Le pain noir du boulanger
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DANEMARK Drame ordinaire dont le réalisme brutal laisse K.-O., «En Familie» de Pernille Fischer Christensen confirme l’impressionnant savoir-faire danois en la matière.
Il n’y a pas à dire, lorsqu’il s’agit de parler «famille», le cinéma danois n’y va pas avec le dos de la cuillère. On le sait depuis l’insoutenable Festen de Thomas Vinterberg, premier long métrage estampillé Dogma, et les films de Susanne Bier (Brothers, After the Wedding, In a Better World) ou Mifune de Soren Kragh-Jacobsen. Comme le proclame le personnage de Rikard Rheinwald (Jesper Christensen), patriarche autoritaire et boulanger du roi, la vie – à l’image du bon pain – est un savant mélange de dureté et de douceur. Et pour ce qui est de la dureté, avec En Familie (Une famille), on est servi!
Fille aînée et préférée, Ditte Rheinwald (Lena Maria Christensen) se voit proposer, dans la première scène du film, un poste dans une prestigieuse galerie de New York, où elle se réjouit d’emménager as soon as possible avec son compagnon artiste Peter (Johan Philip Asbæk). Mais elle tombe enceinte et va devoir prendre une douloureuse décision. Et voilà encore que son père, en rémission d’un cancer, fait une fulgurante rechute avant de la désigner comme héritière de la boulangerie familiale...
RÉALISME SANS FARD
Sur le papier, c’est un mélodrame qui ne craint pas d’en rajouter dans l’horreur ordinaire (avortement, maladie) et les dilemmes cornéliens (enfant ou travail, conflit de loyauté), mais la réalisatrice Pernille Fischer Christensen – sans lien de parenté avec ses deux acteurs principaux! – se soucie plus de nouer l’estomac que d’arracher les larmes. D’un réalisme épuré à l’esthétique post-dogma (photographie blafarde aux teintes orangées, caméra mobile, usage mesuré de la musique, etc.), En Familie vise à décrire la vie telle qu’elle est – avec ses moments de bonheur fugaces et ses inévitables drames.
Pas de réconciliation illusoire ici, ni d’embrassades réconfortantes pour solder les comptes: on ne choisit pas sa famille, et les relations complexes entre ses membres sont présentées sous la lumière la plus crue. Qu’il s’agisse des rapports entre ce père tyrannique et sa fille chérie («tu es la seule femme qu’il ait jamais respectée» lui dira sa mère divorcée), ou de ceux qui les lient aux personnages secondaires que sont la sœur cadette, la nouvelle épouse ou les jeunes enfants du second mariage. Pas de facilités ni d’ellipses pudiques non plus. L’avortement de Ditte n’a rien d’abstrait, comme la caméra ne se détourne pas lorsqu’il faut montrer, dans une longue et pénible séquence, l’agonie de Rikard.
HONNEUR AUX ACTEURS
C’est avec la même sécheresse toute nordique que le film pose ses enjeux dramatiques, laissant la fière Ditte – femme forte taillée dans le même bois que son père – se débattre tant bien que mal entre ses ambitions professionnelles, son couple et les exigences paternelles, entre son indépendance et le poids écrasant de la tradition familiale (illustrée en ouverture par un montage d’archives). La jeune cinéaste assène ainsi une cruelle vérité: la vie est faite de choix lourds de conséquences, qui déterminent le cours de notre existence et ce que nous sommes.
Admirablement écrit et dialogué, servi aussi par une mise en scène sans emphase (bien qu’on s’interroge sur la nécessité du format Scope), En Familie tire surtout sa troublante intensité du jeu de comédiens exceptionnels. La palme va bien sûr à Jesper Christensen (méchant Mr. White face au nouveau James Bond et récemment médecin nazi sauvant L’Affaire Rachel Singer de l’ennui), formidable dans ce rôle de chef de famille à la fois terrible et pitoyable. Réalisatrice et scénariste des inédits En Soap (Grand Prix du jury à la Berlinale 2006) et Dansen, Pernille Fischer Christensen signe là une œuvre éprouvante, à vous plomber la soirée malgré sa note d’espoir finale, mais qui sonne si juste et remue comme rarement.





