PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ    

Solidarité ÉLECTION - Favori de la présidentielle, Juan Manuel Santos s'appuie sur le bilan social et économique d'Uribe. Mais celui-ci a moins lutté contre la pauvreté que contre ses indicateurs.
La politique sociale menée depuis 2002 par le gouvernement d'Alvaro Uribe peut se résumer par ce seul fait: il aura fallu attendre mai 2010 pour que Bogota présente enfin aux Nations Unies son «rapport périodique» (2002-2006) sur les droits économiques, sociaux et culturels. Pour Andreiev Pinzón, représentant à l'ONU de la plate-forme des ONG colombiennes, ce silence en dit long sur la crainte de voir divulgués les véritables contours du «miracle colombien», une combinaison de clientélisme et de loi de la jungle qui laisse une population appauvrie malgré des taux de croissance enviables. Revenu à Genève présenter le «rapport alternatif» des ONG (lire ci-contre), cet ancien élève de Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) exerce aujourd'hui en tant que lobbyiste des associations de droits humains auprès du Congrès des Etats-Unis à Washington.

Alvaro Uribe fait état de progrès sociaux durant ses mandats. Que constatez-vous?

Andreiev Pinzón: Nous voyons malheureusement l'inverse, une tendance à la dégradation de tous les droits humains. On sait ce qu'il en est des droits civils et politiques: les quatre millions de déplacés, les deux mille cas d'exécutions par l'armée investigués en ce moment, on pense que le chiffre réel se monte à plus de cinq mille. La Colombie a vécu une campagne de persécution systématique de ses leaders sociaux, accompagnée du principal dispositif d'impunité qu'ait connu le pays – la loi de «Justice et Paix» –, qui a permis de réinsérer les paramilitaires. La question des droits sociaux, elle, est moins connue. Pourtant, la Colombie est le second pays le plus inégalitaire de la région, son indice de Gini flirte avec 61. Malgré une croissance annuelle de 5%, le pays a vu augmenter la pauvreté et l'indigence...

Le rapport officiel indique pourtant une baisse du taux de pauvreté de 56% à 49%.

Ce chiffre répond à un simple changement dans la mesure de la pauvreté. Durant trois ans, l'Etat n'a d'ailleurs plus présenté de données statistiques sous prétexte de changer ses indicateurs. Or, des études indépendantes situent le niveau de pauvreté au-dessus de 65%! Même certains indicateurs officiels le laissent entendre. Ainsi le nombre de personnes à l'assistance, selon la comptabilité de la sécurité sociale, est beaucoup plus élevé que dans la statistique présentée à l'ONU... Ces maquillages sont extrêmement graves: non seulement le gouvernement ne lutte pas contre ce phénomène, mais il refuse même de le voir!

Est-ce à dire que la Colombie n'a pas de politique sociale?

Non, cela signifie que celle-ci a échoué, car elle est uniquement basée sur le soutien à la demande par des allocations souvent clientélistes, qui répondent avant tout à des intérêts partisans. Bien sûr, c'est mieux que rien! Mais cela ne permet pas à la Colombie d'affronter ses graves problèmes. Plus de 40% des Colombiens, dont une majorité de femmes, d'enfants et de membres des minorités ethniques, vivent dans l'insécurité alimentaire. Les taux de désertion scolaire sont alarmants: la Colombie est le seul Etat de la région qui n'offre pas la gratuité de l'enseignement primaire. Ce pays a besoin, de politiques publiques apportant des réformes structurelles, des politiques de développement créatrices d'emploi.


La croissance n'en génère-t-elle pas?

Une étude universitaire très sérieuse a montré comment la dérégulation du marché du travail que ce gouvernement a favorisé a échoué à créer de l'emploi. En revanche, elle a permis au patronat d'engranger de plus grands revenus... Une réalité que l'Etat maquille en qualifiant d'«employé» une personne ayant travaillé trois mois sur douze...


La pauvreté monétaire est une chose. Qu'en est-il de la richesse sociale?

Si on prend cette dimension, le tableau est encore plus noir. L'Etat est sans le sou. Dans l'espoir d'attirer des investisseurs, il a passé des accords fiscaux très désavantageux. Le pétrole colombien, par exemple, est pratiquement offert en cadeau. Du coup, tout est laissé au privé. Malgré des dépenses nationales de santé qui explosent, le système public traverse une grave crise. Même le président l'a reconnu. Rien n'est fait non plus pour le logement. Ses maigres moyens, l'Etat les met dans la guerre, le principal poste au budget public... I
Note : 1 Le coefficient de Gini varie de 0 à 10, où 0 signifie l'égalité parfaite et 10 l'inégalité absolue. Selon l'ONU, la Colombie est à 5,85. A titre de comparaison, le Venezuela voisin est à 4,3, la Suisse à 3,4 et le Danemark à 2,5.



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VERS UN SECOND TOUR

   BPZ    

Avec 30% à 35% des intentions de vote, le «légaliste» Antanas Mockus et l'«uribiste» Juan Manuel Santos devraient se qualifier dimanche pour le second tour de la présidentielle prévu le 20 juin. Un recul de l'abstention, traditionnellement forte, pourrait favoriser les desseins du premier. Le candidat de la gauche, Gustavo Petro, est lui crédité de moins de 10%. BPZ



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REPÈRES

   BPZ    



Rapport accablant

> La Plate-forme colombienne de droits humains, démocratie et développement est composée de plus d'une centaine d'associations. Son rapport documente sur deux cent soixante pages la situation des populations les plus fragiles au regard du Pacte international pour les droits économiques, sociaux et culturels. Un résumé est disponible sur le site www2.ohchr.org à côté du rapport officiel.
> Les chiffres les plus alarmants concernent l'alimentation: selon des données officielles, deux Colombiens sur cinq ont de la peine à se nourrir quotidiennement. En quatre ans, on estime que quarante mille personnes sont mortes de malnutrition. Un enfant sur trois de moins de cinq ans fait de l'anémie.
> Deux réformes fiscales (2001-2006) et des choix budgétaires ont accentué le transfert de richesses du public vers le privé. En termes d'investissements dans la santé, l'eau et l'éducation, la réduction correspondait en 2005 à 0,6% du PIB, à 1,1% en 2006 et à 1,3% en 2007!
> Tous les secteurs de l'Etat colombien ne sont pas en crise. Principale rubrique du budget public, la Défense mobilise, avec la police, 80% des salariés de l'Etat. BPZ



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«Une véritable alternative»

   LAURENCE MAZURE    

MOCKUS - Le «vert» se différencie peu de Santos sur la guerre ou l'économie. Mais attire quand même des voix à gauche. Les explications de León Valencia.
Peut-on être de gauche et voter pour le candidat du Parti Vert-Option Centre, Antanas Mockus? A cette question, León Valencia, ex-guérillero de l'ELN, démobilisé au terme de négociations durant les années 1990, répond par l'affirmative. L'actuel directeur de la Corporacion Nuevo Arco Iris, une référence en matière de recherches sur la guerre et le paramilitarisme, estime que le soutien à Mockus n'est pas un vote de gauche, mais une tentative de mettre fin au cycle «uribiste» qui menace de se poursuivre si Juan Manuel Santos est élu. «La période actuelle n'est pas favorable à la gauche. L'opinion publique s'est déplacée à droite sous l'influence du président Uribe et de son parti politique», justifie-t-il. Ce constat ne l'empêche pas de saluer le candidat de la coalition de gauche (lire ci-contre): «Gustavo Petro a fait des choses formidables... mais il n'a aucune chance d'être élu en ce moment.» Selon lui, le Pôle a «dilapidé son capital électoral» de 2006 suite à des «problèmes de leadership». Le conflit et les angoisses sécuritaires de la société exacerbent ces difficultés: «Il est très difficile de faire émerger une alternative de gauche car les questions de sécurité posent un problème de fond, et dans ce contexte, les gens votent à droite. Il nous faut un gouvernement de transition, pour ouvrir la porte à la gauche, comme Cardoso l'a fait au Brésil, pour Lula. Nous pensons que Mockus pourrait réaliser cette transition. Les gestions de Bogota par Enrique Peñalosa et Mockus sont celles qui ont permis à la coalition de gauche d'être ensuite élue à la mairie de la capitale.» Selon Valencia, la gravité des scandales accumulés au cours des mandats d'Alvaro Uribe est telle que Mockus incarne une véritable alternative: «Il pourrait faire quelque chose de propre, il a une trajectoire très différente.» Mais alors, que penser du choix d'un Sergio Fajardo comme vice-président, alors que son passage à la mairie de Medellin a bénéficié d'un accord avec le chef «para» Don Berna? Et que dire de l'enquête ouverte contre lui pour détournement de fonds publics? Valencia reconnaît que l'accord avec Don Berna était «une erreur», et avoue ne pas être au courant de l'enquête. Il admet aussi que le projet politique de Mockus manque encore de cohérence. En fait, «il n'y a pas un projet, mais une équipe qui devra l'élaborer. Fajardo représente les élites de Medellin, Peñalosa, celles de Bogota, et Mockus, les classes moyennes. Il y a des intérêts très différents qui convergent pourtant». Sur le refus de dialoguer avec les FARC, León Valencia souligne «la très forte pression de l'opinion publique. Mais là, le thème de la légalité est fondamental: rien de ce qui fait l'héritage d'Uribe n'aurait sa place avec Mockus». L'espoir de paix repose, selon lui, sur l'influence de deux membres de l'équipe sur le candidat, car «Mockus n'a pas d'expérience en matière de négociation». Contrairement à Lucho Garzon, ex-membre du Pôle ayant adhéré au Parti vert, et Fajardo, qui fut «facilitateur» de paix à Antioquia.
Alors, le sens d'un bulletin de vote pour Mockus? «C'est une question de démocratie. Il faut agrandir un peu l'espace politique.»
LAURENCE MAZURE, BOGOTA Un groupe appelé Partido verde CH s'est constitué en Suisse pour soutenir la candidature Mockus. Il est joignable sur Facebook.



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Contre les armes, la «sécurité citoyenne»

   SERGIO FERRARI    

GUSTAVO PETRO - Il est le seul à miser sur la négociation et les droits pour résoudre le conflit. Rencontre avec sa colistière.
Clara López Obregón, présidente nationale du Pôle démocratique alternatif (PDA), est également sa candidate à la vice-présidence de la République au côté de Gustavo Petro. Professeure d'économie, Mme López est cofondatrice du Comité permanent des droits humains et a travaillé au sein de l'exécutif de la capitale. Elle est aussi à l'origine de la révélation du scandale des exécutions extrajudiciaires (lire ci-dessus). Dans les sondages, son ticket arrive en troisième position, mais loin des favoris avec 6% à 8% des intentions de votes. Dans ce pays en guerre, Mme López a fait de la «sécurité citoyenne» un thème central. Mais contrairement à la «sécurité démocratique» d'Alvaro Uribe, «fondée uniquement sur l'usage de la force», son approche «est basée sur les droits et cimentée dans un plan de développement social».
Passant de la théorie au concret, elle rappelle la manière avec laquelle la mairie de Bogota a géré l'an dernier l'occupation d'un parc par sept mille déplacés. Trois mois de négociations tendues avec le gouvernement national n'ont donné lieu à aucun incident. «La mairie s'est opposée à l'utilisation de la force publique. Nous avons demandé à l'ACNUR (agence de l'ONU pour les réfugiés, ndlr) d'agir comme médiatrice, à l'Eglise comme témoin moral et à des représentants du Ministère public comme garants des accords. Puis la négociation a pu avoir lieu. Premièrement avec le gouvernement central, afin qu'il accepte cette procédure, et ensuite avec les personnes impliquées.»
La résolution du conflit, insiste-t-elle, a été positive. «Elle nous a permis de démontrer que les conflits sociaux doivent se régler grâce à la négociation et que l'usage de la force, dans un pays traversé par d'énormes différences sociales, ne doit servir que pour combattre les délits communs.» Si cela a été possible à Bogota, cette méthode est viable dans toute la Colombie, souligne Mme López. Durant la campagne, aucun candidat ne s'est risqué à parler de la négociation avec les guérillas. «L'espace pour une négociation politique est aujourd'hui très réduit...», admet Clara López, qui note que «même une partie de la gauche a peur de notre proposition de réconciliation au travers de solutions politiques négociées». La faute en partie aux FARC, qui «ne contribuent en rien au renforcement des espaces démocratiques dans le pays», poursuit Clara López, dont le colistier vit sous la menace de la guérilla. Selon elle, il a pourtant été démontré, au niveau local en Colombie et ailleurs en Amérique latine, «qu'en faisant usage des armes de la démocratie, il est possible d'accéder à des espaces de pouvoir, même si c'est au prix de grandes difficultés».
SERGIO FERRARI, DE RETOUR DE COLOMBIE
Note : Traduction Mathieu Glayre, collaboration E-CHANGER



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