Dimanche, 26 mai 2013

L'empire vu d'en-bas

SAMEDI 15 MAI 2010
POLITIQUE Parution d'une version illustrée de l'«Histoire populaire des Etats-Unis» de Howard Zinn, décédé en janvier.

Publiée aux Etats Unis en 2007, Une Histoire populaire de l'empire américain, est disponible depuis quelques mois pour le public francophone. Cette bande dessinée s'inspire de l'oeuvre de l'historien et militant de gauche étasunien Howard Zinn, décédé le 27 janvier dernier, et particulièrement de son Histoire populaire des Etats-Unis, éditée pour la première fois en 19801. Les douze chapitres mis en scène par le dessinateur Mike Konopacki et l'historien Paul Buhle retracent un siècle et demi d'histoire de ce nouvel empire, et des résistances variées qu'il a provoqué.

Les auteurs ont choisi un ensemble de petites histoires dans la grande histoire, du massacre des Amérindiens à Wounded Knee en 1890 jusqu'aux guerres de George W. Bush. Plutôt que de présenter un tableau exhaustif, ou revenir sur les épisodes les plus célèbres du développement de l'empire, les auteurs s'attachent surtout à des événements oubliés. L'écrasement du Front populaire chilien par la CIA et le général Pinochet ou le massacre des ouvriers, le 1er mai 1886 à Chicago, sont par exemple laissés de côté. Souvent construites comme des contes moraux, les histoires racontées tirent leur cohérence de la description d'une série exemplaire d'événements: conquête et terreur aux Philippines, répression des mineurs en grève à Ludlow au Colorado, guerre du Vietnam ou opérations paramilitaires en Amérique centrale.

«je suivais les ordres»

Mettant en évidence le rôle volontairement militant et personnel de l'oeuvre de Howard Zinn, le récit est construit autour d'une des ses conférences devant un parterre d'opposants à la guerre en Irak. Son parcours individuel, riche et agité, sert à illustrer sa vision de l'histoire: manifs contre le fascisme et premiers coups de matraques à New York, activisme pour les droits civiques à Atlanta, où il enseigne jusqu'à son limogeage pour insubordination en 1963.

Il sera délégué du mouvement pacifiste étasunien au milieu des bombes à Hanoï après avoir été bombardier dans une «forteresse volante» sur la France et l'Allemagne: «Je suivais les ordres», regrette un Howard Zinn en ligne claire, se référant à sa participation à un test grandeur nature du napalm à la fin de la Seconde Guerre mondiale. «C'est la vieille rengaine du guerrier qui a commis des atrocités.» La transformation de Zinn, modeste et honnête avec lui-même, en personnage de bande dessinée est touchante. Le charisme, comme le tempérament doux et généreux de l'original est bien mis en valeur par le dessin de Mike Konopacki.

Le trait employé par le dessinateur se veut accessible, fidèle à la tradition étasunienne du dessin pédagogique. Au risque, hélas, d'être parfois un peu plat, malgré un ensemble dynamique et rythmé. L'usage du noir et blanc facilite le mélange des dessins à des photos et images d'archives, coupures ou dessins de presses. Si cette démarche enrichit certainement la bande dessinée, l'usage de l'informatique n'est pas toujours heureux, utilisant notamment beaucoup de floutés superflus.

Aux côtés des portraits critiques de nombreux industriels et financiers, patrons de presse, ou politiciens, le récit s'attache à des personnages restés célèbres ou passés dans l'oubli, aux Etats Unis ou à l'étranger. On suit les traces d'Emilio Aguinaldo aux Philippines, d'Augusto Sandino au Nicaragua, ou de Mohammed Mossadegh en Iran. Des parcours individuels qui mettent en lumière des moments clés de l'empire. Aux Etats Unis, on suit la militante anarchiste Emma Goldman, le socialiste Eugene V. Debs, ou encore l'écrivain Mark Twain, leader de la Ligue anti-impérialiste.

des omissions

Plus encore que ces grandes figures de la gauche, les militants anonymes des droits civiques, féministes, syndicalistes révolutionnaires ou pacifistes forment les héros de cette bande dessinée. Les auteurs mettent en scène des personnages ayant réellement existé, tel le soldat Herb Carter, qui se tire une balle dans le pied pour être démobilisé après le massacre de My Lai au Vietnam. D'autres sont inventés. Un dialogue fictif entre syndicalistes, socialistes et religieux emprisonnés pour avoir refusé la conscription lors de la première guerre mondiale racontent la torture et les sévices subis par les objecteurs.

Sur le plan de l'histoire sociale des Etats Unis, la bande dessinée omet pourtant de dire qu'elle fut très marquée par un syndicalisme conservateur, nationaliste et souvent corrompu. A l'inverse de Zinn qui évoque et critique à plusieurs reprises l'American Federation of Labor, notamment pour son soutien à la guerre du Vietnam, Buhle et Konopacki se limitent aux mouvements politiques courageux et progressistes. Ce faisant, les auteurs présentent un tableau encourageant et touchant des résistances à l'empire, mais font du coup l'économie d'une évaluation critique des rapports de forces qui le forment et le transforment.

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L'empire vu d'en bas - notes

Lire. Une Histoire populaire de l'empire américain. Scénario Paul Buhle d'après Howard Zinn (trad. Barbara Helly), dessin Mike Konopacki, postface Robert Chesnais, Ed. Vertige Graphic, 2009, 288 pp en noir et blanc. 1 Une Histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Ed. Agone, 2002, 810 pp. Illustration.
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