SIMON PETITE
La justice a pour mission de dire le droit sauf que, dans les relations internationales, encore davantage qu'au sein des Etats, le troisième pouvoir est éminemment politique. En termes purement juridiques, l'indépendance du Kosovo déclarée unilatéralement en 2008 avait tout d'illégal. Mais il y a la réalité du terrain. La Serbie a beau répéter qu'elle ne reconnaîtra jamais l'indépendance de son ancienne province, le Kosovo s'est affranchi depuis de longues années de la tutelle de Belgrade.
On ne refait pas l'histoire. Le Kosovo dispose aujourd'hui d'une armée, émet des passeports, commence à ouvrir des ambassades dans la soixantaine de pays qui le reconnaît. Le droit international s'apparentant au droit du plus fort, le Kosovo peut compter sur de solides alliés. Après avoir bombardé Belgrade en 1999 pour que les soldats serbes cessent de martyriser les Albanais du Kosovo, les Etats-Unis ont été parmi les premiers à reconnaître l'indépendance de la province. Une majorité des pays de l'Union européenne les ont suivis.
La Suisse compte également parmi les soutiens de la première heure du Kosovo indépendant. Une position qui paraît aujourd'hui visionnaire, mais très critiquable venant d'un pays symbolisant la cohabitation entre plusieurs communautés et non dénuée d'arrières-pensées, les milliers de réfugiés kosovars qu'elle compte étant appelés à rentrer dans leur nouvelle patrie.
Preuve du caractère politique de la question, les juges de La Haye avaient sollicité les capitales du monde entier pour se prononcer sur la légalité de la proclamation d'indépendance du Kosovo. Sans surprise, chacune a interprété le droit en fonction de ses intérêts étroits. A l'exception des pays confrontés à des revendications autonomistes, tous les Etats occidentaux ont appuyé le Kosovo. On verra comment se positionneront toutes ces belles âmes si, l'an prochain, les Palestiniens mettent leur menace à exécution en déclarant eux aussi unilatéralement leur indépendance.
En face, la Russie ou la Chine hurlent au loup qui serait entré dans la bergerie et menacerait l'intégrité des Etats et l'intangibilité des frontières. On rétorquera que Moscou et Pékin n'auraient pas grand-chose à craindre de leurs minorités –Tchétchènes, Tibétains, Ouï-ghours-– si elles n'étaient pas aussi maltraitées.
Comment imaginer que le Kosovo revienne dans le giron de Belgrade? Les blessures de l'histoire sont encore béantes. L'oppression des années Milosevic encore dans toutes les mémoires. D'autant que la Serbie, qui n'a toujours pas arrêté le général Mladic, bourreau de Srebrenica, n'a pas encore fait son examen de conscience. Aux yeux des Kosovars, l'indépendance s'est imposée comme la seule solution. Une issue très imparfaite mais sans doute inéluctable.