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Avec près de 300 films distribués en vingt ans dans les salles suisses, Trigon-Film fait partie du paysage. On en oublierait presque que le héraut des films du Sud et de l'Est n'est pas un distributeur comme les autres. Il s'agit en effet d'une fondation, née en 1988 d'une association créée deux ans plus tôt par le journaliste Bruno Jaeggi, qui vit à 60 % de ses recettes commerciales, auxquelles s'ajoutent les cotisations des membres, le soutien fédéral de la Direction du développement et de la coopération (DDC) ou encore celui de la Loterie Romande.
«Il était clair dès le début que nous ne pouvions pas fonctionner comme n'importe quel distributeur. Une fondation permet de prendre des risques qui seraient exclus autrement. On gagne de l'argent avec certains films, mais on en perd avec la plupart. Si Trigon avait été une société commerciale, nous aurions fait faillite après deux ans», explique son directeur Walter Ruggle. Alors qu'un long métrage doit atteindre 20 000 entrées pour couvrir ses frais de sortie, il déclare se contenter pour certains titres de 3000 à 10 000 spectateurs.
Selon le potentiel du film, Trigon alterne sorties commerciales standard avec cinq ou six copies – qui coûtent 50 000 à 100 000 francs dans le secteur art et essai – et «petites sorties» avec une ou deux copie(s), dont les frais s'élèvent à 20 000 francs. Ces montants incluent le matériel promotionnel habituel, mais la fondation publie aussi un bulletin mensuel avec des articles conséquents sur les films et des interviews.
Trigon-film tISSE SA TOILE
Si ses films semblent condamnés à des sorties relativement discrètes, Trigon les distribue en revanche dans tout le pays, des grandes villes aux villages reculés, des ciné-clubs aux open airs. Car la fondation entretient de multiples collaborations dans les milieux culturels (festivals, expositions, concerts, etc.), de même qu'avec les écoles en proposant des projections scolaires, des dossiers pédagogiques et des rencontres avec des cinéastes.
Le distributeur a notamment noué des liens étroits avec le Festival de Fribourg. La manifestation a longtemps organisé une tournée de films du Sud et Trigon achetait les droits de quatre titres de la sélection. Ce n'est plus le cas aujourd'hui: «Le festival a aussi été créé par des gens qui avaient une conscience tiers-mondiste, qui voulaient aider ces pays à développer leur cinéma. Avec le temps, ils ont eu le sentiment d'être trop liés à nos films, que Fribourg était perçu comme un festival Trigon-Film.»
Leur collaboration se poursuit toutefois à l'enseigne de Visions sud est. Ce fonds d'aide à la production soutient chaque année une dizaine de films que Trigon s'engage à distribuer. Un accord qui serait dangereusement contraignant s'il n'était pas ouvert à quelques aménagements: «On décide sur la base du scénario et il y a parfois des déceptions lorsque le film est terminé. Dans ce cas, on organise une diffusion un peu différente, dans des manifestations thématiques où le contenu prime, ou directement en DVD.» Parmi la cinquantaine d'oeuvres soutenues, citons seulement La Teta asustada de la Péruvienne Claudia Llosa, Ours d'or à Berlin en 2009.
AURA INTERNATIONALE
Trigon-Film est ainsi devenu un label de qualité reconnu en Suisse comme à l'étranger. «Vous ne pouvez pas imaginer combien de demandes arrivent chez nous chaque semaine du monde entier. Nos copies voyagent dans toute l'Europe et certains cinéastes tiennent à ce que leurs films soient distribués par Trigon», assure son directeur.
Reste à préciser qu'au-delà de sa dimension géographique, la ligne éditoriale du distributeur défend une haute idée du cinéma d'auteur. On ne va pas le reprocher à Walter Ruggle, d'autant qu'il sait parfois s'encanailler avec des comédies ou des oeuvres plus grand public. La fondation propose aussi des classiques – du Japonais Akira Kurosawa, du Malien Souleymane Cissé ou du Brésilien Glauber Rocha – et déroge à ses règles pour acquérir des productions hors Sud, essentiellement documentaires (Congo River du Belge Thierry Michel, entre autres) et suisses avec des films d'Alain Tanner, Bruno Moll ou Jacques Sarasin. «Pour que ces films soient disponibles, si ce n'est en salles du moins en DVD.» Car Trigon-Film, c'est aussi une collection DVD qui compte quelque 150 titres. MLR
Note : www.trigon-film.org, www.visionssudest.ch