ROBERT JAMES PARSONS
RÉFUGIÉS - Somalie, Congo, Kosovo, Sierra Leone... la photo-reporter britannique Alixandra Fazzina lutte depuis dix ans contre l'oubli des victimes de la guerre.
C'est une première. L'Office du haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a annoncé hier à Genève le nom de la lauréate 2010 de sa distinction Nansen. Pour la première fois, elle est décernée à une journaliste, la Britannique Alixandra Fazzina. Depuis 1954, ce prix récompense un travail exceptionnel accompli au bénéfice des réfugiés et des personnes déplacées, soit par une organisation soit par une personne.
L'oeuvre récompensée s'étend sur plus de dix ans. «Alixandra Fazzina a fait connaître sans relâche, par des photo-reportages inédits et bouleversants, l'exode désespéré des personnes déracinées fuyant des situations de conflit», écrit le HCR, qui remettra officiellement sa distinction en octobre.
Au-delà du champ de bataille
Jointe par téléphone par Le Courrier, Mme Fazzina a décrit son parcours. «J'ai commencé en Bosnie comme photo-journaliste enrégimentée au sein des forces britanniques. Très vite, je me suis rendu compte que la guerre comprenait beaucoup plus que des mouvements de troupes, des tactiques de bataille et des stratégies. Je voulais révéler ce qui ce passe à l'extérieur du combat, et non pas au sein des forces armées. Il y avait toute une population civile mise en mouvement, meurtrie, que les grands médias ignoraient.»
Suivant ce principe, elle s'est fait notamment connaître pour ses travaux sur les victimes de mines antipersonnel au Kosovo, sur les civils isolés derrière les lignes ennemies en Angola ou encore sur le viol comme arme de guerre en Sierra Leone. Elle s'est aussi rendue au Congo, en Ouganda et en Somalie.
Le tribut des femmes
Dans ce dernier pays, elle resta deux ans sans rémunération aucune. Un livre, A Million Shilling: Escape from Somalia (Un million de shillings: fuyant la Somalie),? raconte ses jours passés dans les bidonvilles. Des camps de fortune le long de la côte où ceux qui veulent s'échapper en traversant le golfe d'Aden croupissent en attendant le moment propice.
«Les gens qui souffrent le plus profondément sont ceux qui sont le plus ignorés», assure-t-elle, témoignant de la difficulté grandissante «de faire des reportages en dehors de ce qui est permis par les autorités militaires», de témoigner des premières victimes de la guerre, les civils.
Mme Fazzini voit dans sa situation de femme photo-journaliste un atout important. «Les hommes se concentrent sur la ligne de front et le 'bang-bang'.» Bref, ils ont tendance à être fascinés, voire carrément aveuglés, par la technologie et «perdent de vue comment la guerre touche les gens. Des millions et des millions de vies sont détruites sans qu'on s'en rende compte, à cause de la version aseptisée de la guerre qu'ils pourvoient.»
Domiciliée à Islamabad, au Pakistan, depuis bientôt trois ans, elle se voit comme une avocate des sans-voix dans la guerre qui y sévit, surtout des femmes. «Les abus sont d'origine multiple», explique-t-elle, refusant le discours simpliste des forces de l'OTAN qui peignent le conflit en noir et blanc. «Mais, comme toujours, ce sont les femmes qui paient le tribut le plus lourd.»
La dotation au HCR
Le prix comporte une médaille commémorative et 100 000 dollars offerts conjointement par le gouvernement suisse et celui de la Norvège, pays d'origine de Fridtjof Nansen, qui donne son nom au célèbre prix. Prix Nobel de la paix en 1922, il fut le premier haut commissaire pour les réfugiés et inventeur du «passeport Nansen», ce document officiel, garanti par la Société des Nations et reconnu dans le monde entier de l'époque, qui permettait aux personnes apatrides de traverser en règle les frontières internationales.
En principe le récipiendaire offre l'argent de la récompense à une oeuvre caritative de son choix. Pour Mme Fazzini, ce sera le HCR lui-même qui en récoltera le bénéfice. I