APD
Arno Camenisch l'a écrit d'emblée en allemand et en sursilvan. Le résultat est remarquable. Dans Sez Ner, les deux textes en miroir ne forment pas deux livres en un, et l'un n'est pas non plus la traduction de l'autre: ils constituent une entité bilingue en soi, un texte fait de tissages qui s'ouvre à la mixité et au métissage, aux contacts et aux contaminations entre les deux langues. Cette fusion crée ainsi une polyphonie réinventée, qui joue à la fois entre les deux textes et à l'intérieur de chacun. La langue littéraire d'Arno Camenisch reflète la situation des vallées grisonnes: entre dialectes romanches, alémaniques et allemand standard, les langues ne cessent de se rencontrer et de communiquer.
Le plurilinguisme fonctionne ici comme un véritable «principe stylistique», écrit Chasper Pult dans le chapitre de Viceversa littérature n°4 consacré au livre de Camenisch. Les traductrices Camille Luscher et Marion Graf ont ajouté une voix française à ce pluriliguisme, qui réussit à reconstruire à la fois sa cohésion et son métissage. Sez Ner intègre ainsi toutes ces voix dans une mise en page aérée qui permet de les lire en parallèle ou de se concentrer sur une seule, les trois idiomes formant un tout.
poétique et cruel alpage
Le Péz Sezner? C'est un sommet qui marque le centre géographique de la Surselva. L'auteur le transforme en «sez ner», littéralement «lui-même noir». Le pic qui domine la vie de l'alpage semble alors incarner le giavel, ce diable vêtu de noir qui plane sur la communauté, relève Stéphane Borel dans sa postface. Nul folklore pour décrire le quotidien souvent cruel de l'alpe. Les personnages – l'armailli et son aide, le porcher, le curé, les paysans – comme les bêtes sont saisis au fil de brefs tableaux qui montrent leurs gestes et leur hiérarchie immuables, les intrusions des touristes et des promoteurs, décrivent un incident ou l'éclat d'un orage. C'est peu à peu, par la succession des scènes et des descriptions attentives, que le lecteur s'imprègne de ces caractères et de l'atmosphère d'un monde aux rythmes anciens. Etudiant en écriture littéraire à l'Institut littéraire suisse de Bienne, Arno Camenisch a bénéficié pour Sez Ner du mentorat de l'écrivain Beat Sterchi. APD