PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE BACH    

Suisse INTERVIEW - Le Parti pirate a placé son premier élu au Grand Conseil de Winterthour. Il entend imposer un débat sur l'émergence d'une nouvelle société numérique.
Depuis une semaine, le tout nouveau Parti pirate suisse compte un élu dans un parlement cantonal. Avec 1,09% de voix, Marc Wäckerlin a été propulsé par le peuple comme député au Grand Conseil de Winterthour. Une élection sans quorum de voix nécessaires pour pouvoir siéger, ce qui facilite l'entrée en politique des petites formations.
Le Parti pirate compte environ sept cents membres au niveau suisse et fonctionne grâce un budget de 20000 francs. La campagne de Winterthour a coûté 1500francs.
Le 28mars, le Parti pirate suisse se présentera aux élections bernoises. Il affiche sa volonté de jouer dans la cour des grands lors des élections nationales de 2011. Notamment dans les cantons de Vaud ou de Zurich. Interview de Denis Simonet, président de la jeune formation politique.

Pourquoi ce nom de Parti pirate?
Denis Simonet: Le mouvement des partis pirates –qui est européen– est né en Suède, avec l'affaire Pirate Bay (un site de téléchargement qui a été traîné en justice, ndlr). Les Suédois ont aujourd'hui deux élus au parlement européen. A partir de là, le mouvement a essaimé. Il existe des partis pirates dans plusieurs pays européens comme l'Allemagne – où des pirates ont réussi à se faire élire dans des parlements locaux – et la France. Ce week-end, il y avait des candidats en Autriche, où des élections régionales se tenaient dans le Land du Vorarlberg.


Les milieux libertaires ont parfois revendiqué les pirates comme précurseurs. Une inspiration pour vous?
Oui et non. Les pirates élisaient leurs capitaines. Mais nous ne nous référons pas à l'idéologie libertaire. Le nom de notre parti joue la carte de l'autodérision. On colle l'étique de pirates sur ceux qui téléchargent illégalement. Eh bien emparons-nous de ce qualificatif négatif et revendiquons-le!


Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans une telle aventure électorale?
Les sujets que nous traitons répondent à un besoin. Aucune formation ne s'en saisit. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Nous pensons que l'émergence d'une société numérique signifie le bouleversement d'un certain nombre de repères, y compris démocratiques, et l'obligation de trouver de nouveaux cadres de pensée. Le savoir se construit désormais différemment. Or rien de tout cela n'est discuté, alors que sur le terrain les questions sont quotidiennes.


Pourquoi un parti et pas un groupe de pression?
Il en existe déjà plusieurs, qui ont tenté d'approcher les formations politiques déjà en place. Il y a parfois eu des réponses intéressées. Dans les faits, les thèmes que nous jugeons primordiaux n'arrivent pas à s'imposer dans l'arène politique. On nous dit parfois que nos questions sont importantes mais elles ne débouchent sur aucun débat parlementaire.


Votre formation n'est-elle pas un peu monothématique.
C'est effectivement un reproche qu'on peut nous adresser. Nous nous concentrons sur les thèmes qui nous sont proches et où nous disposons de compétences d'experts, à savoir l'émergence d'une nouvelle société numérique, les creative commons (alternative libre au copyright et au droit d'auteur, ndlr), des brevets, de la censure et des libertés publiques.


Dans un parlement, il vous faudra aussi voter sur des questions comme, au hasard, la fiscalité ou l'aménagement du territoire.
Nous n'avons pas de réponse sur les autres sujets classiques de la politique. Nos membres en ont certainement, mais uniquement à titre individuel. Ils auront loisir de les défendre dans les parlements où ils siégeront. On faisait le même reproche aux Verts dans les années 1980. Et puis, peu à peu, ils sont emparés de l'ensemble des dossiers du champ politique. Nous pouvons tout à fait faire de même: commencer sur quelques thèmes et élargir notre réflexion à partir de là.

Comment l'électeur peut-il s'y retrouver?
Nous jouons la carte de la transparence. Par exemple, chacun de nos candidats affiche son profil smart vote. Cela permet de connaître son positionnement politique de manière plus transparente que de soutenir simplement un parti. Nous pensons qu'on vote pour une personne, pas pour un parti. Nous revendiquons à l'inverse ce principe de transparence pour les partis aussi: leurs sources de financement ou de celui de leurs candidats devraient être connues de tous les électeurs.


Votre formation refuse le clivage politique gauche-droite.
Tout à fait. Sur certains points, nous collaborons avec l'UDC. Par exemple pour tout ce qui touche au respect de la sphère privée. En revanche, sur les problématiques de l'accès à la culture et du libre téléchargement, nous sommes plus proches de la gauche.


Votre programme met en avant des concepts comme l'autodétermination informationnelle. Que recouvre ce concept?
Cela signifie que chacun a le droit de savoir quelles informations le concernant sont accessibles sur la Toile. Et il doit pouvoir enlever ce qui ne lui convient pas. Pour prendre l'exemple de Facebook, on doit être conscient de ce qu'on met sur ce site mais on doit aussi avoir les moyens, lorsqu'on le désire, de réduire ce champ. Cela suppose qu'on donne aux usagers les moyens et les connaissances techniques de mener à bien cette tâche.


Votre mouvement a été constitué en réaction à la répression des personnes qui téléchargent des films ou de la musique. Vous revendiquez un accès libre et universel à la culture?
Il ne sert à rien de criminaliser l'acte de téléchargement. Beaucoup de gens le font, car cela répond à un besoin. Il faut que cette démarche consistant à s'informer ou à accéder à de la culture – à des fins personnelles et non commerciales – via internet soit légale. Un chapitre de notre programme est axé sur les brevets. Le système actuel a trop tendance à protéger des monopoles privés. Cela bloque le progrès. Le dossier sur les organismes génétiquement modifiés a mis en évidence des absurdités avec le brevetage de certains génomes ou le fait que des paysans dont les champs avaient été envahis par des OGM ont été contraints de payer des droits, alors qu'ils n'avaient pas planté ces semences brevetées. Nous estimons également que toute recherche ou découverte réalisée grâce à de l'argent public doit être disponible gratuitement en libre accès. Dans le domaine de la culture, on constate que lorsqu'une oeuvre ne se vend pas assez, elle n'est plus mise en circulation. Mais son accès n'est pas ouvert pour autant. Elle se retrouve dans un coffre-fort pendant des décennies.
Le fait que les droits d'auteur courent souvent pendant septante ans après la mort du créateur est aussi une absurdité. On pourrait imaginer une période de sept ans, ce qui serait bien suffisant.


Cela pose la question du financement de la production de ces biens culturels.
On pourrait par exemple imaginer une «flat taxe» pour financer la culture.


Mais sur quels flux monétaires serait-elle prélevée? Sur les revenus ou sur les fournisseurs d'accès?
Nous n'avons pas de réponse toute faite à ce sujet. Nous allons mettre en place, probablement pour cet été, un séminaire de travail pour dialoguer avec les pouvoirs publics: principalement la Suisa, qui règle les droits d'auteurs, et l'Office fédéral de la propriété intellectuelle, mais aussi avec les artistes. En revanche, la question des majors (les multinationales du divertissement, ndlr) est moins évidente pour nous. Elles perdent de l'argent, c'est sûr. Mais, sur le plan historique, ce n'est pas la première fois qu'une industrie a fait son temps pour être remplacée par autre chose. Internet va profondément modifier notre rapport à la culture. Le but n'est pas de maintenir en vie artificiellement ces industries mais d'imaginer le monde de demain où, par exemple, internet jouera forcément un rôle central dans la distribution, rendant moins important celui de ces grands groupes.

La presse a été mise à mal par le concept de libre accès à l'information. Cela pose aussi le problème de la démocratie. Votre parti a-t-il des pistes à cet égard?
Non, c'est effectivement un domaine où nous devons proposer des réponses. Pour l'heure, la discussion n'a pas été réellement amorcée.


On a vu votre formation très active sur la question de la vidéosurveillance.
C'est l'une de nos priorités. Les caméras se multiplient dans l'espace public. Or on sait que cela ne diminue pas l'insécurité. La Grande-Bretagne, l'un des pays les plus surveillés, a même vu une légère augmentation en la matière. Nous nous engageons pour que toute surveillance se fasse dans un cadre légal clairement défini. Et nous attirons l'attention sur les faux espoirs que cette technologie relativement onéreuse fait naître. Lorsqu'on met des caméras dans les bus, on n'augmente pas la sécurité, on se donne des chances d'identifier un potentiel agresseur. Une réponse plus adéquate ne serait-elle pas d'avoir davantage de personnel dans les transports en commun?

Vous êtes également très critiques quant à la surveillance d'internet. Où fixez-vous les limites?
Nous estimons que toute surveillance des communications via Internet ne peut se faire que sur injonction d'un juge. Nous refusons l'espionnage généralisé qu'on tente de nous imposer, sous prétexte de lutter contre le terrorisme ou la pédophilie. Là aussi, le débat technique sur l'efficacité d'une mesure fait sens. Par exemple, les fournisseurs d'accès à Internet ont constitué une liste de sites à tendances pédophiles pour les bloquer sur leur serveur. Cette liste s'est évidemment retrouvée sur internet. Résultat: aujourd'hui, les personnes mal intentionnées connaissent les adresses bloquées et peuvent y accéder très facilement en contournant les mécanismes visant à interdire leur accès. Un juge allemand a révélé qu'il y est lui-même parvenu en moins de dix minutes alors qu'il n'avait aucune connaissance en informatique. I



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Le Parti pirate à l'abordage des parlements cantonaux et bientôt des Chambres fédérales | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
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