Le prix de l’abandon de la centrale à gaz
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ÉNERGIE • Des petites centrales au lieu d’une grande: la solution du Conseil d’Etat genevois est nettement plus coûteuse et moins efficiente en termes énergétiques.
Le Conseil d’Etat se plaît-il à surprendre? Si tel est le cas, il est parvenu à ses fins en abandonnant unilatéralement le projet de centrale chaleur-force, prévu au Lignon. En réalité, le gouvernement a fait mieux: il a jeté à la poubelle huit ans de travail réalisé par les Services industriels de Genève (SIG) et mis à mal leur autonomie; il a révulsé la commission de l’énergie du Grand Conseil, elle aussi créditée d’un pensum conséquent sur la question; enfin, il a courroucé la Ville de Genève et les communes qui possèdent tout de même 45% du capital des SIG.
Sur le fond, seuls la commune de Vernier, les Verts, le MCG et les radicaux se satisfont de cette issue. Sur la forme, l’ire de certains députés est telle que le socialiste Roger Deneys demande la création d’une commission d’enquête parlementaire pour vérifier que le Conseil d’Etat n’a pas outrepassé ses prérogatives (lire ci-dessous).
Reste dès lors à savoir par quel idéal énergétique le Conseil d’Etat est mû pour accepter de se mettre tout ce monde à dos. Or, l’alternative proposée apparaît près de deux fois plus onéreuse et moins efficiente en termes énergétiques.
Dans son communiqué de douze lignes du 1er février, l’exécutif dit «favoriser le récent investissement des SIG dans le capital-actions de EnergieDienst Holding AG (EDH), ainsi que le contrat d’approvisionnement en énergie électrique conclu avec EnBW Trading AG Gmbh». Pour 300 millions de francs, cette acquisition doit permettre d’assurer 15% de la consommation électrique du canton dès 2015.
Scénarios compatibles
Mieux, au lieu de «la machine à produire du CO2» que serait la centrale chaleur-force, selon le président du Conseil d’Etat, Pierre-François Unger, l’énergie de EnBW n’émane que de barrages situés sur le Rhin et en Valais.
C’est donc cette opération financière qui justifie le renoncement à la centrale à gaz. Pourtant, ces deux moyens d’assurer l’approvisionnement du canton n’ont jamais été incompatibles pour les SIG. Leur président, Daniel Mouchet, l’a indiqué dans la presse; Pascal Abbet, directeur du Pôle Energie de la régie publique, le confirme: «Ils étaient complémentaires.»
Deuxième alternative évoquée par le Conseil d’Etat: privilégier les «petits projets décentralisés» de couplage chaleur-force. Même en occultant le fait qu’une myriade de petites centrales à gaz produisent autant de CO2 qu’une grande, cette politique peut surprendre. Car «exploiter une filière décentralisée faisait déjà partie de nos objectifs. Et elle ne compensera pas l’abandon de la grande centrale», note Pascal Abbet.
50% d’autoproduction d’ici à 2020?
Aussi le canton de Genève a-t-il tout simplement renoncé à produire lui-même 10% de son électricité, dans le but d’atteindre 50% d’autoproduction d’ici à 2020. A ce jour, Genève n’en est qu’à 26%.
Pire, à capacité équivalente (60 MegaWatts), il s’avère que la filière décentralisée sera environ deux fois plus chère et moins efficiente énergétiquement. Et aussi plus longue à construire: cinq à dix ans, au lieu des deux ans prévus pour la «grande». C’est l’avis de trois experts consultés par Le Courrier: Pascal Abbet, Fabrice Rognon, un ingénieur EPFZ de Planair consulté par la commission de l’énergie, et Bernard Lachal, professeur à l’université de Genève.
Les coûts, d’abord. A la louche, la construction de quelque cent vingt petites et moyennes centrales chaleur-force est devisée à 250 millions de francs, voire à 300 millions selon Fabrice Rognon. Contre 150 millions pour la «grande». «La différence est due à un effet de taille», relève Bernard Lachal. Par ailleurs, «une petite installation a une durée de vie inférieure et ses coûts d’exploitation sont nettement plus onéreux», complète Fabrice Rognon.
Stockage limité
Au final, le kiloWatt électrique revient à environ 2000 francs dans le cas du projet du Lignon; avec une petite, qui alimente une dizaine de foyers, le prix bondit à 3000 francs.
«Un tel montant ne nous permettra pas de dégager suffisamment de revenus pour compenser les émissions de CO2 au-delà du cadre légal», calcule Pascal Abbet. En effet, le projet abandonné par le Conseil d’Etat prévoyait à la fois l’achat de certificats d’émissions et de gros investissements dans la rénovation du parc immobilier cantonal. Un total de 140 millions sur les vingt-cinq ans de vie de la centrale.
L’efficacité énergétique de la solution décentralisée laisse également à désirer. «Le rendement électrique s’améliore avec la taille. Plus c’est gros, plus c’est beau», énonce Fabrice Rognon.
La récupération de la chaleur pose moins de problèmes. Le rendement d’une petite centrale est même meilleur que celui d’une grande. «Sauf que l’on ne produit de l’électricité que lorsque l’on a également besoin de chaleur», nuance Fabrice Rognon. Faute de quoi la chaleur est perdue et le rendement devient très faible. Dès lors, durant la saison chaude, de mai à octobre, une petite centrale tourne au ralenti, ou pas du tout – trois mille heures par année au
total. Car le stockage a ses limites.
«Que voulons-nous?»
A l’inverse, une grande centrale peut, avec le chauffage à distance, subvenir aux besoins des industries et des ménages (en eau chaude) sur un large pan du canton. En fonctionnant cinq mille heures par année. Telle qu’envisagée au Lignon, la centrale chaleur-force devait valoriser presque 100% de la chaleur générée, selon le rapport de la Commission de l’énergie. Et alimenter quelque vingt mille foyers grâce à l’extension du réseau de chauffage à distance.
En résumé, il était difficile «de trouver contexte plus favorable en Suisse pour construire une centrale chaleur-force», analyse Fabrice Rognon. Le Conseil d’Etat était encore de cet avis en mai 2011, et même en décembre lorsqu’il a rendu visite aux autorités de Vernier pour tenter de les convaincre du bien-fondé de ce projet. Et puis, il a surpris tout le monde.
Sans répondre à l’essentiel, estime Salima Moyard, auteure du rapport de la commission de l’énergie: «Nous ne voulons ni du nucléaire ni du gaz, mais pas non plus d’une société à 2000 Watts. Alors que voulons-nous?»
«Les SIG sont placés sous la surveillance de l’Etat»
Jusqu’ici le Conseil d’Etat a défendu mollement son renoncement à la grande centrale chaleur-force de Vernier. Il y a eu un communiqué laconique, puis une interview du président, Pierre-François Unger, accordée à la Tribune de Genève. Mais l’énergie ne relève pas de son dicastère et il ne figure pas dans le trio de magistrats pilotant ce dossier. Aussi n’a-t-il pas réellement répondu aux aspects problématiques de cette décision. Conseillère d’Etat en charge de l’environnement, Isabel Rochat s’explique.
Pourquoi avez-vous abandonné le projet d’une grande centrale chaleur-force?
Isabel Rochat: Le dossier a passablement évolué depuis que les SIG ont entamé leur réflexion, il y a près de dix ans. Deux facteurs ont pesé sur cette décision. Primo: les SIG ont voulu investir dans EnergieDienst Holding AG (EDH). Comme tout emprunt supérieur à 5 millions de francs (en l’occurrence 300 millions, ndlr), cet investissement requiert l’aval du Conseil d’Etat. Nous l’avons donné parce qu’il augmente de 15% notre capacité de production électrique, contre 10% avec la centrale chaleur-force. En outre, il s’agit d’énergie hydraulique. Je rappelle qu’en Suisse, il devient difficile de construire des barrages. Contrôler ceux qui existent est stratégique. Deuxio: le prix du gaz a augmenté, ce qui rend la centrale moins rentable. Je rappelle enfin que cette solution n’était que transitoire.
D’après nos informations, vous auriez surtout eu de la peine à manœuvrer avec la commune de Vernier, très réticente à l’idée d’héberger la centrale. Que lui avez-vous proposé?
Je m’érige en faux contre cette affirmation. Les difficultés de Vernier sont bien réelles, nous devions en tenir compte. Nous avons envisagé des sites alternatifs à celui du Lignon. Celui du CERN est compliqué, car situé sur territoire français; il aurait en outre fallu négocier avec cette organisation européenne. Et celui d’Aïre est également à Vernier.
En décembre, la délégation du Conseil d’Etat, que je préside, a proposé des compensations conséquentes en termes de mobilité et d’aménagement aux autorités communales.
Et?
La commune n’a pas eu à se prononcer. Car tout s’est enchaîné très vite avec cette opportunité d’investir dans EDH.
Des députés demandent la création d’une enquête parlementaire pour vérifier que vous n’avez pas outrepassé vos prérogatives en décidant unilatéralement de renoncer à la centrale chaleur-force. Que leur répondez-vous?
Que les SIG sont placés sous la surveillance de l’Etat. Qu’il est normal que l’Etat se prononce sur un projet de cette envergure présenté par les SIG. Mais je ne veux pas entrer dans les détails, n’ayant pas encore pris connaissance de la motion.
Vous faites fi de l’avis de la majorité du Grand Conseil et de celui des SIG...
Faire des choix n’est jamais agréable. Mais si cette centrale avait été portée par la majorité de la population, nous l’aurions déjà construite. L’accord du Grand Conseil ne date que du 1er décembre 2011, lorsqu’il a levé le moratoire sur sa construction. Quant aux SIG, ce sont eux qui, avec leur projet d’investissement, nous ont amenés à réévaluer l’opportunité d’une grande centrale.
A la suite de cette décision, avez-vous confié un mandat précis aux SIG?
Non. Nous avons confirmé l’intérêt du couplage chaleur-force. Et affirmé notre intérêt pour la filière décentralisée.
Trois experts affirment pourtant que cette filière est plus coûteuse et moins efficiente en termes énergétiques.
Je ne peux pas l’exclure. J’attends que des projets soient proposés par les SIG à la commission de l’énergie. La situation est certes délicate. Nous devons trouver des solutions face au défi énergétique.
Propos recueillis par MGT





