PROPOS RECUEILLIS PAR MATHIEU LOEWER
CINÉMA Alors qu'un ouvrage célèbre les cinémas du Sud et de l'Est dont Trigon-Film s'est fait l'ambassadeur en Suisse, son directeur Walter Ruggle évoque la production et la distribution, toujours fragiles, de ces films venus d'ailleurs.
A la fin des années 1980, aucun long métrage d'Afrique subsaharienne n'avait encore été distribué en Suisse – à l'exception de quelques productions sud-africaines. Et si on pouvait voir des films latino-américains dans les ciné-clubs, le septième art asiatique se résumait aux noms de Bruce Lee et Akira Kurosawa! Il revenait alors aux festivals de combler les attentes des cinéphiles avides d'horizons lointains. Parmi eux, les critiques Bruno Jaeggi et Walter Ruggle. Le premier a créé la fondation Trigon-Film, qui a changé la donne en distribuant des oeuvres de ces trois continents; le second en est le directeur depuis 1999. «En voyant des films comme ceux des cinéastes chinois de la cinquième génération par exemple, nous trouvions incroyables qu'ils ne sortent pas en Suisse», se souvient Walter Ruggle.
Vingt ans plus tard, tout le monde se félicite de la diversité de l'offre sur les écrans helvétiques et la fondation fête son anniversaire avec la publication d'un livre dédié à ces cinématographies, Le Monde à voir (lire en page suivante). Si Trigon n'est plus seul sur son créneau, la présence des films du Sud et de l'Est dans nos salles n'est pas acquise pour autant. Sur un marché dominé par la production nord-américaine et européenne, le pari de la curiosité n'est jamais gagné. Des pièges de la coproduction aux aléas de la distribution, Walter Ruggle décrypte les enjeux de cette «autre dimension du cinéma».
D'abord, pourquoi ce livre?
Walter Ruggle: L'idée est venue pour l'anniversaire des 20 ans de Trigon-Film. Je ne voulais pas me perdre en détails sur l'histoire ou le quotidien de la fondation, mais présenter sa plus grande richesse: les films. Nous avons montré en 2009 une sélection de 24 longs métrages dans toute la Suisse, dont Les Gosses de Tokyo d'Ozu. Ce film muet a pour titre allemand Ich wurde geboren, aber... (Je suis né, mais...), ce qui correspond bien à notre institution et aux difficultés qu'elle a rencontrées: quand je suis arrivé, Trigon-Film était dans un très mauvais état financier. Il fallait sauver la fondation ou la fermer.
Cet ouvrage s'inscrit aussi dans la démarche de Trigon, qui ne sort pas les films les uns après les autres, mais les accompagne et approfondit l'expérience de la salle avec des publications. C'est un voyage à travers nos films, mais également à travers le monde.
Quels sont les auteurs que Trigon-Film peut se vanter d'avoir découvert – ou du moins fait découvrir – et suivi au fil des ans?
– Nous avons suivi des cinéastes comme l'Argentin Fernando Solanas – dont nous avons sorti presque tous les films – ou l'Iranien Abbas Kiarostami, tant que le marché le permettait. Car quand certains auteurs deviennent très connus, les droits sont parfois trop chers ou indisponibles parce que la plupart des distributeurs achètent désormais leurs films par paquets d'une trentaine de titres. Nous avons par exemple distribué les films du Taiwanais Hou Hsiao Hsien jusqu'au moment où ils se sont retrouvés dans les paquets d'une agence française ayant un contrat avec un distributeur suisse.
Plusieurs films vendus par paquets restent malheureusement dans les tiroirs ou sont distribués à la sauvette avec une seule copie pour quelques projections à Genève et Lausanne. Voilà pourquoi My Magic d'Eric Khoo, qui a gagné le Grand Prix du Festival de Fribourg, n'est pas sorti en Suisse alémanique. Je sais que le réalisateur n'est pas content, qu'il voulait que son film soit distribué par Trigon, mais il n'y peut rien. Il serait préférable que ces distributeurs, qui se sont spécialisé dans d'autres domaines (comme le cinéma européen) et font par ailleurs très bien leur travail, laissent ces films-là à d'autres.
Ces distributeurs sortent malgré tout des films du Sud, auxquels se consacrent par ailleurs de nombreux festivals. La raison d'être de Trigon-Film est-elle la même qu'il y a vingt ans?
– Elle est même plus forte aujourd'hui. Il y a eu une ouverture: après quelques succès de Trigon, les distributeurs ont réalisé qu'on pouvait ---
--- même parfois gagner de l'argent avec ces films! Mais je ne pense pas que nous puissions mettre la clé sous la porte. Sur la vingtaine de films que nous sortons chaque année, un ou deux trouveraient peut-être un autre distributeur en Suisse. Lorsque je vais au marché de Cannes ou de Berlin, je me retrouve souvent seul aux projections. Pour la séance cannoise de Cinco dias sin Nora, qui vient de sortir en Suisse romande, nous étions quatre! Je suis le seul Suisse à m'être intéressé à ce premier film mexicain, qui a dépassé les 20 000 entrées dans les salles alémaniques.
Les mécanismes de soutien à la distribution et à la promotion ont aussi changé. Aujourd'hui, on peut demander des aides à l'Office fédéral de la culture pour un film suisse, au programme Media ou à Eurimages pour un film européen. Ces instruments, pensés pour contrer l'industrie hollywoodienne, impliquent que les films des autres continents doivent désormais aussi rivaliser avec les moyens dont disposent les productions suisses et européennes.
Ces films bénéficient en revanche d'aides à la production...
– L'Europe a développé une politique de coproduction à travers des fonds de soutien, mais ces films doivent être tournés dans le pays et raconter des histoires locales. Sinon, ils perdent leurs racines. Le problème, c'est que les aides sont souvent conçues dans la perspective de retombées commerciales. En Allemagne, la fondation de la région Rhénanie-du-Nord - Westphalie oblige à dépenser 150 % de l'aide sur son territoire. Souvent, ce sera pour la postproduction à Cologne. Le Cubain Fernando Pérez m'a dit: «Je préfère monter mes films à La Havane; les moyens techniques sont moins bons, mais je dispose de ce qu'il y a de plus précieux pour un artiste, du temps!» Et si tous les réalisateurs sénégalais effectuent toujours le montage à Cologne, il n'y aura jamais de studio de postproduction au Sénégal. Ces aides pour le cinéma du Sud profitent en fait aux infrastructures européennes.