Mercredi, 22 mai 2013

Le coût de la méchanceté

JEUDI 22 SEPTEMBRE 2011

ENTRE LES LIGNES

La science-fiction est souvent moins fictive qu’on l’imagine. Il arrive ainsi que des notions abstraites se matérialisent, sous nos yeux incrédules, comme des martiens sortis d’un couloir spatio-temporel. En visitant le site de Mesemrom, je suis tombé ce matin sur la réponse du Conseil d’Etat genevois à une interpellation de la députée Anne Mahrer intitulée: «Combien la répression de la mendicité a-t-elle coûté jusqu’ici aux contribuables genevois?». L’estimation du Conseil d’Etat est assez précise: entre janvier 2008 et juin 2011, la chasse aux mendiants et autres Roms a coûté 3'076'695 francs. Estomaqué comme un spectateur d’Avatar, je découvre ainsi que la méchanceté a un coût –et qu’il dépasse les 3millions de francs. Un élément immatériel de notre psychologie prend de cette manière l’odeur, la couleur et le poids de l’argent.

Mais la méchanceté n’existe pas, diront certains: le terme est vide et ne reflète que les préjugés de celles et ceux qui l’emploient. Il n’y a que des avis divers sur la meilleure façon de conduire les affaires publiques. Et invoquer la méchanceté n’éclaire rien. Pas sûr. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir les livres de ces deux grands philosophes écossais du XVIIIe siècle que sont David Hume et Adam Smith. Tous deux soutenaient que l’être humain est un animal sympathique: il y a sympathie quand, par un mécanisme de communication des passions, je suis ému par vos émotions –touché par vos peines et vos plaisirs. «Les esprits des hommes sont les miroirs les uns des autres», écrivait David Hume dans le Traité de la nature humaine. On peut distinguer en outre quatre formes de sympathie. Je ressens de la peine en raison de votre plaisir: c’est ce qu’on appelle l’envie. Je ressens du plaisir en raison de votre plaisir: c’est l’amitié ou la bienveillance. Je ressens de la peine en raison de votre peine: c’est la compassion. Enfin, je ressens du plaisir en raison de votre peine: voilà le sens de la méchanceté –cette forme de «pitié inversée», dans les mots de Hume.

Quand la police harcèle les Roms en séquestrant leurs gains, en détruisant leurs campements ou en les séparant de leurs enfants, beaucoup d’entre nous semblent en tirer un plaisir tout particulier. Ils en riraient presque –comme ces «croquantes» et ces «croquants» se délectant des malheurs de l’Auvergnat dans la chanson de l’immortel Brassens. Les Roms souffrent, nous sommes contents, nous sommes méchants. Et après tout, c’est bien naturel.
Eprouver du plaisir, c’est plaisant. Et comme les richesses sont associées au plaisir, le spectacle des richesses nous fait imaginer les jouissances qu’elles peuvent acheter. Les riches, soutenait Hume, s’attirent donc facilement notre estime. Et cela tient à trois causes combinées: «Premièrement, aux objets qu’ils possèdent, comme des maisons, des jardins ou des équipages qui, étant agréables en eux-mêmes, produisent nécessairement un sentiment de plaisir en ceux qui les considèrent ou les regardent. Deuxièmement, à l’attente d’un avantage venant du riche ou du puissant, par le partage de ses possessions. Troisièmement, à la sympathie qui nous fait partager la satisfaction de tous ceux qui nous approchent».

Mais éprouver de la peine, c’est désagréable. Les pauvres, lorsqu’ils osent se montrer à nos yeux, entraînent en nous des sentiments fort déplaisants. Voyant leur peine, nous nous sentons peinés. Comme le disait si bien Adam Smith dans sa Théorie des sentiments moraux: «Il est douloureux d’accompagner la peine, et nous entrons dans ce sentiment avec répugnance». Pourquoi donc alors ne sont-ils pas pauvres discrètement? Qu’ils souffrent de leur misère, c’est dommage. Qu’ils nous fassent souffrir à notre tour par le spectacle de leur misère, voilà qui est indélicat. Un peu de pudeur ne fait jamais de mal. La compassion se change en ressentiment. Et il n’y a qu’un pas du ressentiment à la méchanceté. Sans compter, comme le notait David Hume, que notre esprit aime les comparaisons. Si je compare ma situation à celle d’un homme riche et puissant, je trouve la mienne médiocre. Mais si je la compare à celle d’un Rom pourchassé par la police, Dieu que je suis content de ma condition! Ainsi s’écrit l’histoire naturelle de la méchanceté contre les Roms.

Grâce à Anne Mahrer et à Mesemrom, nous savons désormais combien coûte cette circonvolution grinçante de notre psychologie morale. 3millions. Alors que nous manquons paraît-il de sous pour les politiques de solidarité. La méchanceté, oui. La solidarité, non. Adam Smith, qui n’était pas trotskiste, aurait certainement pensé qu’il y a mieux à faire avec la richesse des nations.
 

 

* Philosophe, auteur du Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre et de Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit.

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