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Amour pur en eaux troubles

Paru le Jeudi 01 Avril 2010
   MLR    

Culture Pour avoir vu et aimé les courts métrages de Frédéric Mermoud, on attendait avec une impatience croissante que le cinéaste valaisan installé à Paris saute enfin le pas du long sur le grand écran – après le téléfilm Bonhomme de chemin (2004) en guise d'avant-goût.
L'Escalier (primé dix-huit fois!), Rachel (nommé aux César) et Le Créneau (projeté à la Semaine de la critique cannoise) se distinguaient dans un genre largement sous-estimé: combien de courts parviennent, en quelques minutes, à imposer des personnages complexes et attachants, à émouvoir le spectateur le plus blasé? On avait reconnu dans ces pépites les promesses d'un cinéma sensible et suggestif que la coproduction franco-helvétique Complices, récompensée aux Quartz 2010 pour son scénario, honore aujourd'hui sous les oripeaux du polar.


CLICHÉS DÉJOUÉS

En ouverture: la découverte du cadavre d'un jeune homme sur les rives du Rhône, point de départ de l'enquête menée par l'inspecteur Hervé Cagan (Gilbert Melki) et sa coéquipière Karine Mangin (Emmanuelle Devos). Alors qu'on suit les investigations de ces deux flics de Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise, des flash-backs racontent l'aventure que le garçon vivait avec sa petite amie, celle-ci ayant disparu depuis...
Cette première séquence aurait pu annoncer un polar poisseux dans la lignée de Scènes de crimes de Frédéric Schoendoerffer, d'autant que le milieu de la prostitution juvénile sert ici de décor. A l'inverse, on redoutait à tort le traitement trop lisse des séries TV françaises Julie Lescaut, Navarro & co. Ce n'est pas non plus Les Experts: Lyon, ni une descente aux enfers suant la testostérone à la Olivier Marchal (36 Quai des Orfèvres). S'il faut chercher des parentés dans le septième art hexagonal, ce serait plutôt du côté de l'atmosphère intimiste et feutrée des adaptations de Simenon, où la description des misères et des aspirations humaines l'emporte sur les aléas de l'enquête.


AU-DELÀ DU SORDIDE

Car ce ne sont pas les ressorts du suspense policier qui intéressent Frédéric Mermoud. Plus soucieux du pourquoi que du comment, Complices remonte le fil des événements pour tenter de comprendre ce qui a conduit le jeune homme à cette triste fin. Et bien que le film s'inspire d'un fait divers (des adolescents de Neuilly ayant proposé leurs services tarifés sur internet), il ne s'agit en aucun cas d'une étude sociologique.
Fidèle à la veine de ses courts métrages, l'auteur et réalisateur poursuit son exploration du désir amoureux à l'«âge des possibles», excellant à dépeindre une romance qui, malgré son contexte, ne sombre jamais dans le sordide ou le moralisme – et cela sans contourner l'obstacle des scènes de sexe, à la fois frontales et incroyablement pudiques. Comme le cinéaste le confiait l'été dernier lors de la première de Complices à Locarno, la grâce des personnages est d'abord celle des comédiens, son actrice fétiche Nina Meurisse et Cyril Descours, aperçu dans Paris, je t'aime et Une petite zone de turbulences: «Pour incarner les deux jeunes, j'avais besoin d'êtres solaires avec une vraie pulsion de vie. Etant donné qu'ils vivent des choses dures à certains moments, je voulais éviter que le film soit morbide.»1


ANGOISSEs EXISTENTIELLEs

Plaçant en miroir cette passion en eaux troubles et l'enquête en cours, le montage confronte également le jeune couple à celui que forment les policiers, tous deux célibataires. Très complices eux aussi, «ces deux-là ont sans doute eu une histoire d'amour qui n'a pas fonctionné», imagine Emmanuelle Devos dans le dossier de presse, mais ils partagent surtout une solitude pesante. Au bonheur intense des adolescents, vécu dans l'inconscience et la jouissance du présent, répond ainsi l'errance sentimentale et le poids du passé chez les deux quadragénaires.
La mise en scène souligne habilement ce décalage: les jeunes amants sont filmés caméra à l'épaule, en plans souvent serrés et sous une lumière chaleureuse, tandis que le cadre s'élargit, les tons deviennent plus froids et monochromes lorsque les inspecteurs sont à l'image. «Ce sont deux univers qui se frôlent, imperméables l'un à l'autre», résume le cinéaste. L'espace d'un instant, ces mondes se rejoignent pourtant dans Complices, qui laisse entendre en sourdine un hymne à l'amour, à la soif d'absolu qu'éclipsera un jour la peur de finir seul. MLR
Note : 1 «Faire du long métrage, c'est comme une plongée en apnée», entretien avec Frédéric Mermoud paru dans notre édition du 11 août 2009.



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