PROPOS RECUEILLIS PAR CAROLE VANN
ENTRETIEN - L'Iran passe ce matin son examen à la Commission des droits de l'homme de l'ONU. Vendredi à Genève, l'avocate et Prix Nobel de la paix Shirin Ebadi appelait la communauté internationale à plus de cohérence à l'égard du régime des mollahs.
Une militante pour la paix sous haute sécurité! Vendredi, l'avocate iranienne, Prix Nobel de la paix en 2003, Shirin Ebadi était à l'ONU à Genève pour lancer un appel au monde. Invitée par des organisations de défense des libertés, entourée d'un important dispositif de gardes du corps, elle s'est adressée à une salle comble de journalistes, demandant à la communauté internationale d'aider à «éteindre l'incendie» dans son pays.
Depuis huit mois en Iran, la répression contre les manifestations qui contestent la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad a entraîné des dizaines morts et des milliers d'arrestations. Deux opposants ont été exécutés, dix autres attendent de l'être. Le pouvoir a réussi, avec un important arsenal policier, à circonscrire les manifestations pacifiques du 11 février, lors du trente et unième anniversaire de la révolution islamique.
Ce lundi à Genève, Téhéran passe au crible de l'examen périodique universel, un état des lieux du respect des libertés dans le pays orchestré par le Conseil des droits de l'homme. Et ce alors que les Iraniens de Suisse protestent contre le régime devant le palais des Nations. Interview de Shirin Ebadi.
Qu'êtes vous venue demander à Genève?
Cela fait huit mois que notre gouvernement refuse d'entendre le peuple. Il faut que cela change. Aidez-nous à éteindre cet incendie rapidement. Demain il sera trop tard. Jusqu'à présent, le peuple iranien a renoncé à la violence. Mais si cette situation persiste, je vous avertis: le jour viendra où les jeunes Iraniens ne pourront plus supporter cette répression, et alors il y aura un bain de sang, ce sera une terrible tragédie humaine! Ne l'oubliez pas, prenez-moi au sérieux.
L'Iran a demandé de faire partie cette année du Conseil des droits de l'homme. En tant que membre éventuel, il prétendrait s'occuper de la situation des autres pays. Mais le gouvernement ne respecte même pas son droit interne. Les gens sont arrêtés aux aurores à leur domicile, ce qui est une violation de nos lois nationales. On emprisonne les proches de militants pour faire pression.
J'ai prévenu la haut commissaire, Navi Pillay, et le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Il ne faut pas que l'Iran devienne un nouveau Zimbabwe! J'ai adressé une lettre ouverte au Conseil des droits de l'homme. Il faut que l'ONU envoie un rapporteur spécial (expert indépendant, ndlr) pour surveiller ce qui se passe sur place.
Les forces de police ont réussi à contenir les manifestations du 11 février. Peut-on parler d'un retour des mollahs?
Le 11 février a été une victoire pour la population, car, en dépit des violences du gouvernement, les gens sont descendus dans la rue.
Le mouvement vert (c'est ainsi que s'est autobaptisée la contestation pacifique, ndlr) n'avait que peu de succès auprès de la population dans les jours qui ont suivi les élections. Mais maintenant, ces manifestations rassemblent beaucoup de monde. Malgré les violences croissantes du gouvernement, les gens saisissent la moindre occasion pour se faire entendre.
Je ne peux pas dire combien de temps cela prendra, mais je peux assurer que le peuple iranien connaîtra la démocratie tôt ou tard.
Que pensez-vous que de sanctions économiques?
Nous sommes opposés aux attaques militaires ou aux sanctions économiques, qui ne feraient du tort qu'au peuple. Le pouvoir iranien peut contourner les sanctions économiques avec l'aide de la Chine ou de la Russie. Par contre, je vous demande de ne pas livrer à Téhéran des armes ou du matériel pouvant servir à la répression des opposants.
Il y a aussi d'autres moyens de faire pression: cesser notamment toute livraison de matériel informatique et de communication. Par exemple, Nokia et Siemens ont fourni au gouvernement des logiciels qui permettaient de surveiller les conversations téléphoniques, les sms, etc. Des gens ont été arrêtés grâce à ces logiciels.
Les autorités ont aussi paralysé internet, elles ont brouillé les émissions radio et télé venant de l'extérieur. On pourrait faire la même chose et empêcher le gouvernement iranien de diffuser ses propres programmes en langue étrangère en brouillant les réseaux officiels. Nous encourageons aussi les sanctions politiques.
Qu'entendez-vous par sanctions politiques?
Sans rompre les relations avec l'Iran, les délégations peuvent rappeler les ambassadeurs de Téhéran et laisser des chargés diplomatiques de moindre niveau. C'est une manière de montrer que les droits de l'homme doivent être respectés.
Par ailleurs, les hauts diplomates, lorsqu'ils viennent en visite en Iran, doivent aussi rendre visite aux familles des prisonniers, aux militants, aux journalistes indépendants.
Mais pour l'instant, les étudiants, les journalistes, les militants ne reçoivent plus de visas pour étudier à l'étranger ou participer à des colloques internationaux. Les mêmes pays qui refusent des visas à nos citoyens en donnent au moindre fonctionnaire iranien qui en fait la demande. Vous, en Occident, vous voulez punir notre peuple ou notre gouvernement? Il faut être clair. C'est cela que j'entends par sanction politique. Sans oublier que l'argent que gagne le gouvernement avec la corruption se trouve dans vos banques en Occident.
Vous défendez en tant qu'avocate des membres de la communauté bahaï*. Que pouvez-vous en dire?
Les bahaïs constituent l'une des minorités religieuses non reconnues par le gouvernement iranien. Ils sont donc privés de tous les droits économiques, civils ou politiques. Depuis la révolution islamique, ils ne sont même pas autorisés à étudier à l'université. Nous essayons depuis trente ans de porter l'affaire devant la Cour suprême.
Il y a environ vingt mois, sept de leurs dirigeants ont été arrêtés. Moi-même et plusieurs de mes collaborateurs les représentons. Pendant un an et demi, les autorités nous ont empêchés de rencontrer nos clients arrêtés. Nous n'avons même pas été autorisés à lire les notes inscrites aux dossiers.
Par la suite, j'ai pu lire la totalité du dossier, et pourtant je n'ai rien trouvé qui pouvait prouver ce que le procureur leur reprochait. Si un juge impartial examine ces dossiers, il les libère. Aujourd'hui, cinquante bahaïs sont détenus dans les prisons iraniennes. InfoSud
*En Iran, en dehors de l'islam, religion officielle, trois religions sont tolérées, juive, chrétienne et zoroastrienne. L'islam ne reconnaît pas les bahaïs, du fait que leur prophète Baha Ullah, d'origine persane et né au XIXe siècle, est postérieur à Mahomet, lui-même considéré par le Coran comme le sceau des prophètes.
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