Mardi, 21 mai 2013

L'art de tourner en rond

SAMEDI 11 JUILLET 2009
REPLAY (II) Les remakes qui pullulent sur les écrans sont-ils les stigmates d'une panne d'inspiration? La Cinémathèque suisse invite à une réflexion sur cet exercice de style, mal vu mais pas si vain.

Remakes en masse, suites à n'en plus finir, scénarios à succès photocopiés ad nauseam... Le plus jeune des arts – 114 ans cette année – serait-il déjà à bout de souffle? L'affiche estivale de la Cinémathèque suisse (lire en page suivante) offre l'occasion d'examiner le phénomène des remakes, qui prolifèrent à l'ombre des salles obscures depuis les années 1990.

Pourquoi tant de remakes? On est bien sûr tenté de jeter la pierre à Hollywood, d'y voir les signes du déclin de l'empire cinématographique américain. Un premier préjugé à dépasser car, dès ses origines, le septième art est régulièrement revenu aux mêmes sujets, aux mêmes adaptations de livres ou de pièces de théâtre.

Programmateur associé à la Cinémathèque suisse et critique au quotidien Le Temps, Norbert Creutz confirme: «Tous les pays qui ont eu une industrie du cinéma ont été amenés assez tôt à faire des remakes. En France, ce fut dans les années 1920-1930 avec des adaptations de classiques comme Les Misérables.» Et aujourd'hui avec les nouvelles versions de Boudu, sauvé des eaux, L'Auberge rouge ou Les Choristes, inspiré par La Cage aux rossignols de Jean Dréville (1945).

UNE SALE RéPUTATION

Il faut bien l'avouer: ces films sont le plus souvent entrepris pour de mauvaises raisons (strictement commerciales) par des producteurs qui espèrent reproduire, sans trop de risques, le succès rencontré par l'original à une autre époque ou dans un autre pays. Le recours à une telle pratique n'indique évidemment pas une intense créativité. «Il y en avait très peu dans les années 1960-1970, quand Hollywood traversait son grand chambardement, ou en Italie entre 1945 et 1980, rappelle Norbert Creutz. En revanche, dans les années 1980-1990 arrive un certain reflux avec l'idée du postmodernisme et ce que l'on a appelé le maniérisme – des films 'à la manière de' – qui voit par exemple Brian De Palma se profiler en héritier d'Hitchcock.» Ou Quentin Tarantino ériger en art son cinéma référentiel? «Oui, et on peut se demander si ce n'est pas l'état ultime du postmodernisme», ajoute le critique du Temps.

Si elle ne vient pas de nulle part, la mauvaise réputation du remake est toutefois étonnement tenace, dans la sphère francophone en particulier, comme le déplorait Alain Corneau en préparant son Deuxième souffle, d'après le roman de José Giovanni déjà mis en scène par Jean-Pierre Melville: «Pourquoi le remake est-il perçu négativement en France? Parce qu'il ne faut pas toucher à l'icône originale? Parce que c'est vu comme une démarche d'abord commerciale? Après le succès de De battre mon coeur s'est arrêté, remake de Mélodie pour un tueur de James Toback (1978), les idées pourraient évoluer. Et puis, personne n'abîmera le chef-d'oeuvre de Melville, bien au contraire, si notre film peut le faire redécouvrir à quelques-uns, tant mieux. D'ailleurs, ne peut-on encore chanter du Charles Trenet? A-t-on oui ou non le droit de jouer Molière?»1

Souvent décrétées inutiles sans autre forme de procès, ces oeuvres de seconde main mériteraient en effet d'être réhabilitées. Le programmateur de la Cinémathèque suisse acquiesce: «Les remakes sont souvent inférieurs au souvenir que l'on garde de l'original, mais c'est trompeur. Le premier film, vu il y a longtemps, a souvent été 'canonisé' et plus remis en question ensuite.»

RAISONS D'êTRE

Si le terme anglais qui s'est imposé suggère la répétition («refaire»), on peut aussi envisager le remake sous l'angle de la nouveauté. L'évolution de la technologie justifie ainsi l'entreprise. Les premiers progrès techniques du cinématographe sont si rapides que l'on retourne déjà de nombreux sujets entre les années 1910 et 1920; puis du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, ou en accompagnant les innovations dans le domaine de l'imagerie numérique. Pour la plupart des films montrés à la Cinémathèque, la première version est d'ailleurs en noir et blanc et la seconde en couleur. Une dimension en plus, «ou en moins, tempère Norbert Creutz, car le film noir est l'un des sommets de la photographie en noir et blanc». ---

--- L'évolution technique va de pair avec celle du langage cinématographique et des conventions sociales. Une «modernisation» qui n'est pas toujours bénéfique selon le programmateur de la Cinémathèque: «Dans les thrillers, c'est surtout la représentation libérée de la violence et du sexe. Est-ce vraiment un gain? On peut en douter. Dans Les Nerfs à vif de Scorsese, la violence finit par être grotesque et on perd la tension qui régnait dans le film de Jack Lee Thompson.»

A l'inverse, quelques rares remakes proposent un retour au cinéma d'antan, à une grammaire visuelle supposée désuète sous des allures contemporaines: «Avec The Deep End, il y a une volonté de redécouvrir le mélodrame ou le film de femmes à la Douglas Sirk.» En décalquant Psychose d'Hitchcock plan par plan, Gus Van Sant s'inscrit également dans cette démarche nostalgique.

SOUS UN NOUVEAU JOUR

Parce qu'il suppose une relecture du scénario original ou de l'oeuvre littéraire dont il s'inspire, un remake développe une vision inédite. Des éléments autrefois relégués au second plan font alors surface. Eclipsée dans Plein soleil de René Clément, l'homosexualité de Ripley est ainsi au coeur du Talentueux Mr. Ripley d'Anthony Minghella. Et le Guet-apens voulu par le couple Baldwin-Basinger accorde une tout autre place au personnage féminin. «Sam Peckinpah pouvait en effet être soupçonné d'être un gros macho, même si c'est un cinéaste finalement plus romantique que Roger Donaldson», commente Norbert Creutz.

L'exercice, plus audacieux, de la transposition peut aussi se révéler très riche. Autre remake signé Roger Donaldson, Sens unique (No Way Out, 1987) déplace l'intrigue de La Grande horloge de John Farrow (The Big Clock, 1948) d'une rédaction de journal aux couloirs du Pentagone, et transforme ainsi un thriller en film d'espionnage. On peut encore citer Garde à vue de Claude Miller (1981), revisité en 2000 avec Suspicion: «Stephen Hopkins, qui a grandi dans les Caraïbes, a situé l'action à Porto Rico et le film y gagne la confrontation d'un Noir et d'un Blanc dans le contexte colonial.»

Tout remake implique en outre une nouvelle interprétation. La présence de Robert Mitchum, fatigué et en fin de carrière, dans le rôle du privé Philip Marlowe fait tout le sel de Farewell My Lovely. Norbert Creutz relève également le cas des Kiss of Death (1947/1995): «Dans le film d'Henry Hathaway, Victor Mature est une armoire à glace qui joue la victime face au tueur Richard Widmark, un petit nerveux sadique. Dans la version de Barbet Schroeder, avec David Caruso et Nicolas Cage, l'équilibre physique entre les deux personnages a été inversé.»

QUESTION DE STYLE

Mais l'intérêt majeur du remake reste la mise en scène. En 1993, la Cinémathèque suisse ne proposait-elle pas déjà «une suite de confrontations de films qui racontent des histoires identiques ou similaires afin de nourrir la réflexion à propos du style, c'est-à-dire de l'écriture cinématographique singulière de chacune des adaptations»?

Théoricien du septième art qui fait autorité, André Bazin fut le premier à avancer cet argument pour affirmer la pertinence de certains remakes. «Il a eu l'intelligence de défendre Fritz Lang dans la légitimité de sa démarche, au début des années 1950, quand il a refait deux films de Renoir2 – un crime de lèse-majesté en France, royaume de la critique!»

La Maison des otages et son remake (1955/1990) sont à cet égard exemplaires, comme le souligne Norbert Creutz: «William Wyler est un cinéaste sous-estimé qui, avec un sujet reposant essentiellement sur la direction d'acteurs, réalise un thriller d'une grande perfection classique. La version de Michael Cimino est plus ouverte à d'autres types de suggestions et donc, à mon avis, plus riche. Des éléments de style purs renvoient presque au western, alors que c'est un film noir.»

Des remakes «d'auteurs» sont ainsi parvenus à égaler leur modèle, aussi prestigieux soit-il. Archétype du film de gangsters doublé d'un conte moral sur le désir de puissance et la chute qui en découle, Scarface est de ceux-là. «A cinquante ans d'écart (1932 et 1983, ndlr), autant le film d'Howard Hawks et Howard Hugues que celui de Brian De Palma ont marqué leur époque. Ce dernier est même devenu aujourd'hui un film culte dans les banlieues. Il s'agit d'une véritable adaptation à une nouvelle réalité; De Palma retravaille la forme mais aussi le contenu social, l'explosion de la violence, etc.» S'il fallait ne citer qu'un film pour plaider la cause du remake, ce serait certainement celui-ci.

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