Jeudi, 20 juin 2013

Le vénérable Alhambra entame sa mue

JEUDI 05 AVRIL 2012
Pour répondre aux craintes du voisinage, la capacité de la salle, actuellement de 460 places, a été limitée à 750 places, contre les 1200 initialement envisagées et revendiquées par les milieux culturels.
JPDS

CULTURE • Dix-sept ans après son sauvetage en votation, la salle  a entamé hier sa modernisation. Le début des travaux enchante les milieux culturels, même si la capacité prévue ne satisfait pas tout le monde.

Indépendamment du sort de l’Alhambar, les travaux de rénovation de l’Alhambra ont bel et bien commencé hier. Il était temps! Construit entre 1918 et 1920, le vieux théâtre tombe en ruine et sa transformation en salle de spectacles moderne, dévolue aux musiques actuelles, est en gestation depuis plus d’une décennie. En réalité, la bâtisse – à l’origine un cinéma –, est au cœur d’incessantes luttes politiques et citoyennes depuis les années 1980. Promise à la démolition au profit d’un parking, elle a été sauvée en votation populaire en 1995, avant d’être classée au patrimoine l’année suivante.
Pour les milieux culturels, le démarrage du chantier est une grande réjouissance. «On a attendu cette salle si longtemps, c’est un jour fantastique!» s’exclame Sandro Rossetti, cofondateur du Théâtre du loup et de l’AMR, déjà à la tête du combat pour la sauvegarde de l’Alhambra il y a dix-sept ans.
Il est vrai que les polémiques ont repris de plus belle, dans les années 2000, alors que l’idée d’une «Maison de toutes les musiques» refaisait surface. Soutenu par les acteurs culturels et Patrice Mugny, alors à la tête du Département de la culture, le projet a vite suscité l’ire des défenseurs du patrimoine et des associations d’habitants. Puis ce fut au tour de l’Alhambar, le café-restaurant situé à l’étage, de cristalliser les débats. Condamné par le projet de rénovation, où il devait retrouver son rôle de foyer, le bistrot a été réintégré dans les plans, fort d’un large soutien populaire et politique.

Un compromis cher payé
Au final, le compromis arraché en 2010 par Rémy Pagani, magistrat chargé des Constructions, a été accepté par le Conseil municipal. Et ce malgré son coût. Au fil des ans, la facture de l’Alhambra a en effet pris l’ascenseur, pour atteindre 29 millions de francs. «Par rapport à du neuf, la réfection d’un vieux bâtiment, avec ses habitudes d’utilisation, est très onéreuse», explique Jean-Daniel Pasquettaz, architecte mandaté pour reprendre le projet l’an passé.
D’ailleurs, son bureau travaille encore aux ultimes retouches. Par exemple, des cloisons ont dû être ajoutées pour assurer l’étanchéité fonctionnelle entre Alhambar et Alhambra, de même que des sanitaires indépendants. Quant au foyer de la salle, destiné à accueillir les spectateurs lors de concerts, il sera installé au deuxième étage.
Effets en chaîne: les bureaux qui occupent aujourd’hui cet espace seront, eux, déplacés dans une extension à l’arrière du bâtiment. En phase de finalisation, cette annexe doit encore répondre aux exigences de la commission de la nature, du patrimoine et des sites. Loges, dépôts, ateliers et locaux techniques y sont prévus.

Trois salles en une
En ce qui concerne la salle elle-même, rien ou presque n’a changé depuis 2010. Mais comme tout compromis, le résultat est loin d’être parfait. A commencer par la jauge. Pour répondre aux craintes du voisinage, elle a été limitée à 750 places, contre les 1200 initialement envisagées et revendiquées par les milieux culturels (lire ci-contre). Ils devront s’en contenter, même si la plus-value reste intéressante. Actuellement, la capacité n’est que de 460 places, en raison du volume des fauteuils et de la fermeture du deuxième balcon pour des raisons de sécurité.
En revanche, le principe d’une salle modulable a été maintenu: grâce à un système de plancher amovible, trois configurations seront possibles. La première – style théâtre – offrira 728 places assises, réparties entre le parterre et les deux balcons. La seconde, plus proche d’une salle de rock, permettra d’accueillir le gros du public debout, en débarrassant deux tiers du plancher. Les fauteuils seront démontés à la main, «de quoi occuper des manutentionnaires pendant un à deux jours», estime Nicole Stauffer, qui chapeaute le projet au service d’architecture de la Ville de Genève.

Modèle de gestion à définir
Enfin, l’option «cabaret» offrira un plateau continu, du milieu de la salle jusqu’au fond de la scène, ouvrant des possibilités inédites pour disposer le public. On imagine les spectateurs attablés, ou encore déambulant parmi les artistes. Par ailleurs, «la nouvelle structure scénique offrira bien plus de possibilités en matière de décors et d’éclairage», ajoute Jean-Daniel Pasquettaz. Le cinéma n’est pas en reste, avec un écran permanent et une cabine de projection aux normes numériques.
La principale inconnue réside dans le futur concept d’exploitation. «Plusieurs scénarios vont être étudiés», assure Sami Kanaan, conseiller administratif chargé de la culture. Mais il y a de fortes chances pour que le modèle reste inchangé: gestion assurée par la Ville, polyvalence et ouverture aux associations – même si de nouveaux opérateurs privés devraient pouvoir louer la salle, à des tarifs différents. On est donc loin du concept initial de «Maison de toutes les musiques», l’Olympia genevois dont rêvaient certains (lire ci-contre). La formule actuelle est aussi préférée par les associations, qui profitent ainsi d’une subvention en nature.
D’ici à la rentrée 2014, où l’on prévoit la réouverture des lieux, un dernier écueil pourrait gâcher le scénario. «En vieille-ville, le risque de tomber sur des vestiges archéologiques n’est pas exclu», note Jean-Daniel Pasquettaz. Après dix-sept ans de tergiversations, la découverte de ruines romaines assurerait sans doute à l’Alhambra une implacable réputation de temple maudit. I

 

Genève recherche un millier de places, désespérément

Avec sa capacité maximale de 750 places (autant que le rez de l’Usine), l’Alhambra ne répond que partiellement aux besoins en matière de musiques actuelles (pop, rock, chanson, world, jazz, hip hop, électro). Toute une catégorie d’artistes va continuer à préférer les Docks et le Métropole à Lausanne, ou Château Rouge à Annemasse. Des salles de 1000 places ou plus, qui font cruellement défaut au bout du lac – en dépit d’une population importante, cosmopolite et plutôt argentée. L’Arena (modulable de 3000 à 9500 places) et le Théâtre du Léman (1300 places, assises uniquement) entrent dans une catégorie plus grand public.
Le Palladium (1300 places) peut être loué à la Ville, «mais c’est un gouffre, constate Roland Le Blévennec, organisateur du festival Voix de Fête. C’est une coquille vide où il faut tout installer (son, lumières), en plus de la vingtaine d’agents de sécurité à payer. La scène manque de profondeur et les loges sont vétustes...» Déçu, l’organisateur a ardemment défendu un projet d’Alhambra ambitieux, doté d’une direction artistique. Lui-même? «Il y a vingt ans, ça me titillait, mais plus maintenant.»
 
«Avec les cachets qui explosent, il devient difficile d’assurer la rentabilité d’un concert, déplore pour sa part Elisabeth Christeler. Son agence Prestige Artists fait venir au Victoria Hall et au Bâtiment des forces motrices la crème du jazz et des musiques du monde. Sans subvention, elle se cantonne aux têtes d’affiche (Al Di Meola, Chick Corea, Omara Portuondo, Goran Bregovic). L’Alhambra pourrait lui permettre d’organiser des concerts découvertes.
Vincent Sager d’Opus One et Sébastien Vuignier de l’agence Takk partagent le constat d’un manque d’initiative privée. «On a des problèmes de riches, dit le premier au sujet des 30 millions que coûtera la rénovation de l’Alhambra. L’Arena en comparaison a coûté 24 millions!» Une Genferei de plus? «Zurich et Lausanne sont autrement plus dynamiques», estime le second, qui a booké quelques artistes à l’Alhambra (Daniel Darc, Gonzales). «Le problème de Genève, c’est la pression foncière. Il serait possible pour une salle d’être rentable sans subventions, à condition qu’il y ait la volonté politique de mettre une parcelle à disposition.»
RMR
 

Durant les travaux, l’indispensable plan B

Où iront les usagers de l’Alhambra durant les travaux? A 1550 francs la soirée (1085 avec le rabais accordé aux organismes subventionnés), la salle est un écrin précieux pour les associations genevoises. Si l’AMR Jazz Festival s’est déjà replié dans ses locaux du Sud des Alpes, certains, comme la compagnie Al-Andalus (organisatrice du Festival de flamenco), en profitent pour faire une pause. Mais la plupart des usagers ont dû trouver une solution de rechange, avec l’aide de la Ville. Le festival africain Tambour Battant louera par exemple le Palladium. Les rocades du cycle Jazz Estival, en cas de pluie, se feront à la Salle communale du Môle.
Les Ateliers d’ethnomusicologie retournent à la Cité Bleue – ex-salle Patiño –, où ses concerts avaient lieu jadis. La capacité y est inférieure (320 places) mais l’acoustique excellente. «S’il faut jouer deux fois le même concert, on le fera», explique Laurent Aubert. A terme, le directeur des Ateliers compte sur la future salle polyvalente de 250 places du Musée d’ethnographie en travaux.
 
Autre usager historique, Fanfareduloup Orchestra donne une quinzaine de concerts par an: «Plus vite l’Alhambra rouvrira, mieux ce sera, car le rapport qualité-prix y est incomparable», confie Philippe Clerc, administrateur du big band. Il est parvenu à glisser sa prochaine saison au Studio Ansermet de la Maison de la Radio, entre les dates de l’Orchestre de chambre de Genève et Contrechamps. La salle Frank-Martin du collège Calvin est en option. Si la modernisation de l’Alhambra offre la perspective d’expérimenter, «par exemple avec la spatialisation du son», reste à déterminer «quelle sera la politique du lieu et si l’arrivée d’opérateurs privés ne relèguera pas les associations au second plan».
Au rayon spatialisation, justement, le festival Présences Electroniques, qui a su mettre l’espace à profit avec ses concerts en multidiffusion, est invité à La Comédie par Hervé Loichemol. Le festival de La Bâtie, lui, compte recourir au Casino Théâtre et au Studio Ansermet pour la musique, ainsi qu’au Théâtre Pitoëff pour les formes plus réduites. «Jongler ainsi complique la tâche, explique Sarah Margot Calame, attachée de presse de La Bâtie. Mais surtout, le spectacle vivant (danse, théâtre, performance) utilise aujourd’hui des projections et des scénographies en 3D qui exigent une profondeur de plateau peu répandue à Genève.» Le plateau modulable de l’Alhambra est donc de bon augure.
 
Autre activité traditionnelle de la salle de la Rôtisserie: le cinéma. Dernier locataire à être passé avant la fermeture, le FIFDH – Festival du film et forum international sur les droits humains – n’a pas encore réfléchi à l’avenir, mais dispose des salles du Grütli et de l’Auditorium Arditi-Wilsdorf, lequel est en revanche moins pratique pour les débats, à cause de la distance entre scène et public
Enfin, le festival de films latino-américains Filmar, qui se déroule chaque année sur seize jours consécutifs, devra se disperser dans plusieurs salles, dont celles du Grütli, qui ont l’avantage d’être passées au numérique. RMR
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