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DANS LA JUNGLE MINIÈRE, TOUS LES COUPS SONT PERMIS

Paru le Samedi 13 Mars 2010
   LAURENCE MAZURE, BOGOTÁ    

Solidarité COLOMBIE - Ignorée de la campagne législative qui s'achève, la question minière symbolise la jungle néolibérale qui sévit dans le pays sud-américain. Les projets extractifs en attente s'étalent sur plus du tiers de son territoire. Dans le rôle des gêneurs: les peuples indigènes et les mineurs traditionnels.
Un nouveau né de 5 semaines décédé, quatre blessés, dont un enfant de 18 mois, une maison détruite, la terre creusée sous l'impact de bombes à fragmentation dont les billes de métal ont transpercé toits et ustensiles de la vie quotidienne, ainsi que déchiqueté l'écorce des arbres: tel est le bilan du bombardement des forces armées colombiennes le 30 janvier dernier à Alto Guayabal sur la demeure traditionnelle d'une famille embera katio. L'armée parle de «bavure» dans la traque des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Pour les organisations indigènes du pays, ces exactions sont la conséquence directe de l'offensive économique de transnationales minières dans les zones rurales. Les Embera Katios touchés par ce bombardement appartiennent à des communautés traditionnellement installées autour de la montagne de Careperro, lieu sacré dans leur culture, situé dans le nord-ouest, à la limite des départements du Chocó et d'Antioquia. Hélas, le sous-sol de Careperro contient de l'or et toute la zone, bien que théoriquement protégée, est devenue le fief de la transnationale étasunienne Muriel Mining Corporation.


Gêneurs de retour

Déplacés en 2000 par le conflit, les Embera Katios sont retournés au cours des dernières années sur leurs terres ancestrales, telles que reconnues par la Constitution de 1991. Mais durant leur absence, l'agence gouvernementale Ingeominas a délivré pas moins de neuf permis d'exploration. Il n'y a pas eu de procédure de consultation préalable avec les communautés concernées avant de passer à la phase d'exploitation. Et depuis deux ans, plusieurs familles ont de nouveau dû fuir les lieux. L'Organisation indigène d'Antioquia (OIA) confirme: «le risque de déplacement forcé est d'actualité» à Careperro. Le bombardement du 30 janvier, loin d'être accidentel, viserait à inciter le reste des populations autochtones à quitter définitivement les lieux, afin que Muriel Mining soit libre d'exploiter l'or de la montagne sacrée. Un document de la commission ecclésiastique Justice et Paix, mis en ligne trois jours avant les faits, retrace l'intensification des survols d'hélicoptères de la compagnie minière effectuant à très basse altitude des repérages géologiques, le tout accompagné de la présence croissante des brigades 15 et 17 de l'armée colombienne – la dernière étant notoirement connue pour sa longue histoire de violation des droits humains. La synchronisation des personnels et équipements miniers et des militaires est fréquente en Colombie. La guerre contre les FARC fournit les explications officielles à ces déplacements et occulte les assassinats sélectifs de civils perpétrés en marge de l'offensive.


40% du territoire menacé

L'ampleur de la pénétration des transnationales minières sur le territoire colombien demeure méconnue du grand public. En 2002, alors que les regards étaient focalisés sur l'entrée en vigueur du plan étasunien anti-drogue «Plan Colombia», trois projets de développement économique étaient pourtant eux aussi amorcés. Leur but? Doter le pays d'ici à 2019 d'une économie axée sur l'exploitation des ressources minières. A mi-chemin, l'effet se fait déjà sentir: de 2002 à 2009, les investissements directs dans le secteur sont passés de 420 millions à 2,2 milliards de dollars, selon l'ONG écologiste Censat. Pour saisir toute la dimension de cette prédation, il faut regarder la carte du Ministère colombien de l'environnement (ci-dessous), montrant la superposition des titres miniers et des demandes de concession (hors hydrocarbures!) avec le territoire national, en particulier les zones protégées: telles des traces de sang, titres et demandes couvrent plus de 40% de la surface du pays! En mai 2009, le nombre de demandes de concession s'élevait à dix-neuf mille huit cents, tandis que les titres miniers accordés sont estimés aujourd'hui à environ dix mille1. Les compagnies bénéficiaires de titres seraient environ au nombre de cinq mille, mais la sud-africaine AngloGold Ashanti (lire en page 3), la canadienne Greystar et Muriel Mining sont largement prédominantes. Bien que légalement accessibles au public, cartes et autres documents sont en réalité bien difficiles à consulter. Seules les personnes et entités ayant au moins enregistré une demande de concession auprès du ministère peuvent les examiner. Cette démarche, en revanche, est aisée, elle peut même se faire en ligne. Il suffit de quatre coordonnées GPS déterminant un polygone qui n'a pas été déjà demandé, d'un numéro de carte d'identité ou de passeport, d'un nom suivi d'une adresse postale et d'un numéro de téléphone, le tout accompagné du paiement d'environ 400 dollars pour obtenir une demande de concession qui ouvre automatiquement un permis d'exploration. Aucune vérification de garanties bancaires ni de passé judiciaire. Plusieurs demandes de concession peuvent se chevaucher les unes les autres – il faut seulement qu'aucun polygone n'en recouvre un autre à l'identique. En fait, les cartes montrent un empiétement presque systématique entre titres et demandes de concession.


Spéculation

Cette situation anarchique résulte de la loi 685 de 2001, qui a créé un code minier aussi complaisant que possible pour les transnationales. Au nom du «climat de confiance favorable aux investisseurs étrangers», cette législation ne prend pas en compte les notions d'intérêt public ou social et rentre directement en conflit avec les zones de conservation les plus sensibles comme les páramos – ces écosystèmes tropicaux froids, uniques aux Andes colombiennes – ainsi que les parcs naturels. Si, début février 2010, une loi a finalement été votée pour protéger les páramos et 500 000 hectares de réserves forestières stratégiques contre de nouveaux titres et demandes, les titres miniers ayant déjà obtenu des permis environnementaux restent en vigueur. Et la carte nationale des activités minières demeure donc inchangée. Au centre de toutes les convoitises: l'or, le platine, l'uranium, ainsi que des métaux rares tels que le molybdène. On parle aussi de la présence de coltan dans les départements de l'Orénoque, frontaliers avec le Venezuela. L'ONG Censat souligne la dimension spéculative de ce qui est en train de se passer en Colombie. Pour le moment, la proportion de projets passés en phase d'exploitation est faible. Derrière les dix-neuf mille huit cents demandes de concession, on trouve surtout des entreprises juniors qui font des travaux d'exploration dans le but de revendre ultérieurement les concessions aux majors mondiales, en spéculant au maximum sur la plus-value que signifieront la confirmation et l'évaluation de divers minerais. Les années à venir devraient être celles des reventes spéculatives. Elles seront cruciales si l'on veut stopper le désastre annoncé. I [1]Un document de l'Association nationale des entreprises colombiennes (ANDI) donne le chiffre de 6955 titres au 31 décembre 2007, et une source fiable indique 3000 à 3100 titres accordés depuis.



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La fin des communautés minières?

   CHRISTOPHE KOESSLER, DE RETOUR DE COLOM    

AFRO-COLOMBIENS - Cinquante mille personnes vivent des mines d'or au sud de Cali. Mais l'Etat aimerait confier leurs terres à une multinationale. Reportage.
«Plutôt morts que déplacés.» Lorsque la police a tenté d'expulser plusieurs familles de leurs mines d'or le 6 août dernier, elle s'est heurtée à une farouche opposition. Et a dû renoncer temporairement à sa mission. Ces descendants d'esclaves, arrivés d'Afrique et du Pérou en 1636, ne sont pas près de lâcher leurs terres ancestrales. Au total, ce sont plus de cinquante mille personnes qui sont menacées de déplacement par le gouvernement national dans les municipalités de Suarez et de Buenos Aires, situées dans l'Etat du Cauca. Le Ministère des mines a en effet décidé d'octroyer leurs exploitations à une multinationale sud-africaine, AngloGold Ashanti. Si celle-ci a déclaré en novembre dernier qu'elle renonçait à ce projet, les dirigeants locaux des communautés locales n'en croient pas un mot. Autre menace: les exploitants du barrage de la Salvajina, situé près de Suarez, insistent une nouvelle fois pour augmenter la capacité de leur ouvrage. Ce qui inonderait les sols et entraînerait un déplacement massif de population. La Constitution colombienne de 1991 et la loi 70 garantissent pourtant aux Afro-colombiens le droit à la propriété collective de la terre. Mais le gouvernement ne semble pas s'en soucier.


De l'or bien caché

Suarez, paisible bourgade située à trois heures de bus de Cali. Départ en véhicule 4x4 pour les mines d'or cachées par de verdoyantes montagnes. Trois jeunes conseillers communautaires, tous menacés de mort par un groupe paramilitaire, les «Aigles noirs», sont du voyage. Après trente minutes sur de mauvais chemins, il faut vraiment ouvrir l'oeil pour se rendre compte que l'on se trouve dans une région minière. En apparence, tout n'est que verdure.
La voiture s'arrête. Dans une tranchée ouverte, une dizaine de personnes sont affairées à creuser la terre à la pioche. Mélangée à de l'eau, celle-ci devient boue et s'écoule dans une rigole avant d'être filtrée jusqu'à l'extraction de quelques paillettes. Ici, femmes et hommes travaillent en famille, pour leur propre compte. La belle-fille du propriétaire semble satisfaite: «Nous vivons dans la tranquillité. Nous sommes tous solidaires. Nous partageons la nourriture quand nous sommes dans le besoin. Pour nous, c'est un paradis.» Son beau-père, 52 ans, a hérité ces terrains de ses ancêtres. S'il ne dispose pas de titres fonciers, l'ensemble des autres exploitants le reconnaît comme le légitime maître des lieux.
Plus loin, au fond d'une étroite galerie d'une vingtaine de mètres de profondeur, un vieil homme s'échine sur la pierre dans l'obscurité, ses outils à la main. Entre deux coups de masse, il informe que sa mine a été octroyée à un riche commerçant. Il suppose que ce dernier a l'intention de revendre ensuite ce titre, plus cher, à la multinationale AngloGold Ashanti. Dans tous les cas, lui, ne partira pas: «Cela fait cinquante ans que je travaille ici», sourit-il de sa bouche édentée. Son fils déclare gagner l'équivalent de 1000 à 1500 francs suisses par an. De quoi vivre modestement dans la région.


Expulsions et destructions

Sous le soleil accablant de midi, au fond d'une autre vallée, de nombreuses familles cassent des cailloux extraits des mines alentours. But de l'opération: les réduire en fine poussière pour en récolter les précieuses paillettes. Ce jour-là, même les enfants sont de la partie, vacances scolaires obligent. L'une des exploitantes n'a pas vraiment le sourire: «Le travail est dur. Regardez, nous sommes presque que des femmes ici!» Ce qui ne l'empêchera pas de défendre sa terre bec et ongles. «Ils ne nous chasseront d'ici que les pieds devant.» Sa collègue raconte sa rencontre avec un «monsieur», qui venait apparemment d'acquérir un titre de propriété sur ses biens: «Il est venu me voir et m'a dit, 'ça, c'est à moi'. Cela m'a fait un drôle d'effet. Mes arrière-grands-parents et aïeux travaillaient déjà ici. Après l'abolition de l'esclavage en 1851, mes ancêtres ont acheté ces terres avec de l'or.»
Dans l'ensemble de la zone, l'eau est limpide, les montagnes préservées. Aucune substance chimique n'est utilisée pour extraire le précieux minerai jaune, alors que les entreprises industrielles, elles, utilisent en général des produits hautement toxiques. Mais là n'est pas le pire: la multinationale AngloGold Ashanti a l'intention d'installer une mine à ciel ouvert! De quoi polluer les inestimables écosystèmes de la région pour des générations. Et laisser le site exsangue: «Nous, nous prélevons l'or peu à peu, juste de quoi nous nourrir. S'ils viennent ici, ils vont tout emporter en quelques années», prévient une travailleuse. Emportées à jamais aussi, les traditions millénaires de ses habitants: «Il faut se rendre compte qu'un tel projet détruirait la culture de tout un peuple», souligne l'un des jeunes conseillers locaux.
Heureusement, la résistance s'organise et les communautés de Suarez et Buenos Aires peuvent désormais compter sur un appui international. Même Amnesty a pris position pour la sécurité des conseillers communautaires, tous menacés de mort. Les dangers sont bien réels: quatre dirigeants indigènes, vivant dans une réserve proche de Suarez, ont été assassinés en novembre dernier par des paramilitaires... I



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