EDOUARD COLLOT*    

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C`est par une consultation chez une astrologue de renom que Daniel Kunth astronome au C.N.R.S. à Paris et moi-même avons décidé de commencer une étude sur l`astrologie. Au terme de cette étude publiée dans Peut-on penser l`astrologie science ou voyance? nous concluons que l`astrologie ne présente aucun des attributs de la science mais semble constituer une base de données dans laquelle puise l`astrologue interprétant les nombreux signaux émis par son client à partir de sa sensibilité de son intuition autant de qualités appartenant au domaine affectif...
Or l`affectivité est par nature non quantifiable par les sciences «exactes» qui demandent des protocoles reproductibles. L`astrologie se présente alors comme toutes les «sciences intuitives» qui ne sont sciences que parce qu`elles développent une «connaissance» empirique une gnose qui fait sens parce qu`elle prend corps dans le social. L`astrologie est alors ramenée au cadre plus général de la voyance. Nous pourrions définir celle-ci comme un acte de création une perception dont l`objet n`est pas encore inscrit dans la réalité immédiate. C`est un acte d`ordre émotionnel impossible à gérer par le cognitif non productible à la demande et non reproductible.

LA SCIENCE ET SES LOIS
La science est globalement considérée comme une «connaissance» exacte et approfondie (dans les limites qu`elle a préalablement définies) universelle et vérifiable exprimée par des lois. Elle observe des faits mais comme le disait Poincaré une accumulation de faits n`est pas plus une science qu`un tas de pierres une maison. Il faut pour exploiter les faits une hypothèse qui une fois vérifiée participe à établir une «théorie». Mais attention toute théorie est susceptible d`être remise en question c`est un des principes même de la science d`être «réfutable». Ainsi d`hypothèses en théories la science tente d`éclairer le monde par une posture objective. Il n`est pas nécessaire de montrer que la science «fonctionne» tellement les applications quotidiennes sont utiles efficaces et même devenues indispensables face à une nature qui peut être parfois extrêmement hostile. Cela n`empêche pas la science de commettre des erreurs ni les scientifiques d`être des hommes et de manquer parfois de discernement.
La science «exacte» celle qui décrit la nature se méfie du bon sens qui a pu longtemps nous laisser croire que la Terre était plutôt une galette ou encore que nous étions au centre de l`univers. Une façon qu`a l`homme de projeter ses fantasmes de toute puissance sur le monde qui l`entoure.
La base de l`expérimentation en science de la nature est «la reproductibilité» et le principe du «tiers exclu». Une expérience doit pouvoir être reproductible dans n`importe quel laboratoire. Le tiers exclu est quant à lui un principe selon lequel une assertion peut être vérifiée en démontrant l`impossibilité de son contraire et qui exclut une possibilité autre: essayez de montrer que lorsque vous lâchez une pierre elle pourrait rester en sustentation plutôt que de tomber... prix Nobel assuré!

ET LES SCIENCES HUMAINES?
Les sciences «objectives» souvent nommées «dures» par opposition aux sciences humaines dites «molles» s`intéressent exclusivement à «l`objet» et adoptent pour principe de réduire autant que faire se peut l`influence du singulier c`est-à-dire de l`humain. L`homme pense pouvoir s`observer lui même comme un système extérieur. Ne risque-t-il pas alors de ne penser que sa propre pensée dans une démarche tautologique?
Un exemple. Imaginons que sur un écran nous regardions l`histoire en ombres chinoises d`un renard et d`un oiseau aux prises avec une friandise. Pour la comprendre il ne serait pas nécessaire que nous connaissions la nature du phénomène à l`origine des images (leur provenance qui les crée et les anime comment etc.). A l`inverse si nous observions la lampe et les mains de l`artiste se mouvant dans le faisceau de lumière nous ne verrions qu`une gesticulation de doigts devant une lampe c`est-à-dire un ensemble de faits incompréhensibles (dépourvus de sens). Nous serions incapables de faire la connexion entre ce qui appartient au monde des objets (la lampe les doigts de l`opérateur) et ce qui relève du monde du sujet (la projection « virtuelle « sur l`écran).
La pratique scientifique se refuse à faire intervenir le sujet dans ce processus détachant ainsi par le discours le réel signifiant de celui qui en porte la signification.
Cependant au passage du fait physique isolé (la lampe les mains) à la loi porteuse de sens (l`histoire racontée) il faut nécessairement ajouter un dernier niveau plus subtil plus élaboré auquel les ordinateurs sont incapables - et pour cause! - de parvenir: l`interprétation qui toujours sur le plan scientifique s`appelle l`hypothèse ou la théorie. Dans l`histoire de l`oiseau et du renard le ressenti humain même s`il provient du champ cognitif relève principalement du champ affectif auquel le narratif est destiné.
Le lien entre la première étape et la dernière est le plus subtil à définir. Comment un ensemble d`objets parvient-il à traduire une intention à se charger de sens? Est-ce le fait du dispositif des éléments matériels ou de l`interprétation finale qui serait introduite - intentionnellement - grâce au dispositif matériel et cela par la conscience du manipulateur? Il nous faut paradoxalement constater que bien que le matériel ne tienne ici qu`un rôle d`outil il n`en est pas moins essentiel: sans lui aucune communication n`est possible.
Dans cet exemple nous sommes passés du monde des objets - le monde réel indépendant de notre conscience - à celui de la pensée animée par une conscience celle du créateur qui émet et partage avec une conscience autre qui reçoit. Tout se passe comme si un message était «encodé» grâce à un dispositif matériel puis à un système de représentation symbolique.
L`implication des deux consciences charge ainsi le monde matériel réel de sens (possiblement différents); opération qui se rapproche - étrangement - de l`acte de voyance. Ainsi que l`écrivent François Laplantine et Eliane Moulin «l`acte de voyance est un scénario comparable à celui de la création du rêve comparable à la production d`une oeuuvre littéraire d`un tableau [...] L`acte de voyance comme l`oeuuvre permettrait de découvrir et d`inventer des correspondances et des différences entre le monde intérieur et la réalité externe»2.

MYTHE OU RÉALITÉ?
L`expérience d`une consultation de voyance semble impliquer des phénomènes de natures différentes:
Les premiers se caractérisent par l`impact de la rencontre fondée sur une tension émotionnelle forte au cours de laquelle le client est en situation d`attente de demande souvent de désarroi parfois même en état de choc affectif. Quant au voyant pourvu qu`il soit sincère il est animé d`un profond sentiment de compassion et d`une volonté d`aide. Il résulte de tout cela que le sens de l`échange se retrouve porté par l`attente dont le pouvoir est d`autant plus grand que l`état affectif des deux personnes concernées est intense.
Les deuxièmes reposent sur l`expérience affective qualifiée de régression au cours de laquelle le voyant a empiriquement «découvert» que son don s`exprimait d`autant plus facilement qu`il entrait dans un état de transe impliquant cette régression «ontogénétique».
Les troisièmes enfin ont trait au fait que la voyance s`exprime souvent chez des sujets jeunes sans nécessité d`aucun apprentissage. Ceci tendrait à confirmer le fait qu`elle s`apparenterait à un don phénomène à l`origine mystérieuse. Ce «don» reposerait-il sur des interactions «matérielles» d`ordre neurophysiologique lui permettant de développer une communication de nature affective et ne répondant pas aux lois de la science que nous connaissons?

TRANSE ET VOYANCE
La transe légère est un état que nous éprouvons communément et régulièrement. C`est une «distraction un peu prononcée» qui nous fait nous couper de notre environnement. Nous n`entendons plus le professeur ou la personne qui nous demande l`heure mais nous sommes très «absorbés» dans une rêverie. Cet état d`absence relative de coupure vis-à-vis de notre environnement peut «s`approfondir». Le sujet est d`autant plus «ailleurs» que la transe est profonde. Pour un observateur la transe profonde ressemble à un coma léger. Outre le fait que le mode d`entrée dans la transe est parfois très semblable à une crise épileptique cet état de transe évoque l`état comateux qui suit classiquement la «grande crise d`épilepsie». Les transes très profondes se caractérisent par l`absence totale de réactivité des sujets aux stimuli extérieurs. Le pouls peut se ralentir considérablement la température corporelle baisser la respiration devenir très faible et au stade ultime le sujet sembler proche de la mort. Il est alors possible de transpercer ou de brûler certaines parties de son corps sans qu`il manifeste la moindre réaction.
Ces «états de transe» se caractérisent par des changements neurophysiologiques psychologiques et sociologiques.
L`étude neurophysiologique de sujets en état d`hypnose (qui constitue un modèle expérimental de la transe) permet de comparer des sujets racontant une même histoire après une induction d`hypnose ou à l`état de veille. Alors qu`il se produit dans l`hypnose une activation d`un ensemble de zones du cerveau que l`on nomme les aires cénesthésiques (liées aux fonctions de mémoire de langage et d`émotion) comme s`il s`agissait d`un revécu seule une activation des centres du langage se produit dans l`acte narratif. La transe mobiliserait par conséquent l`ensemble de la personne sa pleine conscience y compris sa corporalité.
Les limites du corps physique et psychique sont distendues. Le corps psychique (c`est-à-dire la représentation que nous avons de notre corps physique) peut s`envoler s`alléger se prolonger dans les objets en contact (s`alourdir jusqu`à «pénétrer» dans le support sur lequel il est installé etc.). Les limites psychiques semblent susceptibles d`être transgressées; ces états de transe étant particulièrement favorables aux manifestations de télépathie de précognition ou de synchronicité (ce concept fondé et défini par le psychiatre Suisse Carl Gustav Jung comme une relation liant les événements par le sens et non par la cause: c`est le téléphone qui sonne alors que je pensais à l`instant à la personne qui appelle etc.).
L`état du voyant est un état de transe légère propice à créer une «intersubjectivité». Cette relation spécifique cette communication infra langagière peut se manifester - de façon légère et passagère - non seulement dans le cadre
d`une consultation de voyance mais aussi dans celui d`une consultation d`astrologie ou lors d`une séance de psychothérapie. On s`est également demandé si la relation mère/nourrisson ne ferait
pas intervenir ce mode de communication ce qui pour-rait expliquer le fait que les nourrissons montrent fréquemment une compréhension de situations complexes en y réagissant par des réactions adaptées.
Ce même mode de communication pré-langagière peut apparaître chez les humains adultes dans des manifestations collectives. Chez l`homme comme chez la plupart des mammifères ces manifestations de groupe sont propices aux transes collectives au cours desquelles il se crée une intersubjectivité collective. Tout se passe alors comme si la conscience du sujet en transe possédait la faculté d`entrer en contact
avec celle du groupe: la «conscience collective» qui se manifeste alors peut faire circuler des hallucinations qui seront «perçues» par tout le monde!
La régression est l`un des outils de la psychothérapie en ce qu`elle autorise - si l`intention existe - des remaniements psychiques pré-langagiers. La psychanalyse quant à elle risque dans la mesure où elle ne reconnaît aucun effet thérapeutique à la régression de limiter les effets de la cure. Alors que Freud estimait que l`»état hypnoÏde» pouvait faciliter le phénomène de libre association beaucoup de ses successeurs ont confondu cet état (que nous appelons aujourd`hui hypnose) avec la suggestion et n`ont plus recherché les effets bénéfiques de la régression légère qui survient grâce à de simples consignes de relâchement physique et psychique. Or l`absence de régression risque de limiter le patient à une «cérébralisation» le confinant dans un discours sans lien avec l`affectivité une intellectualisation. Cette stagnation dans les couches supérieures secondaires (purement cognitives) de l`appareil psychique sans lien avec la structure affective profonde rend les changements d`importance très difficiles. Malgré tout et fort heureusement la régression a lieu dans la majorité des cas à l`insu de l`analyste et de son patient.
Les voyants ont aussi à faire à ce genre de régression. Georges de Bellerive célèbre voyant lyonnais caractérise cette ouverture «d`acte d`amour» qui amène à vivre l`état affectif mental de l`autre. Il semble que dans cet acte de «compassion» (au sens étymologique du terme «souffrir avec») dans cette totale identification à l`autre l`affectif domine le cognitif.
Jung écrit à ce propos: «Les méthodes divinatoires doivent pour l`essentiel leur efficacité à la même relation qu`elles entretiennent avec les comportements émotionnels: en touchant une disponibilité inconsciente [il ne s`agit pas ici de l`inconscient au sens freudien] elles suscitent l`intérêt la curiosité l`attente l`espérance et la crainte et par là une prépondérance correspondante de l`inconscient.»3
Cette hypothèse corroborerait la constatation que ce type d`état de conscience favorise la survenue de phénomènes de télépathie de prémonition et en général de tous les phénomènes «psy» dont il faut mentionner l`universelle caractéristique affective. Ajoutons que lorsque ces manifestations se produisent «spontanément» c`est presque toujours lors d`états émotionnels exceptionnels ou bien dans ces états de complète distraction dont l`équivalence avec les états de transe a été démontrée.
Récapitulons: il existe différents modes de communication chez l`humain (dont certains sont sans doute présents chez d`autres espèces) que nous pourrions décrire ainsi: verbal gestuel et mimique neurovégétatif telle la dilatation pupillaire l`odeur corporelle enfin un niveau de communication ne mettant en jeu aucun de ces processus connus. Les psychanalystes le nomment volontiers «communication d`inconscient à inconscient» ou «intersubjectivité inconsciente» mais nous pouvons tout aussi bien l`appeler «télépathie» ou encore «transmission de pensées».
Dans toute communication où le langage est impliqué ces quatre niveaux sont simultanément activés mais il peut arriver que le dernier intervienne d`une manière prioritaire.
L`intersubjectivité n`est pas un mode de communication comme les autres car il n`est pas certain qu`elle soit maîtrisable. Toutefois et de la même façon que certains sont doués pour contrôler l`émission de signaux subliminaux ou pour manipuler la communication verbale d`autres sont naturellement plus intuitifs et donc plus aptes à «deviner» ce que l`on dit ou pense.
Fait étrange l`intersubjectivité établit une communication non seulement entre deux personnes présentes mais aussi entre les membres d`un groupe entre des personnes présentes dans un même lieu au même moment mais également entre des individus éloignés - parfois dans le temps - les uns des autres.

EN CONCLUSION
Par ce trop bref aperçu j`ai tenté de montrer comment et pourquoi la science de la nature n`était pas à même aujourd`hui d`expliquer certains phénomènes singuliers de la psyché qui par essence échappent à «l`objectivité» requise dans les sciences exactes: il n`y a pas de tiers exclu ni de reproductibilité dans des conditions standard!
Il ne faut pas pour autant en nier la singularité... nous ne sommes pas des machines même sophistiquées nous sommes doués d`une particularité inouÏe: l`affectivité et tout ce qu`elle implique! Tout acte de voyance est favorisé par des chocs affectifs et certains états dénommés «transe». La voyance est parfois spontanée autoengendrée et se différencie de l`hallucination en ce qu`elle fait sens pour le sujet qui en est l`objet. Elle peut être déclenchée par un intermédiaire le voyant personne qui possède des capacités intuitives/affectives hors norme. La voyance possède une réalité: une fois éliminées toutes les causes de perceptions habituelles verbales et non verbales les chaînes associatives inconscientes et les coÏncidences il subsiste un reliquat dont il faut bien admettre qu`il est troublant et dont nous étudions quelques aspects dans notre ouvrage. Toutefois et bien que des phénomènes de voyance puissent se manifester ils ne sont qu`exception!
Nous n`évoquerons jamais suffisamment les dangers de recourir à la voyance manifestation ténue de la conscience non productible à volonté. Les faits perçus ne sont vérifiables qu`à posteriori et le client peut être victime d`un phénomène de «prédiction réalisante» l`amenant malgré lui inconsciemment à agir la prédiction: la personne a tendance à se conformer à ce qui lui a été dit comme à une certitude. Malheureusement beaucoup de personnes crédules ou «croyantes» ont été abusées par des gens peu scrupuleux ou convaincus de façon maladive de leur qualité de «voyant». Alors qu`il peut ne décrire que ses préoccupations personnelles. Il est donc extrêmement déconseillé de recourir à toute voyance commerciale qui dépossède la personne de son libre arbitre la déresponsabilise la bloque dans son évolution personnelle...
Les «flashs» que tout un chacun peut avoir concernant un être cher en difficultés en état de mort imminente les intuitions fulgurantes ou ténues qui façonnent notre vie au quotidien sont par contre de riches moyens de développement personnel. Tout le monde ou presque à vécu un phénomène de synchronicité. Apprendre à considérer son intuition est une manière d`être comme «le surfeur» sur la vague. C`est ce qu`enseigne Joseph Jaworski professeur au M.I.T. et auteur du livre Synchronicity: The inner path of leadership.
Les phénomènes de voyance posent aux sciences humaines un défi majeur en ce qu`ils mettent en question la nature de la conscience. Ils défient comme beaucoup d`autres faits relatifs aux sciences de l`homme les sciences exactes qui n`ont pas jusqu`à aujourd`hui d`hypothèses les concernant tant leur nature est incompatible avec les lois de la physique. Ceci est d`autant plus difficile qu`il n`est pas admissible de tenter une explication de ces faits avec une physique (physique quantique en particulier) dont le champ d`application est strictement d`un autre ordre!

1 L`Hebdo du 3 mai 2001.
2 François Laplantine Un voyant dans la ville Payot 1991.
3 Carl Gustav Jung Synchronicité et Paracelsica Albin Michel 1988 p. 43.

* Psychiatre et psychanalyste co-auteur avec Daniel Kunth de «Peut-on penser l`astrologie science ou voyance?» Editions «Le Pommier-Fayard» 2000.

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