La chambre obscure du sociologue
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PHOTOGRAPHIE - Une exposition présente dès mardi à Genève une série de clichés pris par Pierre Bourdieu dans l'Algérie de la fin des années 1960. Outils pour le sociologue, témoignage d'une guerre de décolonisation, ces images sont aussi des documents pour l'histoire des sciences sociales.
Martin Heidegger en montagnard sur un chemin pédestre. Heidegger et sa femme devant leur maison. Heidegger au restaurant pour son soixante-dixième anniversaire. Clin d'oeil de Heidegger devant un tableau noir... Sous le titre «Souvenirs d'un professeur ordinaire», Pierre Bourdieu publiait un faux album de photos montrant le philosophe allemand dans les attitudes les plus communes. La banalité des actions photographiées devait contraster avec la prétention de Heidegger à une philosophie désincarnée: il s'agissait en quelque sorte d'une démystification par l'image. Ce simulacre de photos souvenir et l'article qui l'accompagne ont été publiés dans un des premiers numéros de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Ils font partie des travaux préparatoires à un des ouvrages de Bourdieu: L'Ontologie politique de Martin Heidegger (1988). Ce faux album compte sans doute parmi les usages les plus amusants – les plus provocateurs aussi – de la photographie en sciences sociales.
UNE «RÉALITÉ ÉCRASANTE»
L'usage de la photographie dans la démarche sociologique est ici très différent de celui qui prévaut dans les séries de clichés exposées dès la semaine prochaine au Centre de la photographie de Genève. L'album souvenir de Heidegger vient en effet souligner de façon spectaculaire, presque sur un mode journalistique, une thèse sur le double jeu rhétorique du philosophe allemand. Les prises de vue ramenées d'Algérie, en revanche, sont, selon l'expression du sociologue Franz Schultheis, contemporaines d'une «conversion du regard sur le monde social».
Bourdieu, alors jeune philosophe formé à l'Ecole normale supérieure, est appelé à servir l'armée française dans la guerre d'Algérie. Le service militaire durera trois ans (1955 à 1958) qui seront suivis par deux années d'assistanat à la Faculté d'Alger (1958 à 1960). Dans un entretien avec Franz Schultheis, Bourdieu décrit ce séjour en Algérie comme un déferlement de réalité: «Moi j'observais tout ça, qui était tellement compliqué, tellement au-dessus de mes moyens! [...] j'étais submergé, donc tout était bon à prendre, et la photo, c'était ça, une façon d'essayer d'affronter le choc d'une réalité écrasante.» Il y a non seulement la guerre et la domination politique de la France qui perdure, mais aussi l'imposition brutale du modèle économique européen au détriment de l'économie rurale.
À HAUTEUR D'HOMME
Face à cette réalité complexe et «écrasante», Bourdieu renonce à observer les choses et les gens de haut. Il abandonne le surplomb que lui offrait pourtant sa formation philosophique et enracine dans ce terrain algérien la «théorie de la pratique» qui structurera son approche scientifique du monde social. Tout l'intérêt des photos présentées dans l'exposition «Pierre Bourdieu en Algérie: un photographe de circonstance» est précisément qu'elles accompagnent cette conversion du regard académique, scolastique, en un regard à hauteur d'homme qui sera celui du sociologue de La Misère du monde par exemple.
Pourtant, cette exposition ne s'inscrit pas dans le registre «ethno-compassionnel». On pouvait faire confiance à l'approche rigoureuse du collectif Camera Austria pour éviter l'écueil (lire ci-contre). Montrée une première fois en 2003 à l'Institut du monde arabe de Paris, puis dans plusieurs villes d'Europe, l'exposition s'accompagne d'un important dispositif théorique. Il contribue à faire voir les images comme les traces d'une sociologie en construction autant que comme un témoignage sur l'Algérie des années 1960.
SCIENCES SOCIALES
La première pièce de ce dispositif théorique est un très beau livre co-édité par Actes Sud et Camera Austria sous le titre Images d'Algérie: une affinité élective. L'ouvrage présente une série de photos rassemblées autour de quatre thèmes, avec lesquelles dialoguent des extraits de l'oeuvre de Bourdieu. Autour de cette partie centrale, deux textes mettent les images en perspective. D'une part, un dialogue entre Bourdieu et Franz Schultheis restitue les conditions dans lesquelles ces photos ont été prises. D'autre part, un article de Christine Frisinghelli présente les aspects matériels du fonds photographique de Pierre Bourdieu, ainsi que les raisons qui ont conduit Camera Austria à s'associer à la conservation et à la mise en valeur de ces images.
En lien direct avec l'exposition genevoise, l'Association des étudiantEs en sociologie publie un ouvrage collectif sous le titre Un photographe de circonstance. Il rassemble les contributions des participants (étudiants et enseignants) à un séminaire de recherche de troisième cycle du département de sociologie de l'Université de Genève. L'ouvrage, en une quinzaine d'articles accessibles aux non-spécialistes, propose un panorama des relations entre photographie et sciences sociales et situe la démarche de Bourdieu dans ce cadre.
Enfin, le lien entre photographies et sociologie sera concrètement établi par l'exposition elle-même. Deux accrochages successifs seront en effet présentés à Genève, chacun autour de deux thèmes présents dans les travaux du sociologue: «hommes – femmes, paysans déracinés», «économie de la misère et habitus et habitat».
UNE OEUVRE OUVERTE
L'exposition et le dispositif critique qui l'accompagne forment un objet complexe où la photographie est tour à tour un témoignage, un objet de discours scientifique, un outil pour le sociologue. Cependant, cette ouverture par l'image sur une oeuvre majeure des sciences sociales contemporaines est sans doute une voie d'accès à des textes difficiles. Nul doute en tous cas qu'elle réalise le voeu de Bourdieu de fournir les moyens nécessaire pour que son travail n'apparaisse pas comme une oeuvre finie et fermée, mais comme un travail en train de s'accomplir.
Exposition visible au Centre de la photographie, 16 rue du Général Dufour, du 15 mars au 9 avril, ma-ve de 14h à 18h, sa de 14h à 17h.
Pierre Bourdieu Images d'Algérie: une affinité élective, Franz Schultheis, Christine Frisinghelli (dir.) Actes Sud Sindbad, Camera Austria, 2003, 224 pp.
Un photographe de circonstance. Pierre Bourdieu en Algérie, Coll., Association des étudiantEs en sociologie, 2005, 140 pp.
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DE LA BOÎTE À CHAUSSURES À L'EXPOSITION
Rangées dans des boîtes à chaussures et des enveloppes en celluloïd, ce sont environ 200 photographies que Pierre Bourdieu ramène de son passage en Algérie. Une large part de ces images s'est perdue lors de déménagements successifs et il reste aujourd'hui 600 clichés, 199 planches contacts et 142 tirages grands formats. Ce sont environ 180 documents issus de ce fonds qui seront présentés durant l'exposition genevoise.
La mise en valeur et la conservation de ce fonds iconographique doit beaucoup à Franz Schultheis, professeur de sociologie à l'Université de Genève. Dès 1999, à l'occasion de la traduction de l'ouvrage Algérie 60 en allemand, il mène avec Bourdieu des entretiens sur l'importance des travaux ethnographiques et sociologiques effectués en Algérie. La question des photographies est abordée au cours de ces entretiens et émerge l'idée de mettre ces documents en valeur. Il faut pour cela un partenaire ayant les moyens matériels et théoriques de prendre en charge ces images, de comprendre et de faire comprendre les liens qu'elles entretiennent avec les travaux scientifiques de Bourdieu. Ce sera Camera Austria, collectif basé à Graz en Autriche qui édite une revue et dispose d'une solide expérience dans l'organisation d'expositions.
VALORISATION
Camera Austria est une référence en ce qui concerne la photographie artistique et son approche théorique. L'idée d'une collaboration pour la conservation et la mise en valeur du fonds de clichés de Pierre Bourdieu s'impose peu à peu, ce d'autant que le sociologue connaît et apprécie le travail de l'institution autrichienne.
La rencontre entre Bourdieu et Camera Austria, raconte la directrice du collectif, Christine Frisinghelli, a lieu dans les pénibles circonstances politiques de 2000. Le FPÖ (Freiheitliche Partei Östereich) remporte les élections à l'exécutif national sur la base d'un programme populiste, conservateur et violemment xénophobe. Au cours de la campagne, le Parti libéral autrichien et son leader Jörg Haider s'en prennent notamment à l'auteure Elfriede Jelinek par le biais d'affiches publicitaires. Dans le contexte d'un débat à l'échelle européenne sur la place des artistes dans une pareille conjoncture politique, la revue de photographie éditée par Camera Austria publie un texte de Pierre Bourdieu: «Contre une politique de dépolitisation» (qui figure en français dans Contre-feux 2: pour un mouvement social européen).
La collaboration continue donc autour des photos algériennes. Le travail débute en collaboration avec Pierre Bourdieu qui légende et commente les images. L'entreprise se poursuit après la disparition du sociologue en 2002, pour déboucher sur l'exposition visible dès mardi à Genève. Toutes les possibilités de recherches offertes par ce fonds iconographique n'ont pas encore été exploitées. L'abondance des textes autour de ces images (lire ci-dessus) témoigne des nombreuses pistes qui restent à explorer. MHz
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NE AMORCE DE LIBÉRATION
L'image de ces hommes sulfatant une vigne, littéralement enchaînés à leur outil de travail, donne à voir de façon spectaculaire le changement profond des structures de la production agricole subi par l'Algérie à la fin des années 50. Ce changement s'accompagne d'une monétarisation croissante des échanges, du passage d'un statut de paysan disposant de sa terre à celui d'employé (agricole ou autre) et d'un exode des campagnes vers les villes. L'étude de ces modifications brutales des structures sociales fait l'objet des premiers travaux de Pierre Bourdieu.
Comme pour cette photographie, il adopte résolument un point de vue à hauteur humaine et un cadre intégrant les personnes. Là où un économiste aurait décrit un processus linéaire de rationalisation de l'agriculture et des échanges, Bourdieu décèle les temporalités multiples de l'imposition d'un modèle de production et d'échange. Il repère que les agents n'ont pas une capacité uniforme à une «rationalité» économique prétendument universelle. Cette perspective prend forme sur le terrain algérien et perdure jusqu'à l'un de ses derniers ouvrages «Les Structures sociales de l'économie» (2000) où il est question du marché de la maison individuelle dans la France des années 80. Une certitude se dégage à travers la diversité des objets: l'aptitude au calcul économique est une construction historique socialement mal répartie. Enchaînés à une sulfateuse ou esclaves d'un crédit hypothécaire, cette certitude est une amorce de libération. MHz





