Accueil » Egalité » article

La prostitution montre ses visages

Paru le Vendredi 26 Février 2010
   GÉRALDINE VIREDAZ    

Egalité GENÈVE - Dès lundi, le Centre Grisélidis Réal et la HETS thématisent la réalité complexe du sexe tarifé autour d'une expo européenne. Le Courrier a enquêté dans le quartier des Pâquis.
«Les clients sont moins réguliers et quand ils viennent, ce n'est plus pour une heure mais pour trente minutes. Je dois faire des extras si je veux m'en sortir.» Isabelle[1], une Française qui travaille quelques jours par semaine, expose son quotidien. Autre adaptation nécessaire, parfois odieuse, celle des prestations. Les femmes rencontrées dans un salon genevois sont unanimes: les clients veulent «toujours plus et toujours moins cher. Ils se permettent des demandes scandaleuses, conscients que nous gagnons plus difficilement notre vie». Notamment, «des prestations non-protégées; ils sont prêts à croire que le sida se soigne, ne concerne pas les hommes mariés, ou uniquement les femmes.» Un constat que partage l'association genevoise de défense des prostitu-é-s Aspasie. Les conditions de travail se sont péjorées. Il y a dix ans, les prostituées pouvaient s'entourer d'un halo de liberté: horaires flexibles, possibilité de vacances prolongées, clients sur rendez-vous. Plus aujourd'hui. Les annonces et la pub, en particulier sur internet, font aussi partie des nouvelles exigences du métier. Ces dernières années, le nombre de femmes pratiquant le plus vieux métier du monde a explosé à Genève: alors que la brigade des moeurs recensait 800 prostituées en 2004, elles sont plus de 2500 en 2009[2], année où 260 nouvelles prostituées ont été enregistrées, 82 Hongroises et 53 Françaises. Les nouvelles venues, de France et de Hongrie majoritairement, se sont réparties entre les cinq lieux consacrés au commerce du sexe. Elles pratiquent dans les «salons de massages», sortes d'appartements où les professionnelles fonctionnent en indépendantes, dans les bars à champagne, les cabarets, en tant qu'escortes ou dans la rue[3]. Suite à l'explosion du marché, l'ancien conseiller d'Etat Laurent Moutinot avait soumis une loi au Grand Conseil.
Votée en décembre dernier, celle-ci propose de réglementer les salons: les gérants devront signaler l'identité des femmes qu'ils emploient à la police et au fisc, tenir un registre détaillé de ces dernières, vérifier qu'elles ne subissent ni contrainte ni violence, et obtenir l'autorisation du propriétaire des locaux avant l'ouverture du salon. Genève s'aligne ainsi sur une politique déjà mise en place dans les cantons de Vaud et Neuchâtel.


Le statut n'est pas tout

Pour comprendre l'augmentation du nombre de prostituées, il faut considérer les dernières lois de politique migratoire suisse. La mise en application dès juin 2004 des accords de libre circulation des personnes a entraîné une arrivée massive de Françaises. Lors de l'entrée en vigueur de l'extension des accords aux nouveaux pays membres de l'Union européenne en 2006, ce sont les Hongroises qui ont migré vers la Suisse. Ces jeunes femmes bénéficient du statut d'indépendante et obtiennent un permis B si elles séjournent en Suisse, G si elles sont frontalières. Ces permis doivent en général être renouvelés tous les cinq ans. Les plus représentées à Genève sont actuellement les Françaises.
Déterminer si ces jeunes femmes originaires des ex-pays de l'Est travaillent sous contrainte n'est toutefois pas aisé: officiellement, pour la brigade des moeurs, il n'existe pas de réseau criminel à Genève. «Par manque d'effectif, nous ne pouvons toutefois pas vérifier chaque cas», admet un porte-parole. Difficulté supplémentaire: une femme peut être victime de violence tout en étant légalement déclarée. Autrement dit, le statut légal d'une personne ne garantit pas qu'elle exerce de son plein gré. Aspasie fait le même constat: «Nous ne pouvons pas réellement savoir si des réseaux sont à l'oeuvre. Par contre, nous voyons ressurgir le spectre de l'exploitation à chaque vague de migrations.» Christophe M., gérant de plusieurs salons genevois, est affirmatif: «Les réseaux existent, mais souvent il s'agit de petites structures d'un ou deux hommes. Ce qui met la puce à l'oreille, c'est quand une fille ne répond jamais elle-même au téléphone, change très souvent d'endroit, n'a pas ou très peu de contact avec l'extérieur. On m'a déjà proposé d'acheter des filles, ce qui tendrait à prouver qu'elles ne travaillent pas de manière libre.»


Le métier change

L'augmentation du nombre de prostituées n'est pas sans conséquences. Christophe M. pose un regard d'économiste sur la situation: «Cette croissance n'est pas proportionnelle à celle des clients. Autrement dit, l'offre progresse mais pas la demande. Forcément, les filles doivent adapter leur manière de travailler et leurs prix».
Sociologue à la City University de Londres – et précédemment à l'Université de Genève –, spécialisée dans l'étude de la prostitution et des migrations, Milena Chimienti (voir aussi ci-contre) a mené une vaste enquête parmi les migrants dans les milieux genevois et neuchâtelois du marché du sexe. «La crise économique et l'ouverture des ex-pays de l'Est ont engendré une hausse de la prostitution, dont le corollaire pourrait être une plus forte concurrence et par conséquent une baisse des prix.» Les prostituées gagneraient donc moins. «C'est un argument avancé à chaque vague migratoire pour tout secteur économique, mais pour lequel, dans le cas du marché du sexe, nous n'avons toutefois pas de preuve», précise-t-elle.
Que dire du profil des prostituées? La sociologue, le gérant de salons et Aspasie se rejoignent: il n'y a pas de profil type. La prostituée peut être une mère de famille comme une migrante, une jeune femme en quête de petits extras ou une pratiquante de longue date. Le cas des étudiantes reste très marginal. Pour la brigade des moeurs, la prostitution estudiantine en salon est extrêmement rare, mais se rencontre parfois dans le domaine de l'escorte: «Ces jeunes femmes ne sont pas à proprement parler des professionnelles, elles travaillent à l'appel et de façon très irrégulière. Souvent, elles ne sont même pas enregistrées par nos services». Un dénominateur commun semble toutefois réunir les travailleuses du sexe: la précarité. Pour Milena Chimienti, la prostitution doit être comprise comme une réaction face à une situation de précarité notamment économique et se t rouve fondamentalement liée à cette dernière.
Au bout du compte, le bilan est lourd pour le métier: surenchère d'exigences, concurrence acharnée, revenus en diminution et sex-marketing imposé. Et un constat s'impose: jeunes ou moins jeunes, Suissesses et Hongroises, mères, épouses, femmes ambitieuses, les travailleuses du sexe façonnent une prostitution aux mille visages. I
Note : [1] Prénoms d'emprunt
[2] Ces chiffres doivent toutefois être relativisés dans la mesure où ils indiquent uniquement le nombre de prostituées enregistrées. Dans la pratique, certaines travaillent déjà ailleurs ou ont quitté le métier.
[3] Les danseuses de cabaret bénéficient du permis L, qui n'implique officiellement pas de pratiques sexuelles. Dans les faits, les danseuses de cabaret ont souvent des relations tarifées avec leurs clients.



article

Expo, débats, films et café-philo

   dominique hartmann    

L'exposition «Prostituées d'Europe, un autre regard sur la prostitution» fait halte à la Haute école en travail social (HETS) à Genève, du 1er au 31 mars. «Cette exposition a déjà été montrée à Paris, Bruxelles, Berlin, Londres, et nous essayons de la faire venir depuis deux ans, explique Elodie de Weck, chargée du projet au Centre Grisélidis Réal, cheville ouvrière de la manifestation. «Malgré de multiples demandes, les portes sont restées fermées. Jusqu'à ce que la HETS et la Ville de Carouge répondent positivement presque en même temps.» L'objectif de la démarche – favoriser la compréhension de la prostitution et la reconnaissance des personnes concernées comme actrices et acteurs sociaux à part entière – a tout à gagner de l'apport de la Haute école et ils se sont donc associés à la HETS – ainsi qu'à l'association Aspasie, qui oeuvre depuis des années à la prévention des risques et la défense des droits en matière de prostitution.
Cinq soirées thématiques encadreront ainsi les 45 photographies de Mathilde Bouvard accompagnées de témoignages de travailleurs du sexe. Lundi 1er mars, entre le vernissage de l'exposition (18h) et la projection du film Princesas, de Fernando Leon de Aranoa (21h), un débat questionnera la migration, avec des médiatrices culturelles et la sociologue Milena Chimienti. Celle-ci montre dans Prostitution et migrations. La dynamique de l'agir faible (2009) comment les règles liées aux différents lieux de prostitution (régles imposées par l'Etat ou l'établissement) génèrent des comportements fatalistes, dissidents, autonomes, dont dépendra aussi la capacité à établir des liens sociaux ou à préserver sa santé.
Le 9 mars, un café-philo animé par Roland Junod, philosophe et enseignant à la HETS, posera la question de la liberté. Un documentaire de Jean-Michel Carré aborde le même soir la morale de notre société et la violence qui en émane. Le 16 mars sera projeté Claudette, documentaire multiprimé autour de l'identité sexuelle. «Travail social et travail du sexe: de quoi je me mêle ?», demanderont le 22 mars des travailleuses sociales d'Aspasie et de SOS-Femmes; Sur place et Boulevard évoquera ensuite le Boulevard, un lieu genevois d'accueil de nuit et de prévention. Soirée de clôture en musique et chansons le 31 mars, enfin, en hommage à Grisélidis Réal, dont Françoise Courvoisier, directrice du Théâtre de Poche, lira des textes. DOMINIQUE HARTMANN
Note : HETS, 16 rue Pré-Jérôme, Bâtiment E, Genève, programme et lieux: http://centregriselidisreal.org ou www.ies-geneve.ch /Actualité.



article

«Pour dépasser les clichés sur la prostitution, les étudiants doivent mener un travail de fond»

   dominique hartmann    

La Haute école de travail social (HETS), à Genève, qui ouvre ses portes à «Prostituées d'Europe» (lire ci-contre), s'est investie franchement. Plusieurs enseignants et étudiants interviendront durant le mois d'exposition et certaines problématiques soulevées ont été intégrées dans les cours dispensés. «La direction a accueilli positivement le projet», se réjouit Josie Gay, chargée d'enseignement à la Haute école et impliquée depuis longtemps dans la question des représentations liées à la prostitution. Lorsqu'elle entre à ce qui s'appelait encore l'Institut d'études sociales, elle a travaillé durant sept ans comme coordinatrice à Aspasie. C'était il y a une vingtaine d'années. «Il n'y avait alors pas de plages prévues pour étudier les enjeux liés à la prostitution.» De fil en aiguille, elle met sur pied quelque 40 heures d'enseignement, ce qui peut correspondre à un demi-module actuel. Mais depuis l'année 2009-2010, conséquence des nouveaux plans d'études liés aux accords de Bologne, la prostitution n'est plus traitée que par le biais de thématiques génériques, comme l'exclusion ou la migration. Or bien des travailleurs sociaux y seront confrontés.
«Dans un premier temps, j'ai estimé que l'on pouvait tout aussi bien procéder ainsi. Mais avec le recul, je constate que l'on ne fait plus qu'effleurer le sujet. Et à moins de l'affronter directement par le biais d'analyse de textes ou de vidéos et de rencontres avec les professionnels du terrain, il est très difficile de mener une réflexion critique et de développer une position éthique sur cette question: car les tabous et les clichés sont trop nombreux.» L'accueil de la manifestation permet ainsi de revenir pour un temps à un travail plus approfondi. «Un module libre a été créé spécialement, salue Josie Gay. Les étudiants ont participé à la préparation de la soirée consacrée à Claudette et ils publieront un journal en fin de manifestation». Outre la documentation qu'ils présentent au public, les étudiants mèneront des entretiens avec les participants aux tables rondes. Surtout, ils se confronteront à ce travail d'écriture que l'enseignante considère comme formatrice pour développer une pensée critique sur un phénomène en développement croissant. DHN



Commentaires

La prostitution montre ses visages | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
Les commentaires appartiennent à leur auteur.
Ils ne représentent pas forcément les opinions du Courrier.

Pour des médias indépendants...

En faisant un don pour cet article, vous participez au maintien de notre indépendance.
Le Courrier n'a pas de capital, mais il a une richesse, ses lecteurs.
Si vous souhaitez faire un don en Euro, vous pouvez vous rendre sur notre page Dons.











Creative Commons License

Ces articles sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

   lecourrier   lecourrier lecourrier
» Abonnez-vous!
» Le coin des abonnés
» Nouvelles du Courrier
» Présentation
» L'équipe
» Historique
» Charte
» Statuts NAC
» Membres
» Ass. lecteurs
» Architrave
» L'agenda
» Contacts
» Partenaires
» Tarifs annonces
;