SAMUEL SCHELLENBERG
LAUSANNE Le Musée cantonal des beaux-arts invite les plasticiens Jean-Luc Manz et Philippe Decrauzat.
Leurs points communs: une exposition au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA), la ville où ils vivent et créent, et un goût immodéré pour l'abstraction. Au-delà de cela, tout sépare Jean-Luc Manz et de Philippe Decrauzat: de l'établissement où ils enseignent (la Haute école d'art et de design de Genève versus l'Ecal lausannoise) au modus operandi (coups de pinceaux à main levée contre peintures délimitées au ruban adhésif), en passant par les affinités chromatiques respectives (variées pour le premier, elles se limitent le plus souvent au noir et blanc pour le second). Quant à leurs familles artistiques, elles sont elles aussi fort différentes: Manz, né en 1952, est membre du collectif Abc, avec Vincent Kohler, Jean Crotti et Denis Pernet, et a fait partie de l'aventure M/2, du nom d'un espace d'art veveysan actif entre 1987 et 1991, avec notamment Alain Huck et Robert Ireland; Decrauzat, né en 1974, proche d'une figure tutélaire comme Francis Baudevin, est l'un des membres fondateurs de l'espace d'art Circuit, à Lausanne, avec Didier Rittener, François Kohler ou Delphine Coindet.
Comme pour suggérer ces différences, la présentation lausannoise, organisée à l'occasion de l'attribution aux deux artistes du Prix Buchet 2010, propose des modalités d'exposition très différentes: Jean-Luc Manz occupe six salles et revient sur plus de trente ans de carrière, alors que Philippe Decrauzat concentre son intervention sur deux salles uniquement, auxquelles s'ajoute un film de quatre minutes qui se dédouble dans deux petits espaces.
kurosawa remixé
Le parcours débute avec le second et une peinture murale monumentale conçue pour l'occasion. Aux losanges formés par des lignes noires répondent une peinture-sculpture appuyée contre l'un des murs (Man The Square, 2008). Sorte d'agrandissement d'un négatif de papier millimétré, elle fait, selon l'artiste, référence aux décompositions photographiques du mouvement d'Eadweard Muybridge. Trois salles plus loin, en bout d'enfilade, Philippe Decrauzat fait écho aux oeuvres de l'entrée avec une série de cinq toiles presque identiques (Lanquidity, 2010). Avec leurs lignes noires ondulées, elles donnent une illusion d'image en mouvement.
Le travail de Decrauzat s'inscrit formellement dans la lignée de l'op art des années 1960, mais avec une foule de références en plus, qu'elles proviennent de la culture populaire, de la littérature, de magazines ou du cinéma. On en retrouve certaines aux deux extrémités de l'alignement de toiles, dans les salles qui montrent Screen-o-scope (2010): quatre minutes d'un montage tiré du film Rashomon d'Akira Kurosawa, retravaillé numériquement et projeté en format 16mm. A partir de séquences où le soleil transparaît à travers les nuages, Philippe Decrauzat joue là aussi avec l'optique, tout en faisant un clin d'oeil à la subjectivité de l'art, via le sujet du film – un crime et ses diverses interprétations, selon qui le raconte. On regrette le choix de l'artiste de montrer deux fois le même film: le superbe After Birds (2008), rappropriation abstraite et spasmodique des Oiseaux de Hitchcock, aurait été une excellente alternative.
Le travail de Jean-Luc Manz multiplie quant à lui les dialogues entre les oeuvres et les périodes. Il alterne aussi les références, sérieuses ou ironiques, à d'autres acteurs de la scène abstraite, qu'ils s'appellent John M Armleder, Francis Baudevin, Olivier Mosset, Ellsworth Kelly ou Barnett Newman. Fonctionnant avec des carnets d'esquisses, il s'inspire d'objets du réel, parfois découpés dans la presse ou ramenés de voyages, par exemple d'Egypte ou de Berlin.
frites et hot dog?
La première salle est dédiée à une sélection parmi les nombreuses peintures à motif de damiers réalisées par Manz au cours de sa carrière. Dans l'espace suivant, à côté de deux petites sculptures en bois peint, sept grandes toiles blanches ne sont rythmées que de courtes lignes verticales colorées. Pour le spectateur, la marge d'interprétation est large et ne doit pas forcément se limiter à une lecture des oeuvres en fonction de leur titre – Le Regard du peintre (1990-1991).
Dans les quatre dernières salles du musée, où l'on trouve la série des Bars ou les mosaïques Imbiss (2007), on ne manquera pas neuf petites acryliques carrées présentées côte à côte: Le Rêve américain (2001). Là aussi, le titre, toujours important chez Manz, suggère une lecture particulière de ce qui est donné à voir: sa simple évocation change des petits traits en frites et une forme oblongue en hot dog, mais les véritables références sont plutôt à chercher du côté de l'art (Kelly, Newman ou... Matisse!). De la même manière, dans la dernière salle, une brouette de chantier dotée d'un néon évoque en creux les matières pauvres de l'arte povera italien des années 1960: elle s'appelle Giuseppe (1993), prénom de l'un des piliers du mouvement, le Piémontais Penone.
La même salle rend hommage à la figure traitée depuis deux ans par Jean-Luc Manz: la brique. «Rigoureusement abstrait, c'est aussi le motif le plus figuratif de tout le travail de l'artiste», analyse Nicole Schweizer, commissaire de l'exposition. Démultipliés, les rectangles ocres deviennent des portions de murs, en forme de radiographies des parois qu'ils recouvrent. De nouvelles pierres à un édifice – l'oeuvre de Manz – qui se renouvelle tout en affirmant sa constance.