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Au sud des écrans

Paru le Samedi 15 Mai 2010
   PROPOS RECUEILLIS PAR MATHIEU LOEWER    

Culture CINÉMA Alors qu'un ouvrage célèbre les cinémas du Sud et de l'Est dont Trigon-Film s'est fait l'ambassadeur en Suisse, son directeur Walter Ruggle évoque la production et la distribution, toujours fragiles, de ces films venus d'ailleurs.
A la fin des années 1980, aucun long métrage d'Afrique subsaharienne n'avait encore été distribué en Suisse – à l'exception de quelques productions sud-africaines. Et si on pouvait voir des films latino-américains dans les ciné-clubs, le septième art asiatique se résumait aux noms de Bruce Lee et Akira Kurosawa! Il revenait alors aux festivals de combler les attentes des cinéphiles avides d'horizons lointains. Parmi eux, les critiques Bruno Jaeggi et Walter Ruggle. Le premier a créé la fondation Trigon-Film, qui a changé la donne en distribuant des oeuvres de ces trois continents; le second en est le directeur depuis 1999. «En voyant des films comme ceux des cinéastes chinois de la cinquième génération par exemple, nous trouvions incroyables qu'ils ne sortent pas en Suisse», se souvient Walter Ruggle.
Vingt ans plus tard, tout le monde se félicite de la diversité de l'offre sur les écrans helvétiques et la fondation fête son anniversaire avec la publication d'un livre dédié à ces cinématographies, Le Monde à voir (lire en page suivante). Si Trigon n'est plus seul sur son créneau, la présence des films du Sud et de l'Est dans nos salles n'est pas acquise pour autant. Sur un marché dominé par la production nord-américaine et européenne, le pari de la curiosité n'est jamais gagné. Des pièges de la coproduction aux aléas de la distribution, Walter Ruggle décrypte les enjeux de cette «autre dimension du cinéma».


D'abord, pourquoi ce livre?

Walter Ruggle: L'idée est venue pour l'anniversaire des 20 ans de Trigon-Film. Je ne voulais pas me perdre en détails sur l'histoire ou le quotidien de la fondation, mais présenter sa plus grande richesse: les films. Nous avons montré en 2009 une sélection de 24 longs métrages dans toute la Suisse, dont Les Gosses de Tokyo d'Ozu. Ce film muet a pour titre allemand Ich wurde geboren, aber... (Je suis né, mais...), ce qui correspond bien à notre institution et aux difficultés qu'elle a rencontrées: quand je suis arrivé, Trigon-Film était dans un très mauvais état financier. Il fallait sauver la fondation ou la fermer.
Cet ouvrage s'inscrit aussi dans la démarche de Trigon, qui ne sort pas les films les uns après les autres, mais les accompagne et approfondit l'expérience de la salle avec des publications. C'est un voyage à travers nos films, mais également à travers le monde.


Quels sont les auteurs que Trigon-Film peut se vanter d'avoir découvert – ou du moins fait découvrir – et suivi au fil des ans?

– Nous avons suivi des cinéastes comme l'Argentin Fernando Solanas – dont nous avons sorti presque tous les films – ou l'Iranien Abbas Kiarostami, tant que le marché le permettait. Car quand certains auteurs deviennent très connus, les droits sont parfois trop chers ou indisponibles parce que la plupart des distributeurs achètent désormais leurs films par paquets d'une trentaine de titres. Nous avons par exemple distribué les films du Taiwanais Hou Hsiao Hsien jusqu'au moment où ils se sont retrouvés dans les paquets d'une agence française ayant un contrat avec un distributeur suisse.
Plusieurs films vendus par paquets restent malheureusement dans les tiroirs ou sont distribués à la sauvette avec une seule copie pour quelques projections à Genève et Lausanne. Voilà pourquoi My Magic d'Eric Khoo, qui a gagné le Grand Prix du Festival de Fribourg, n'est pas sorti en Suisse alémanique. Je sais que le réalisateur n'est pas content, qu'il voulait que son film soit distribué par Trigon, mais il n'y peut rien. Il serait préférable que ces distributeurs, qui se sont spécialisé dans d'autres domaines (comme le cinéma européen) et font par ailleurs très bien leur travail, laissent ces films-là à d'autres.


Ces distributeurs sortent malgré tout des films du Sud, auxquels se consacrent par ailleurs de nombreux festivals. La raison d'être de Trigon-Film est-elle la même qu'il y a vingt ans?

– Elle est même plus forte aujourd'hui. Il y a eu une ouverture: après quelques succès de Trigon, les distributeurs ont réalisé qu'on pouvait ---
--- même parfois gagner de l'argent avec ces films! Mais je ne pense pas que nous puissions mettre la clé sous la porte. Sur la vingtaine de films que nous sortons chaque année, un ou deux trouveraient peut-être un autre distributeur en Suisse. Lorsque je vais au marché de Cannes ou de Berlin, je me retrouve souvent seul aux projections. Pour la séance cannoise de Cinco dias sin Nora, qui vient de sortir en Suisse romande, nous étions quatre! Je suis le seul Suisse à m'être intéressé à ce premier film mexicain, qui a dépassé les 20 000 entrées dans les salles alémaniques.
Les mécanismes de soutien à la distribution et à la promotion ont aussi changé. Aujourd'hui, on peut demander des aides à l'Office fédéral de la culture pour un film suisse, au programme Media ou à Eurimages pour un film européen. Ces instruments, pensés pour contrer l'industrie hollywoodienne, impliquent que les films des autres continents doivent désormais aussi rivaliser avec les moyens dont disposent les productions suisses et européennes.


Ces films bénéficient en revanche d'aides à la production...

– L'Europe a développé une politique de coproduction à travers des fonds de soutien, mais ces films doivent être tournés dans le pays et raconter des histoires locales. Sinon, ils perdent leurs racines. Le problème, c'est que les aides sont souvent conçues dans la perspective de retombées commerciales. En Allemagne, la fondation de la région Rhénanie-du-Nord - Westphalie oblige à dépenser 150 % de l'aide sur son territoire. Souvent, ce sera pour la postproduction à Cologne. Le Cubain Fernando Pérez m'a dit: «Je préfère monter mes films à La Havane; les moyens techniques sont moins bons, mais je dispose de ce qu'il y a de plus précieux pour un artiste, du temps!» Et si tous les réalisateurs sénégalais effectuent toujours le montage à Cologne, il n'y aura jamais de studio de postproduction au Sénégal. Ces aides pour le cinéma du Sud profitent en fait aux infrastructures européennes.



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On dirait le Sud

   MLR    

Un voyage à la découverte des cinémas d'Amérique latine, d'Afrique, d'Asie et d'Europe de l'Est, à travers un florilège de films distribués durant ces deux dernières décennies par la fondation Trigon-Film. Voilà ce que propose son directeur Walter Ruggle avec Le Monde à voir. Dans une mise en page d'une sobre élégance au service de nombreuses photos couleur (souvent publiées en pleine ou double pages), l'ouvrage réunit articles de fond, critiques et interviews de cinéastes.
Le Monde à voir offre ainsi un bel aperçu de ces cinématographies encore trop méconnues, dont il aborde au passage les aspects techniques et économiques, et permet d'apprécier le travail accompli pour leur diffusion par la fondation, mais atteint par là même ses limites en présentant une vision partielle et forcément partiale des cinémas du Sud et de l'Est. D'où le sentiment, un peu frustrant, que le cadre donné aurait mérité d'être débordé pour signaler d'autres oeuvres, auteurs, tendances ou genres dont Trigon-Film ne s'est pas fait l'ambassadeur. Cela dit, le panorama déployé par ce beau livre n'en demeure pas moins précieux. MLR
Note : Walter Ruggle, Le Monde à voir, trad. de l'allemand par Martial Knaebel, préface de Freddy Buache, éd. Trigon-Film, 2010, 504 pp.



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Trigon-Film, distributeur à part

   MLR    

Avec près de 300 films distribués en vingt ans dans les salles suisses, Trigon-Film fait partie du paysage. On en oublierait presque que le héraut des films du Sud et de l'Est n'est pas un distributeur comme les autres. Il s'agit en effet d'une fondation, née en 1988 d'une association créée deux ans plus tôt par le journaliste Bruno Jaeggi, qui vit à 60 % de ses recettes commerciales, auxquelles s'ajoutent les cotisations des membres, le soutien fédéral de la Direction du développement et de la coopération (DDC) ou encore celui de la Loterie Romande.
«Il était clair dès le début que nous ne pouvions pas fonctionner comme n'importe quel distributeur. Une fondation permet de prendre des risques qui seraient exclus autrement. On gagne de l'argent avec certains films, mais on en perd avec la plupart. Si Trigon avait été une société commerciale, nous aurions fait faillite après deux ans», explique son directeur Walter Ruggle. Alors qu'un long métrage doit atteindre 20 000 entrées pour couvrir ses frais de sortie, il déclare se contenter pour certains titres de 3000 à 10 000 spectateurs.
Selon le potentiel du film, Trigon alterne sorties commerciales standard avec cinq ou six copies – qui coûtent 50 000 à 100 000 francs dans le secteur art et essai – et «petites sorties» avec une ou deux copie(s), dont les frais s'élèvent à 20 000 francs. Ces montants incluent le matériel promotionnel habituel, mais la fondation publie aussi un bulletin mensuel avec des articles conséquents sur les films et des interviews.


Trigon-film tISSE SA TOILE

Si ses films semblent condamnés à des sorties relativement discrètes, Trigon les distribue en revanche dans tout le pays, des grandes villes aux villages reculés, des ciné-clubs aux open airs. Car la fondation entretient de multiples collaborations dans les milieux culturels (festivals, expositions, concerts, etc.), de même qu'avec les écoles en proposant des projections scolaires, des dossiers pédagogiques et des rencontres avec des cinéastes.
Le distributeur a notamment noué des liens étroits avec le Festival de Fribourg. La manifestation a longtemps organisé une tournée de films du Sud et Trigon achetait les droits de quatre titres de la sélection. Ce n'est plus le cas aujourd'hui: «Le festival a aussi été créé par des gens qui avaient une conscience tiers-mondiste, qui voulaient aider ces pays à développer leur cinéma. Avec le temps, ils ont eu le sentiment d'être trop liés à nos films, que Fribourg était perçu comme un festival Trigon-Film.»
Leur collaboration se poursuit toutefois à l'enseigne de Visions sud est. Ce fonds d'aide à la production soutient chaque année une dizaine de films que Trigon s'engage à distribuer. Un accord qui serait dangereusement contraignant s'il n'était pas ouvert à quelques aménagements: «On décide sur la base du scénario et il y a parfois des déceptions lorsque le film est terminé. Dans ce cas, on organise une diffusion un peu différente, dans des manifestations thématiques où le contenu prime, ou directement en DVD.» Parmi la cinquantaine d'oeuvres soutenues, citons seulement La Teta asustada de la Péruvienne Claudia Llosa, Ours d'or à Berlin en 2009.


AURA INTERNATIONALE

Trigon-Film est ainsi devenu un label de qualité reconnu en Suisse comme à l'étranger. «Vous ne pouvez pas imaginer combien de demandes arrivent chez nous chaque semaine du monde entier. Nos copies voyagent dans toute l'Europe et certains cinéastes tiennent à ce que leurs films soient distribués par Trigon», assure son directeur.
Reste à préciser qu'au-delà de sa dimension géographique, la ligne éditoriale du distributeur défend une haute idée du cinéma d'auteur. On ne va pas le reprocher à Walter Ruggle, d'autant qu'il sait parfois s'encanailler avec des comédies ou des oeuvres plus grand public. La fondation propose aussi des classiques – du Japonais Akira Kurosawa, du Malien Souleymane Cissé ou du Brésilien Glauber Rocha – et déroge à ses règles pour acquérir des productions hors Sud, essentiellement documentaires (Congo River du Belge Thierry Michel, entre autres) et suisses avec des films d'Alain Tanner, Bruno Moll ou Jacques Sarasin. «Pour que ces films soient disponibles, si ce n'est en salles du moins en DVD.» Car Trigon-Film, c'est aussi une collection DVD qui compte quelque 150 titres. MLR
Note : www.trigon-film.org, www.visionssudest.ch



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