La prostitution montre ses visages
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«Les clients sont moins réguliers et quand ils viennent, ce n'est plus pour une heure mais pour trente minutes. Je dois faire des extras si je veux m'en sortir.» Isabelle[1], une Française qui travaille quelques jours par semaine, expose son quotidien. Autre adaptation nécessaire, parfois odieuse, celle des prestations. Les femmes rencontrées dans un salon genevois sont unanimes: les clients veulent «toujours plus et toujours moins cher. Ils se permettent des demandes scandaleuses, conscients que nous gagnons plus difficilement notre vie». Notamment, «des prestations non-protégées; ils sont prêts à croire que le sida se soigne, ne concerne pas les hommes mariés, ou uniquement les femmes.» Un constat que partage l'association genevoise de défense des prostitu-é-s Aspasie. Les conditions de travail se sont péjorées. Il y a dix ans, les prostituées pouvaient s'entourer d'un halo de liberté: horaires flexibles, possibilité de vacances prolongées, clients sur rendez-vous. Plus aujourd'hui. Les annonces et la pub, en particulier sur internet, font aussi partie des nouvelles exigences du métier.
Ces dernières années, le nombre de femmes pratiquant le plus vieux métier du monde a explosé à Genève: alors que la brigade des moeurs recensait 800 prostituées en 2004, elles sont plus de 2500 en 2009[2], année où 260 nouvelles prostituées ont été enregistrées, 82 Hongroises et 53 Françaises. Les nouvelles venues, de France et de Hongrie majoritairement, se sont réparties entre les cinq lieux consacrés au commerce du sexe. Elles pratiquent dans les «salons de massages», sortes d'appartements où les professionnelles fonctionnent en indépendantes, dans les bars à champagne, les cabarets, en tant qu'escortes ou dans la rue[3]. Suite à l'explosion du marché, l'ancien conseiller d'Etat Laurent Moutinot avait soumis une loi au Grand Conseil.
Votée en décembre dernier, celle-ci propose de réglementer les salons: les gérants devront signaler l'identité des femmes qu'ils emploient à la police et au fisc, tenir un registre détaillé de ces dernières, vérifier qu'elles ne subissent ni contrainte ni violence, et obtenir l'autorisation du propriétaire des locaux avant l'ouverture du salon. Genève s'aligne ainsi sur une politique déjà mise en place dans les cantons de Vaud et Neuchâtel.
Le statut n'est pas tout
Pour comprendre l'augmentation du nombre de prostituées, il faut considérer les dernières lois de politique migratoire suisse. La mise en application dès juin 2004 des accords de libre circulation des personnes a entraîné une arrivée massive de Françaises. Lors de l'entrée en vigueur de l'extension des accords aux nouveaux pays membres de l'Union européenne en 2006, ce sont les Hongroises qui ont migré vers la Suisse. Ces jeunes femmes bénéficient du statut d'indépendante et obtiennent un permis B si elles séjournent en Suisse, G si elles sont frontalières. Ces permis doivent en général être renouvelés tous les cinq ans. Les plus représentées à Genève sont actuellement les Françaises.
Déterminer si ces jeunes femmes originaires des ex-pays de l'Est travaillent sous contrainte n'est toutefois pas aisé: officiellement, pour la brigade des moeurs, il n'existe pas de réseau criminel à Genève. «Par manque d'effectif, nous ne pouvons toutefois pas vérifier chaque cas», admet un porte-parole. Difficulté supplémentaire: une femme peut être victime de violence tout en étant légalement déclarée. Autrement dit, le statut légal d'une personne ne garantit pas qu'elle exerce de son plein gré. Aspasie fait le même constat: «Nous ne pouvons pas réellement savoir si des réseaux sont à l'oeuvre. Par contre, nous voyons ressurgir le spectre de l'exploitation à chaque vague de migrations.» Christophe M., gérant de plusieurs salons genevois, est affirmatif: «Les réseaux existent, mais souvent il s'agit de petites structures d'un ou deux hommes. Ce qui met la puce à l'oreille, c'est quand une fille ne répond jamais elle-même au téléphone, change très souvent d'endroit, n'a pas ou très peu de contact avec l'extérieur. On m'a déjà proposé d'acheter des filles, ce qui tendrait à prouver qu'elles ne travaillent pas de manière libre.»
Le métier change
L'augmentation du nombre de prostituées n'est pas sans conséquences. Christophe M. pose un regard d'économiste sur la situation: «Cette croissance n'est pas proportionnelle à celle des clients. Autrement dit, l'offre progresse mais pas la demande. Forcément, les filles doivent adapter leur manière de travailler et leurs prix».
Sociologue à la City University de Londres – et précédemment à l'Université de Genève –, spécialisée dans l'étude de la prostitution et des migrations, Milena Chimienti (voir aussi ci-contre) a mené une vaste enquête parmi les migrants dans les milieux genevois et neuchâtelois du marché du sexe. «La crise économique et l'ouverture des ex-pays de l'Est ont engendré une hausse de la prostitution, dont le corollaire pourrait être une plus forte concurrence et par conséquent une baisse des prix.» Les prostituées gagneraient donc moins. «C'est un argument avancé à chaque vague migratoire pour tout secteur économique, mais pour lequel, dans le cas du marché du sexe, nous n'avons toutefois pas de preuve», précise-t-elle.
Que dire du profil des prostituées? La sociologue, le gérant de salons et Aspasie se rejoignent: il n'y a pas de profil type. La prostituée peut être une mère de famille comme une migrante, une jeune femme en quête de petits extras ou une pratiquante de longue date. Le cas des étudiantes reste très marginal. Pour la brigade des moeurs, la prostitution estudiantine en salon est extrêmement rare, mais se rencontre parfois dans le domaine de l'escorte: «Ces jeunes femmes ne sont pas à proprement parler des professionnelles, elles travaillent à l'appel et de façon très irrégulière. Souvent, elles ne sont même pas enregistrées par nos services». Un dénominateur commun semble toutefois réunir les travailleuses du sexe: la précarité. Pour Milena Chimienti, la prostitution doit être comprise comme une réaction face à une situation de précarité notamment économique et se t rouve fondamentalement liée à cette dernière.
Au bout du compte, le bilan est lourd pour le métier: surenchère d'exigences, concurrence acharnée, revenus en diminution et sex-marketing imposé. Et un constat s'impose: jeunes ou moins jeunes, Suissesses et Hongroises, mères, épouses, femmes ambitieuses, les travailleuses du sexe façonnent une prostitution aux mille visages. I
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[2] Ces chiffres doivent toutefois être relativisés dans la mesure où ils indiquent uniquement le nombre de prostituées enregistrées. Dans la pratique, certaines travaillent déjà ailleurs ou ont quitté le métier.
[3] Les danseuses de cabaret bénéficient du permis L, qui n'implique officiellement pas de pratiques sexuelles. Dans les faits, les danseuses de cabaret ont souvent des relations tarifées avec leurs clients.





