rachad armanios
MÉTIERS DE NUIT (II) - Dans son exploration du labeur nocturne, «Le Courrier» a assisté à la représentation d'un opéra aux côtés de l'éclairagiste du spectacle.
«Mio padre!» Cette réplique est celle du jeune Florville qui veut faire croire au vieux Bruschino qu'il est son fils. C'est là l'argument central de l'opéra-comédie de Gioacchino Rossini, Il signor Bruschino, qui se trame autour de cette filiation prétendue. La mimique de l'acteur dévoile l'imposture. La duplicité du personnage est mise en lumière. En lumière... Justement, sans un éclairage adéquat, le meilleur jeu d'acteur peut se révéler vain. Nous assistons à la dernière représentation de l'opéra mis en scène par Sarah Ventura et donné samedi dernier (19juillet) dans la cour de l'Hôtel de Ville de Genève. En compagnie de l'éclairagiste du spectacle, Roger Melo, nous vous proposons de poursuivre notre découverte du labeur nocturne.[1] Rideau!
Après chaque représentation, le décor et le matériel destiné à l'Orchestre de chambre de Genève doivent débarrasser le plancher. Pour l'occasion, Roger Melo et deux collègues commencent leur travail vers 17h par le montage de la scène et le terminent par son démontage vers 23h30 (2h du matin pour la «dernière»). Nous le trouvons peu avant le début de la représentation. Il vérifie le bon fonctionnement des quelque 40projecteurs qui sont reliés à une console placée un peu en retrait du public. C'est la partie technique du métier.
NOMBREUSES CONTRAINTES
Dans la cour de l'Hôtel de Ville, les contraintes physiques sont nombreuses. Un théâtre est équipé de nombreuses perches où l'on peut accrocher les spots. Ici, ils sont fixés selon la configuration des lieux, le long des escaliers entourant la cour et derrière la scène. De plus, les projecteurs ne sont ni équipés de lentilles tournantes ni téléguidés. Du coup, «le jeu de lumières est basique, soit en feux fixes», confie M.Melo. Basique, certes, mais habile.
«L'éclairage fait partie intégrante de la mise en scène», explique Sarah Ventura. Depuis presque quarante ans qu'elle évolue dans le milieu artistique, elle sait bien qu'un mauvais jeu de lumières peut tuer un spectacle. «L'éclairagiste est à la fois technicien et artiste. Il doit connaître la pièce et la musique», souligne-t-elle. Pour ce faire, l'éclairagiste assiste aux répétitions lors desquelles il élabore la chorégraphie lumineuse. Celle-ci se construit en interaction avec toute l'équipe, selon les contraintes techniques ou les priorités artistiques. «Pour cet opéra, je me suis concentré sur les visages, de sorte qu'ils se détachent bien du fond de la scène», raconte Roger Melo.
«MA CHE CALDO!»
Le public est fin prêt. Musique, maestro! Entrent sur scène Florville et Sofia, la pupille de Gaudenzio. Ils se déclarent un amour mutuel mais compromis, car Sofia est promise au fils du riche Bruschino. Florville usurpe alors son identité, espérant ainsi épouser la belle à sa place. Mais le vieux Bruschino arrivé inopinément ne reconnaît pas son soi-disant fils: «Ma che caldo!» Tandis que la voix basse-baryton du père subjugué s'élève, une transition lumineuse s'opère sous le lent déplacement des boutons de la console. Elle est imperceptible. «Subtile, comme l'exige le genre de l'opéra», corrige MmeVentura. «Inconsciemment, l'attention du spectateur est attirée à l'endroit voulu», précise l'éclairagiste.
Roger Melo est à son compte depuis trois ans. Son métier, il l'a appris «sur le tas». Il lui apporte pleine satisfaction: «Je vis des moments incroyables. Les répétitions de cet opéra, par exemple, étaient dignes d'un film de Fellini!» Théâtres, concerts, événements, Roger Melo apprécie la diversité de son travail: «Chaque boulot est différent. Parfois on a à disposition 50projos, parfois seulement trois. Cela demande une grande capacité d'adaptation.» Du coup, Roger Melo va de découverte en découverte: «J'en apprends toujours plus, je suis comme une éponge. Lorsque je n'apprendrai rien de nouveau, je changerai de métier.»
Evoluer parmi des artistes est stimulant, relève-t-il. Pourtant, il faut pouvoir suivre les horaires que ce monde impose: «Parfois, on travaille vingt heures de suite. Certains pètent les plombs!» De plus, le théâtre paie mal. Roger Melo se rattrape donc sur des événements organisés par des entreprises privées. «Ça paie mieux, mais c'est moins intéressant.»
Sur scène, le mariage de Sofia et de Florville, finalement démasqué, est loué par les acteurs qui chantent en coeur la puissance de l'amour. Applaudissements. Les lumières s'éteignent. Il reste à l'éclairagiste et à ses collègues à démonter la scène.
Note :
[1]Cet article est le deuxième volet de notre série sur les métiers de nuit. Déjà paru: les boulangers (17juillet). Prochain thème: l'imprimerie.