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Mystères et contredanses

Paru le Samedi 06 Février 2010
   RODERIC MOUNIR    

Culture HAÏTI La population se relève à peine du séisme le plus meurtrier de son histoire. Alors qu'on glose volontiers sur une supposée «malédiction haïtienne», l'extraordinaire vitalité de la culture locale se nourrit d'un imaginaire vaudou méconnu et d'une complexe juxtaposition d'héritages.
«Enfer et damnation». Tel serait le destin de la perle des Antilles, devenue Haïti-la-maudite si l'on en juge par les titres de la presse internationale après le séisme du 12 janvier. La liste des calamités est longue, il est vrai, de coups d'Etat à répétition en coups durs de Dame Nature. Sans parler d'une pauvreté endémique et d'une corruption que les tutelles étrangères n'ont pas éradiquées, loin s'en faut. Mais Haïti, on le sait aussi, est une terre de culture incroyablement fertile, qui a irrigué le monde de sa peinture, sa littérature, sa musique.
A l'heure où l'île panse ses plaies et songe à sa reconstruction, les initiatives du monde artistique se multiplient. Un téléthon de George Clooney et Wyclef Jean, une nouvelle version de We are the World avec Wyclef Jean toujours et Barbara Streisand, Céline Dion, Usher, Bono, Lady Gaga entre autres. Universal Music sort Urgence Haïti, compilation avec Vanessa Paradis, Marc Lavoine, Renan Luce, Nolwenn Leroy, etc. A Genève, un «Concert pour Haïti» réunira Stephan Eicher, Kassav', Pascal Obispo et Joey Starr le 24 février à l'Arena.
Voilà pour l'actualité. Haïti sort donc de l'oubli à chaque nouveau revers. Pourquoi? Outre les causes mentionnées plus haut, peut-être faut-il plonger dans l'âme insulaire et irrédentiste d'un peuple qui, autrefois, a chassé par la force les armées françaises (première république noire de l'Histoire, Haïti a proclamé son indépendance en 1804). Cette âme est évidemment pétrie de vaudou, abstraction faite des clichés véhiculés par le cinéma hollywoodien des années 1930-40 – zombies aux yeux écarquillés et vierges effarouchées.

«HALLUCINATION DE L'HISTOIRE»
«Haïti est tout sauf laïc, explique Emmanuelle Honorin. Il y a une cohabitation permanente des dieux et des hommes. Le vaudou dicte les rites religieux, le savoir médical, l'organisation sociale. La musique n'est qu'une expression qui accompagne l'ensemble.» Journaliste et organisatrice d'événements culturels, diplômée en ethnologie spécialisée dans la musique haïtienne, Emmanuelle Honorin a réalisé en 1997 avec le cinéaste Charles Najman une compilation de musique traditionnelle d'Haïti, «Fond-des-Nègres, Fond-des-Blancs», parue sur le label Buda. Elle participera, la semaine prochaine à Paris, au lancement du Réseau Culture Haïti. «Je me suis penchée sur les rites de possession, notamment gnawa du Maroc. Haïti a été une étape logique, car c'est un important foyer dahoméen (du royaume de Dahomey fondé en XVIIe siècle dans l'actuel Bénin, ndlr). Beaucoup d'ethnologues africains font le pèlerinage d'Haïti, où les temples de la diaspora sont très bien préservés.»
Paradoxalement, ce sont les vestiges de la vieille Europe qui intéressent Emmanuelle Honorin: les contredanses, scottish et autres menuets qui font partie intégrante des danses haïtiennes. «Quand on parcourt les campagnes, on tombe sur des papys jouant du violon et de vieilles dames en robes d'époque qui ont des gestes extrêmement typés. Ces traditions ont glissé des cours royales aux maisons de maîtres, puis à leurs esclaves. Il y a là toute une couche d'histoire blanche qui est négligée par l'approche afrocentriste militante. Et on retrouve la même arrogance citadine que partout ailleurs, avec une intelligentsia déconnectée de la réalité agraire et de l'imaginaire qui va avec. Le pays est sectorisé à l'extrême, les gens vivent dans des temps très différents».
Ainsi, la journaliste réfute-t-elle les notions de fusion ou de métissage, «termes qui s'appliquent lorsque les éléments constitutifs se fondent dans un tout. Dans le cas d'Haïti, je parlerai plutôt de juxtaposition. C'est comme si le temps s'était arrêté à la Révolution française. Une hallucination de l'Histoire».

CALYPSO KITSCH ET RAP CRÉOLE
Mais pourquoi la musique haïtienne, si variée et riche d'héritages, n'est-elle pas aussi populaire dans le reste du monde que celle des îles voisines? On ne peut pas dire que le compas, le rara et la musique rasin (racine) bénéficient de la même aura que les rythmes reggae, ragga et dancehall jamaïcains, ou que la musique cubaine et ses orchestres de septuagénaires fringants, type Buena Vista Social Club. «Vous savez, avant de connaître le son et la trova cubains, il a fallu faire un détour par la salsa qui est une invention new-yorkaise (de la diaspora latino de Spanish Harlem, ndlr). Haïti ne possède pas les mêmes formes de musique urbanisées et formatées. Ses expressions restent intrinsèquement religieuses, donc plus difficilement assimilables.»
Un fait qui n'empêche pas un jeune historien parisien comme Louis Collin d'en faire sa passion. Il anime un site web spécialisé (www.musiquehaitienne.fr), visité chaque jour par 300 à 400 internautes. «De France, du Canada, mais aussi d'Haïti», confie-t-il avec une pointe de fierté, aussitôt pondérée de tristesse. «Depuis le tremblement de terre, ces visites-là ont complètement cessé.» Son intérêt, outre musical, est aussi historique: «En tant que Français, donc ancien colon, Haïti fait partie de mon histoire. La musique vaudoue a toujours été un instrument de résistance.»
Louis Collin s'efforce de faire de son site un carrefour en publiant des «news». Il se tient aussi au courant des dernières tendances. «Le compas nouvelle génération s'affranchit d'une tradition en partie discréditée, musique de carte postale proche du calypso qui fut récupérée jadis par le régime Duvalier. Quant au rap créole, il est intéressant car il n'imite pas le ragga jamaïcain. On y retrouve les instrumentations lancinantes du rara vaudou et des rythmiques pas simplement binaires.» Rappeur créole emblématique, Jimmy O, poulain de Wyclef Jean, compte malheureusement parmi les victimes du séisme...

«LA RÉVOLTE DES ZOMBIS»
Cyril Forman, alias Atissou Loko, est un percussionniste haïtien établi à Paris. Il a réalisé quatre albums avec son groupe Adjabel sous le titre Racines (le cinquième est en préparation). Fils d'un juif russe et d'une Haïtienne de la moyenne bourgeoisie de Petit-Goäve, une ville côtière de l'ouest de l'île, il était prédestiné au métissage. Cyril Forman a été bercé par les rythmes ruraux. Son initiation à la culture «tanbour» s'est faite aux Gonaïves, capitale de l'indépendance haïtienne et sanctuaire des traditions africaines.
Adjabel ajoute de la pop, du blues et du reggae au style racine que Forman a découvert lors d'un retour dans son île natale. Les groupes phares du genre, Ram, Boukan Ginen et Boukman Eksperyans, chantent en créole des textes radicaux qui trouvent écho parmi une population exaspérée par la corruption et les ingérences étrangères. Boukman Eksperyans, du nom du prêtre insurgé Dutty Boukman (dont Toussaint Louverture fut le lieutenant) en appelle à «la révolte des zombis»! «Beaucoup de bons musiciens de la génération précédente ont souffert de la fin de la dictature, explique Atissou Loko, parce qu'ils ne s'étaient pas assez engagés contre elle, sans forcément la soutenir.»
Populaire en Haïti, la musique racine n'a pas connu le succès mondial du zouk de Kassav', Zouk Machine et autres usines à tubes antillaises. «Dans les années 1980, les Guadeloupéens et Martiniquais ont pris les rythmes haïtiens et les ont modernisés. Aujourd'hui, Boukman Eksperyans et Ram ont beau être signés sur des labels internationaux et jouer à l'étranger, leur son est trop synthétique et pas assez organique pour le public international.»
Cyril «Atissou» Forman, lui, reste attaché aux percussions traditionnelles: «Etudier le tambour haïtien, c'est remonter de cinq mille ans jusqu'en Egypte via l'Afrique de l'Ouest.» Parvenu au grade suprême d'amiral, il joue des trois tambours vaudous – manman, segon et boula – qui se répondent en un flux continu conduisant à la transe.

HAÏTI AU «POINT ZÉRO»?
Paradoxe de celui qui enregistre dans de beaux studios, enchaîne les concerts et joue dans le métro par plaisir, le musicien vit le dilemme de l'expatrié: pas vraiment Français, plus vraiment Haïtien. «Je suis un Parisien de Petit-Goäve», lâche-t-il avec une désinvolture forcée. «Petit-Goäve est l'une des villes les plus touchées par le séisme, même si on en parle moins que de Port-au-Prince ou Léogane. Ma famille va bien, mais je ne l'appelle pas trop souvent car ce n'est que mauvaises nouvelles. Dès que les liaisons aériennes le permettront, j'irai voir par moi-même.»
Difficile de prédire l'avenir. Citant l'écrivain Dany Laferrière, Emmanuelle Honorin espère que ce pays «au point zéro de son histoire» saura saisir l'opportunité d'un renouveau radical. «Haïti vient de vivre l'événement le plus important depuis sa révolution. Tout est à refaire à partir de cette catastrophe 'neutre' – ni politique, ni économique.» Qui prendra les choses en main? «Il n'y a qu'à regarder une carte: la proximité géographique et familiale avec les Etats-Unis est évidente. Ce pays nourrit Haïti depuis longtemps! A l'inverse, l'Amérique s'haïtianise, beaucoup d'Haïtiens ont réussi là-bas. «L'implication de la diaspora va favoriser la mixité sociale», estime aussi Cyril Forman. Pour Emmanuelle Honorin, «les dichotomies d'autrefois sont en train de disparaître.» De quoi faire réfléchir le reste du monde et, espérons-le, profiter à Haïti.



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Musiques haïtiennes

   RMR    

Ecouter.
- «Fond-des-nègres/Fond-des-blancs. Musiques paysannes d'Haïti», CD Buda Musique (1997).
- «Tumbélé! Biguine, afro & latin sounds from the French Caribbean, 1963-74», CD Soundway (2009).
- «SOS Haiti: une compilation pour Haïti», avec Ti Coca & Wanga-Nègès, Belo, Melissa Laveaux, Adjabel, Toto Bissainthe etc, en format mp3 ici: http://mp3.mondomix.com/sos-haiti


- Sélection et extraits sonores sur www.musiquehaitienne.fr/ecouter-musique



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Trésors sonores restitués

   RMR    

C'est une somme impressionnante et un document essentiel à la connaissance de la musique haïtienne que vient d'éditer le label Harte Recordings. Alan Lomax in Haiti est un coffret de dix CD accompagné d'un volumineux appareil critique et iconographique. L'objet prend un sens forcément plus grave depuis le séisme du 12 janvier – une part du produit des ventes est désormais reversée à des organisations humanitaires –, mais il n'en conserve pas moins son intérêt propre.
Car Alan Lomax ne faisait rien à moitié. L'ethnomusicologue et folkloriste étasunien (1915-2002), qui mena de front une carrière de musicien et de producteur (pour Woody Guthrie et Pete Seeger notamment), a accumulé des milliers d'heures d'enregistrements en un demi-siècle de pérégrinations sur tous les continents. L'essentiel de sa collecte s'est concentré sur les Etats-Unis et les Caraïbes – ses American Folk Music Series font encore autorité.
L'homme avait de qui tenir, car son père exerça avant lui la fonction d'archiviste sonore pour le compte de la Bibliothèque du Congrès. C'est sur mandat de la prestigieuse institution qu'Alan Lomax et son épouse Elizabeth, âgés de 21 et 19 ans, s'envolent pour Haïti en décembre 1936. Ils affrontent les lourdeurs de l'administration locale, les conditions de travail harassantes dues au matériel de l'époque, la fièvre et la dysenterie.
Mais l'ethnomusicologie moderne, en plein boom, trouve indéniablement un terrain fertile dans le sentiment nationaliste et afrocentriste qui s'exprime alors, au lendemain d'une occupation de près de vingt ans par les troupes étasuniennes – officiellement pour pallier une instabilité politique chronique, en réalité pour préserver des intérêts économiques et stratégiques dans la région.
En quatre mois et en dépit de son inexpérience, le couple Lomax collecte plus de 1500 chants et rythmes de percussions, auxquels s'ajoutent des kilomètres de pellicule immortalisant les danses. C'est ce travail qui, après sept décennies passées dans les cartons de la Bibliothèque du Congrès, est enfin rendu public. Alan Lomax in Haiti renferme 287 plages musicales restaurées avec la technologie numérique la plus pointue, deux ouvrages reliés – l'un comprenant les annotations originales de Lomax pour chaque chant, ainsi que sa correspondance durant l'expédition, l'autre offrant les transcriptions créoles et traductions anglaises des oeuvres, et des commentaires de l'ethnomusicologue Gage Averill. Harte Recordings y adjoint encore la reproduction d'une carte d'Haïti en 1937, des photographies et des films retraçant l'expédition.


TOUTE LA GAMME

Musique des «troubadours» (groupes de bals itinérants), fanfares de carnaval, comptines enfantines, chants des paysans, litanies vaudoues, bluettes de la bourgeoisie citadine et captation de futures vedettes, tel le pianiste et compositeur Ludovic Lamothe, surnommé le «Chopin noir»: c'est toute la gamme de la musique haïtienne de l'époque qui se dévoile au fil des disques,séparés en dix catégories.
D'une valeur sans doute plus documentaire que récréative, cette réalisation a été chapeautée par le Centre pour l'égalité entre les cultures d'Alan Lomax, qui conserve à New York ses archives et poursuit son travail de mise en valeur des expressions traditionnelles du monde. Lorsque la situation le permettra, les documents originaux devaient être restitués à Haïti, bouclant ainsi la boucle. RMR



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Reconstruire par la culture

   RMR    

«Quand tout tombe, quand tout fout le camp, il reste la culture», dixit l'écrivain haïtien Dany Laferrière. Fort de cette devise, le Réseau Culture Haïti sera lancé le 14 février à Paris à l'occasion d'un bal créole à la Bellevilloise, dans le 20e arrondissement. A l'affiche, plusieurs artistes antillais tels la chanteuse folk canadienne de Haïti Melissa Laveaux, l'artiste pop-soul Karlex, le percussionniste Atissou Loko et Bélo, «Prix Découvertes 2006» de Radio France Internationale.
Composé d'associations et de structures culturelles haïtiennes et françaises, d'artistes, éditeurs et organisateurs de spectacles, le Réseau Culture Haïti soutiendra des projets à long terme. Il se fixe cinq objectifs: lever des fonds en faveur du secteur culturel haïtien; inventorier les dégâts subis par le patrimoine culturel et évaluer la situation des artistes touchés par le séisme; créer un réseau international de résidences, de créations, de formations et de bourses; soutenir la circulation en France et en Europe des artistes venant d'Haïti; collaborer avec les institutions haïtiennes, françaises et internationales oeuvrant dans le même sens.
Une première récolte de fonds est lancée au profit de «l'emblématique péristyle vaudou» de feu Mme Nerval à Jacmel (photo ci-contre). Un édifice auquel Emmanuelle Honorin et Charles Najman, membres fondateurs du Réseau Culture Haïti, ont consacré un film en 1999 (Les Illuminations de Madame Nerval). RMR
Note : www.reseau-culture-haiti.org (site ouvert dès le 14 février)



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