Lundi, 20 mai 2013

Le marché de l'art vécu par l'un de ses protagonistes

SAMEDI 19 JUIN 2004

ART BASEL - Alors que se tient la grande foire d'art bâloise, plongée dans les méandres d'un marché très particulier en compagnie d'un jeune galeriste allemand.

Ses baskets sont rouges, de la même marque que les maillots de l'équipe suisse de foot. Lui-même est grand, porte des lunettes à la mode et un tee-shirt bordeaux sous son complet sombre. Au vu du métier qu'il exerce, galeriste, il est relativement jeune: 36 ans. Matthias Arndt est arrivé à Bâle le week-end dernier et il y restera jusqu'à lundi, ultime jour de la 35e édition d'Art Basel. La grande foire d'art contemporain réalise le miracle de le retenir plus d'une semaine au même endroit: un défi que même la galerie berlinoise de ce globe-trotter de l'art n'est pas souvent en mesure de relever. Rencontre autour d'un petit déjeuner frugal, pour en savoir davantage sur le fonctionnement du marché de l'art. Le rendez-vous est pris à 9h, au bar de l'hôtel où loge Matthias Arndt. Une entrevue qu'un SMS envoyé à 2h07 du même matin propose de repousser à 9h30. C'est que Art Basel n'a d'horaires que pour l'ouverture de ses salles. Pour le reste, notamment les discussions de travail, qu'elles soient autour d'une pille de dossiers ou d'un cocktail, elles se terminent... quand elles se terminent. Et personne ne vient à Bâle pour faire des grasses matinées.

60 000 C POUR PARTICIPER

Si l'excellent français de notre galeriste ne trahit pas sa nervosité, ses nombreux regards à gauche et à droite sont nettement plus explicites. «Dans les prochaines heures, je vais réaliser jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires annuel de ma galerie», affirme le beau mec. Une proportion relativement faible si on la compare à des structures plus petites, qui récoltent à Bâle de quoi vivre le reste de l'année. Mais tout de même, un dixième reste un dixième... Avec un investissement de base de 60-70 000 euros, pour le transport, la location de l'emplacement, le salaire des collaborateurs, etc.
A Art Basel, ce mardi 15 juin est la journée dédiée aux collectionneurs, directement invités par les galeries. Ils ont la priorité et vont rafler une bonne partie de ce qui peut s'acheter à la foire. «Ces collectionneurs préparent leur parcours à l'avance, explique le propriétaire et directeur de la galerie Arndt & Partner. Dès l'ouverture, ils vont d'un stand à l'autre à toute vitesse et font un travail très précis. J'adore!»
En ce jour, la flânerie n'est donc pas de mise. On sait lesquelles des 270 galeries exposant nous intéressent et on se concentre sur celles-ci. Au maximum, on fera un tour rapide à «Art Unlimited» (lire ci-dessous), la partie de la foire dédiée aux oeuvres de (très) grande taille, juste pour voir et pour souffler un peu: moins maniables – donc moins intéressantes au niveau commercial, en tout cas pour une majorité de collectionneurs – les travaux exposés seront surtout vus par le grand public, dès le lendemain.

COUP DE COEUR LATINO

Art Basel n'est bien sûr pas le seul moment où Matthias Arndt rencontre les clients de sa galerie. Si c'était le cas, il s'épargnerait une bonne partie de ses nombreux voyages. Mais pas tous, puisque son emploi du temps chargé comporte également des visites aux 19 artistes qu'il représente, qu'il faut suivre et qui travaillent entre les Etats-Unis, la France, le Japon, la Bulgarie, la Suisse, les Pays-Bas ou la Finlande.
Et bien sûr, les foires d'art prennent également du temps: huit à neuf semaines par année, pour une présence à Art Basel, Art Basel Miami, Frieze (Londres), The Armory Show (New York) et le tout nouveau MACO (Mexico City). Un dernier exemple qui enthousiasme particulièrement Matthias Arndt: «C'est une jeune foire, très expérimentale. Alors que la moyenne d'âge des clients est normalement de 50-70 ans, là-bas ils ont entre 30 et 40 ans.»
Avec tous ces déplacements – une petite quinzaine de pays et une grosse trentaine de villes visitées, rien que depuis janvier – l'Allemand de Francfort ne passe donc qu'un jour sur quatre dans sa galerie berlinoise. Un espace qu'il a ouvert en 1994, où travaillent aujourd'hui une dizaine de personnes, qui s'est fait une place petit à petit.
Au départ, alors que Matthias Arndt travaillait encore dans le management culturel pour subsister, Arndt & Partner ne proposait que des oeuvres modestes, avec un plafond à 1500 marks. Aujourd'hui, si les premiers prix demeurent abordables (1500 euros), les tarifs moyens oscillent entre 15 et 35 000 euros, alors que les grosses installations peuvent atteindre 100-200 000 euros. «On en a déjà vendu plusieurs cette année.» Et le sourire du galeriste de s'adapter aux sommes citées.

«ICH BIN EIN BERLINER»

Bien sûr, le choix de Berlin ne tient pas du hasard: «Tous y vont!» Les galeristes, mais aussi les artistes, attirés par les loyers particulièrement bas et le foisonnement culturel qui caractérise le renouveau de l'ex-néo-capitale allemande. «Mais paradoxalement, il n'y a pas de marché à Berlin: nous n'y faisons que le 1-2 % de notre chiffre d'affaires.» Contre 30-40 % à... Genève.
Entre-temps, le cappuccino, l'eau gazeuse italienne et les deux minuscules pâtisseries commandés par Matthias Arndt sont arrivées. «Pour un véritable petit déjeuner, il faut aller au restaurant du premier étage», avait prévenu la serveuse. Pas le temps, comme le confirme le regard du galeriste, qui se fixe de plus en plus souvent sur l'horloge.
On lance tout de même une dernière question: qu'est-ce qui vous intéresse lorsqu'il s'agit de choisir un artiste? «Que ce dernier transmette des émotions et dise un maximum avec un minimum de moyens.» Ainsi, parmi les 18 artistes qu'il présente à Bâle, on trouve Sophie Calle, Claude Lévêque, Olaf Breuning, Keith Tyson, Tam Ochiai, Torben Giehler ou encore Mathilde ter Heijne. Les médias sont multiples, les âges également. «Je ne choisis pas en fonction des modes», assure Matthias Arndt.

«TRÈS BONNE FOIRE!»

10h20. La poignée de main est franche, le sourire un peu crispé. On se quitte, mais on se reverra sur son stand, un peu plus tard. «Passez aussi voir l'oeuvre de Nedko Solakov, dans Art Unlimited. C'est nous qui l'exposons». Un labyrinthe ludique et poétique, où il faut se munir d'une lampe de poche pour découvrir des dessins et textes inscrits au mur.
En début d'après-midi, un passage au stand «A6» permet de voir les oeuvres des autres artistes qu'expose la galerie Arndt & Partner. Un premier bilan succinct – surtout illustré par une mine plutôt réjouie de notre galeriste – permet de voir que ça ne s'est pas trop mal passé. On reste tout de même un peu nerveux, notamment lorsque deux jeunes se mettent à tapoter sur un clavier d'ordinateur relié à une oeuvre exposée. De toute évidence, fallait pas toucher...
Un coup de fil le lendemain après-midi permet de savoir que la journée du mardi s'est «très bien passée. Plus que jamais, il y a eu des visiteurs dans la tranche 11h-14 (la plus intéressante, car la mieux dotée en collectionneurs, ndlr). On a bien travaillé!» Concrètement, ce sont environ 20 petites oeuvres et une dizaine de pièces moyennes qui ont été vendues. Et des négociations sont en cours autour de deux à trois grosses oeuvres. «Ça l'air d'être un très bonne foire.» Qui n'est pas encore terminée.
___________________________________ A Art Basel, un des poulains de l'écurie Arndt & Partner manque à l'appel: le Suisse Thomas Hirschhorn. Un artiste qui vit et travaille à Paris, en qui Matthias Arndt a cru dès le milieu des années nonante, même s'il a fallu plusieurs années avant que ses oeuvres ne se vendent. Aujourd'hui, il est reconnu internationalement – il participait à une collective de la Tate de Londres il n'y a pas longtemps – et a «une position artistique fondamentale», juge le galeriste de Berlin.
Et c'est précisément cette position qui explique son absence de la cité rhénane: le 12 décembre dernier, alors qu'un certain C.B. vient d'entrer au Conseil fédéral, Thomas Hirschhorn demande à sa galerie de publier un communiqué où il affirme: «Je ne vais plus exposer en Suisse.» Il rappelle que l'artiste Robert Fleck avait décidé de boycotter les expositions autrichiennes suite à l'entrée du parti de Jörg Haider au gouvernement. Thomas Hirschhorn fera de même, lui qui place «Blocher, Haider et le Pen au même niveau», comme il l'explique dans le communiqué. Qu'il conclut en disant: «Dans quelques années, Blocher, en tant que plus haut officiel du gouvernement, représentera la Suisse, MON PAYS, et je ne vais pas accepter cela.» SSg
_____________________________________ Avec ses faux airs de biennale d'art, la halle dénommée Art Unlimited présente depuis quelques années une sélection d'oeuvres monumentales, souvent créées ad hoc, qui – pour une simple question de taille – ne pourraient pas prendre place dans les stands des galeristes exposant à Art Basel. Si le cru 03 était spécialement bon, la version 04 – curatée par Simon Lamunière – a tout de même son lot de perles. On pense par exemple à The Battle of Orgreave (2001), de l'Anglais Jeremy Deller: une installation qui comprend une vidéo reconstruisant un combat féroce entre mineurs et forces de l'ordre, dans le Yorkshire de 1984. Grâce à des acteurs non professionnels – certains sont les mineurs de l'époque – on revit cet épisode douloureux, érigé en symbole des années Thatcher.
Autre oeuvre marquante: Innocy's House (2004), du Japonais Shintaro Miyake: il s'agit d'une chambre d'enfants grandeur nature, dans laquelle se trouve un gentil «monstre» blanc, que l'on observe alors qu'il dessine sagement à sa table. Et plus loin, Hans Op de Beeck propose Location 5 (2004): la reconstruction d'un bar sombre et lynchien, avec une perspective – elle aussi grandeur nature? On hésite... – sur une route éclairée de lampadaires jaunes.
Et s'il ne faut retenir qu'une installation vidéo, ce sera celle de l'Argentin Miguel Angel Rios, Morir ('til Death) (2003): un ballet de toupies noires sur trois écrans, en ellipse de la vie; qui, immanquablement, s'arrête un jour. SSg
Art Basel, Messe Basel, Messeplatz, encore aujourd'hui et demain, 11h-19h, www.artbasel.com
______________________________________ Au stand Ecart de John M Armleder, les visiteurs d'Art Basel ont la possibilité d'acheter les bougies que 14 artistes ont imaginées pour fêter les dix ans de l'espace d'art Forde, situé à l'Usine de Genève. A la pièce, la chandelle vous coûtera 50 francs, qu'elle soit de Fabrice Gygi, Sylvie Fleury, Olivier Mosset, Valentin Carron, Gianni Motti ou Mai-Thu Perret. Mais si vous n'arrivez pas à choisir (et que vous venez de récupérer la caution de votre appartement cinq pièces): un coffret «de luxe» vous permet de toutes les acheter d'un coup. Pour la modique somme, au standard Art Basel, de 3500 francs. Tous les bénéfices de l'opération financeront un catalogue retraçant la première décennie de Forde. SSg
 

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Bien entendu, le raout a ses détracteurs. Parmi les critiques qui reviennent le plus souvent: celui de l'élitisme de la foire. Ce que personne, à Art Basel, ne conteste – bien au contraire. Sur 850 galeries candidates, seul un tiers participera à la foire, choisi selon des critères strictes, où le prestige a une carte importante à jouer. Et qui dit prestige – ou capacité à traiter avec de grands artistes ...
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