MATHIEU LOEWER
ROMAN POLANSKI Justement primé à la Berlinale pour «The Ghost Writer», le cinéaste franco-polonais orchestre un thriller paranoïaque aussi glaçant que désopilant.
Nous ne gloserons pas sur l'Ours d'argent du meilleur réalisateur décerné à Roman Polanski au dernier Festival de Berlin pour The Ghost Writer, enfin arrivé sur nos écrans. Tout jury est libre de faire des choix politiques et c'est le cas ici, sans aucun doute – mais pas seulement: faut-il vraiment répéter que Polanski est bien l'un des plus grands cinéastes en exercice? La rétrospective que lui consacre en mars la Cinémathèque suisse vient le rappeler.
Faut-il aussi préciser que son dernier bébé n'est en aucun cas indigne de ce prix, aussi mérité que les Ours d'argent et d'or qui saluaient, au milieu des années 1960 déjà, ses formidables Répulsion et Cul-de-sac? La Palme d'or accordée à Cannes par le président Tarantino au Fahrenheit 9/11 de Michael Moore était bien plus contestable.
FAUSSES PISTES
On ne s'attardera pas non plus sur les correspondances fort troublantes entre la situation actuelle de Polanski, toujours prisonnier de son chalet de Gstaad, et celle du personnage d'Adam Lang dans The Ghost Writer, premier ministre anglais traqué par la justice de son pays et assiégé par la presse dans sa résidence secondaire américaine. La comparaison pourrait s'appliquer à son oeuvre entière, parcourue par le thème de l'enfermement physique ou psychologique (Répulsion, Rosemary's Baby, Le Locataire, Tess, Le Pianiste) et le motif du huis clos (Le Couteau dans l'eau, Cul-de-sac, Lunes de fiel, La Jeune fille et la mort). D'autant que son nouveau long métrage s'inscrit plutôt dans la veine des thrillers paranoïaques à la Hitchcock, tels Frantic ou La Neuvième porte.
On aurait aussi tort de voir en Ghost Writer un film politique à charge sur la conduite des affaires internationales par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Cette adaptation de L'Homme de l'ombre de Robert Harris, ancien proche déçu de Tony Blair, dénonce en effet les opérations on ne peut plus douteuses des agences américano-britanniques au Moyen-Orient et ailleurs, mais ce n'est pas ce qui intéresse le cinéaste.
AIMABLEMENT PATHÉTIQUES
Plus caustique que revanchard, le Franco-Polonais préfère décrire la fatale attraction du pouvoir, mais surtout les failles comme les travers très humains – et masculins? – de ses personnages: naïveté, lâcheté, veulerie, suffisance... Son simili-Blair au sourire Pepsodent, qui trouve en Pierce Brosnan un interprète idéal, ne vaut pas mieux que l'écrivaillon sans ambition qu'il emploie pour remanier ses mémoires (Ewan McGregor). Enquêtant sur la mort suspecte de son prédécesseur, ce dernier découvrira ce qu'il en coûte de jouer au détective du dimanche dans la cour des puissants...
SUSPENSE AU GPS
Servi par des dialogues dont l'esprit fait mouche à chaque réplique, Polanski tourne en bourrique deux petits malins dépassés par les événements avec autant d'ironie que d'indulgence. Le politicien acculé – dont l'activité favorite semble être la course à pied! – et le nègre qui en savait trop n'en sont pas moins promis à un destin funeste.
Le cinéaste retrouve ainsi le ton à la fois comique et angoissant dont il a fait sa marque de fabrique. The Ghost Writer le prouve à nouveau: qui mieux que lui parvient à instiller cette inquiétante étrangeté, ce sentiment de menace et de malaise diffus, de terreur délicieuse qui tient ici en haleine jusqu'à une chute magistrale. Un indice prémonitoire, un regard en coin, une voiture aperçue puis disparue dans le rétroviseur ou un plan trop long de deux secondes déstabilisantes... et voilà qu'on se crispe sur son siège, attentif au moindre détail dans l'image.
Rien de neuf sans doute, mais Polanski est dans son élément et sa mise en scène démontre une aisance telle qu'elle en paraît désinvolte. Et pourtant, loin de se reposer sur des effets qui n'ont plus de secret pour lui, ce vieux renard du septième art remonte ses ressorts dramatiques aux nouvelles technologies. Dans des scènes mémorables, la tension naît de la voix robotique d'un GPS ou d'une clé USB enfermée dans un tiroir! En un mot comme en cent, le génie du maître transpire de chaque plan.