. Par ailleurs, «la nouvelle structure scénique offrira bien plus de possibilités en matière de décors et d’éclairage», ajoute Jean-Daniel Pasquettaz. Le cinéma n’est pas en reste, avec un écran permanent et une cabine de projection aux normes numériques.
La principale inconnue réside dans le futur concept d’exploitation. «Plusieurs scénarios vont être étudiés», assure Sami Kanaan, conseiller administratif chargé de la culture. Mais il y a de fortes chances pour que le modèle reste inchangé: gestion assurée par la Ville, polyvalence et ouverture aux associations – même si de nouveaux opérateurs privés devraient pouvoir louer la salle, à des tarifs différents. On est donc loin du concept initial de «Maison de toutes les musiques», l’Olympia genevois dont rêvaient certains (lire ci-contre). La formule actuelle est aussi préférée par les associations, qui profitent ainsi d’une subvention en nature.
D’ici à la rentrée 2014, où l’on prévoit la réouverture des lieux, un dernier écueil pourrait gâcher le scénario. «En vieille-ville, le risque de tomber sur des vestiges archéologiques n’est pas exclu», note Jean-Daniel Pasquettaz. Après dix-sept ans de tergiversations, la découverte de ruines romaines assurerait sans doute à l’Alhambra une implacable réputation de temple maudit. I





