LAURENCE MAZURE, BOGOTÁ
COLOMBIE - Ignorée de la campagne législative qui s'achève, la question minière symbolise la jungle néolibérale qui sévit dans le pays sud-américain. Les projets extractifs en attente s'étalent sur plus du tiers de son territoire. Dans le rôle des gêneurs: les peuples indigènes et les mineurs traditionnels.
Un nouveau né de 5 semaines décédé, quatre blessés, dont un enfant de 18 mois, une maison détruite, la terre creusée sous l'impact de bombes à fragmentation dont les billes de métal ont transpercé toits et ustensiles de la vie quotidienne, ainsi que déchiqueté l'écorce des arbres: tel est le bilan du bombardement des forces armées colombiennes le 30 janvier dernier à Alto Guayabal sur la demeure traditionnelle d'une famille embera katio. L'armée parle de «bavure» dans la traque des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Pour les organisations indigènes du pays, ces exactions sont la conséquence directe de l'offensive économique de transnationales minières dans les zones rurales.
Les Embera Katios touchés par ce bombardement appartiennent à des communautés traditionnellement installées autour de la montagne de Careperro, lieu sacré dans leur culture, situé dans le nord-ouest, à la limite des départements du Chocó et d'Antioquia. Hélas, le sous-sol de Careperro contient de l'or et toute la zone, bien que théoriquement protégée, est devenue le fief de la transnationale étasunienne Muriel Mining Corporation.
Gêneurs de retour
Déplacés en 2000 par le conflit, les Embera Katios sont retournés au cours des dernières années sur leurs terres ancestrales, telles que reconnues par la Constitution de 1991. Mais durant leur absence, l'agence gouvernementale Ingeominas a délivré pas moins de neuf permis d'exploration. Il n'y a pas eu de procédure de consultation préalable avec les communautés concernées avant de passer à la phase d'exploitation. Et depuis deux ans, plusieurs familles ont de nouveau dû fuir les lieux.
L'Organisation indigène d'Antioquia (OIA) confirme: «le risque de déplacement forcé est d'actualité» à Careperro. Le bombardement du 30 janvier, loin d'être accidentel, viserait à inciter le reste des populations autochtones à quitter définitivement les lieux, afin que Muriel Mining soit libre d'exploiter l'or de la montagne sacrée.
Un document de la commission ecclésiastique Justice et Paix, mis en ligne trois jours avant les faits, retrace l'intensification des survols d'hélicoptères de la compagnie minière effectuant à très basse altitude des repérages géologiques, le tout accompagné de la présence croissante des brigades 15 et 17 de l'armée colombienne – la dernière étant notoirement connue pour sa longue histoire de violation des droits humains.
La synchronisation des personnels et équipements miniers et des militaires est fréquente en Colombie. La guerre contre les FARC fournit les explications officielles à ces déplacements et occulte les assassinats sélectifs de civils perpétrés en marge de l'offensive.
40% du territoire menacé
L'ampleur de la pénétration des transnationales minières sur le territoire colombien demeure méconnue du grand public. En 2002, alors que les regards étaient focalisés sur l'entrée en vigueur du plan étasunien anti-drogue «Plan Colombia», trois projets de développement économique étaient pourtant eux aussi amorcés. Leur but? Doter le pays d'ici à 2019 d'une économie axée sur l'exploitation des ressources minières.
A mi-chemin, l'effet se fait déjà sentir: de 2002 à 2009, les investissements directs dans le secteur sont passés de 420 millions à 2,2 milliards de dollars, selon l'ONG écologiste Censat.
Pour saisir toute la dimension de cette prédation, il faut regarder la carte du Ministère colombien de l'environnement (ci-dessous), montrant la superposition des titres miniers et des demandes de concession (hors hydrocarbures!) avec le territoire national, en particulier les zones protégées: telles des traces de sang, titres et demandes couvrent plus de 40% de la surface du pays!
En mai 2009, le nombre de demandes de concession s'élevait à dix-neuf mille huit cents, tandis que les titres miniers accordés sont estimés aujourd'hui à environ dix mille1. Les compagnies bénéficiaires de titres seraient environ au nombre de cinq mille, mais la sud-africaine AngloGold Ashanti (lire en page 3), la canadienne Greystar et Muriel Mining sont largement prédominantes.
Bien que légalement accessibles au public, cartes et autres documents sont en réalité bien difficiles à consulter. Seules les personnes et entités ayant au moins enregistré une demande de concession auprès du ministère peuvent les examiner. Cette démarche, en revanche, est aisée, elle peut même se faire en ligne. Il suffit de quatre coordonnées GPS déterminant un polygone qui n'a pas été déjà demandé, d'un numéro de carte d'identité ou de passeport, d'un nom suivi d'une adresse postale et d'un numéro de téléphone, le tout accompagné du paiement d'environ 400 dollars pour obtenir une demande de concession qui ouvre automatiquement un permis d'exploration. Aucune vérification de garanties bancaires ni de passé judiciaire.
Plusieurs demandes de concession peuvent se chevaucher les unes les autres – il faut seulement qu'aucun polygone n'en recouvre un autre à l'identique. En fait, les cartes montrent un empiétement presque systématique entre titres et demandes de concession.
Spéculation
Cette situation anarchique résulte de la loi 685 de 2001, qui a créé un code minier aussi complaisant que possible pour les transnationales. Au nom du «climat de confiance favorable aux investisseurs étrangers», cette législation ne prend pas en compte les notions d'intérêt public ou social et rentre directement en conflit avec les zones de conservation les plus sensibles comme les páramos – ces écosystèmes tropicaux froids, uniques aux Andes colombiennes – ainsi que les parcs naturels.
Si, début février 2010, une loi a finalement été votée pour protéger les páramos et 500 000 hectares de réserves forestières stratégiques contre de nouveaux titres et demandes, les titres miniers ayant déjà obtenu des permis environnementaux restent en vigueur. Et la carte nationale des activités minières demeure donc inchangée.
Au centre de toutes les convoitises: l'or, le platine, l'uranium, ainsi que des métaux rares tels que le molybdène. On parle aussi de la présence de coltan dans les départements de l'Orénoque, frontaliers avec le Venezuela.
L'ONG Censat souligne la dimension spéculative de ce qui est en train de se passer en Colombie. Pour le moment, la proportion de projets passés en phase d'exploitation est faible. Derrière les dix-neuf mille huit cents demandes de concession, on trouve surtout des entreprises juniors qui font des travaux d'exploration dans le but de revendre ultérieurement les concessions aux majors mondiales, en spéculant au maximum sur la plus-value que signifieront la confirmation et l'évaluation de divers minerais. Les années à venir devraient être celles des reventes spéculatives. Elles seront cruciales si l'on veut stopper le désastre annoncé. I
[1]Un document de l'Association nationale des entreprises colombiennes (ANDI) donne le chiffre de 6955 titres au 31 décembre 2007, et une source fiable indique 3000 à 3100 titres accordés depuis.