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«Donneurs de leçons et profiteurs»

Paru le Samedi 23 Janvier 2010
   PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ    

Solidarité

Washington et Paris se disputent le «sauvetage» d'Haïti. N'est-ce pas indécent de voir des présidents se refaire une cote de popularité sur le dos des Haïtiens?

La politique n'est que défense d'intérêts particuliers... Il y a bientôt des élections en France et Obama vient encore de subir un dur revers. Je vois tout de même une différence: Haïti a toujours été dans l'oeil de Washington, car elle fait partie de son «arrière-cour». L'ascension d'Obama était prometteuse, car pour la première fois un président montrait un certain intérêt à aider le pays. En revanche, Paris a totalement abandonné Haïti à son sort. En 2008, la France s'est montrée incapable de réunir le dixième de la somme demandée par l'ONU en faveur d'Haïti! D'ailleurs, les frictions actuelles sont surtout le fait des Français. Les Américains s'en fichent; ils agissent. Indécence... oui sans doute. Mais pour sauver 200 000 personnes de la faim et des maladies, ça m'est égal.

Ces deux pays ne portent-ils pas une lourde responsabilité dans la situation d'Haïti?

Assurément! Ceux qui jouent aujourd'hui les donneurs de leçon ont énormément profité d'Haïti. Cela fait des années qu'ils font et défont nos gouvernements.


Sans compter la «dette historique» (lire ci-contre) que votre gouvernement réclamait à la France...

L'initiative avait été très mal reçue par Paris. Et notre pouvoir était trop fragile pour la mener à bien. Pourtant, en prenant la seule «rançon» exigée [en 1825] par la France pour accepter notre indépendance, cela ferait des milliards (l'équivalent de 21 milliards de dollars, selon les calculs haïtiens de 2003, ndlr).


Cette affaire a-t-elle précipité le renversement d'Aristide en 2004?

Elle a été l'un des prétextes. En réalité, un an et demi avant la chute d'Aristide, il y a eu une réunion à Ottawa (au Canada, ndlr), lors de laquelle les gouvernements américain, canadien et français ont planifié le départ du président et la mise en place de la tutelle de l'ONU. Les Etats-Unis, en particulier, ne voulaient simplement plus d'Aristide. Ses discours «populistes» leur ont juste facilité la tâche.


Les Etats-Unis avaient remis Jean-Bertrand Aristide au pouvoir en 1994, après son premier renversement par les militaires en 1991. Pourquoi auraient-ils planifié le second?

En 1994, les Américains avaient ramené Aristide à Port-au-Prince pour qu'il termine ses derniers mois de mandat. Ils ne pensaient pas qu'il serait réélu quelques années plus tard. Pendant les trois ans de son second mandat, Haïti n'a pas reçu un centime d'aide américaine. Les seuls dollars qui sont arrivés ont été pour des ONG anti-Aristide. Ce petit curé des pauvres flattait les masses avec ses discours contre les riches. Malgré ses erreurs, c'est le seul homme politique réellement populaire en Haïti. C'est pour cela que son parti a été empêché par le Conseil électoral provisoire de se présenter aux élections sénatoriales partielles l'an dernier et qu'il devait être exclu des législatives de février prochain... Préval [ancien premier ministre d'Aristide, ndlr] est à la tête de ce qu'on appelle un «gouvernement de doublures», il a été élu avec les voix qui se portaient sur Aristide. Mais le pouvoir réel a été remis à d'autres secteurs.


Quels sont les intérêts étasuniens en Haïti?

Ils sont stratégiques, par la situation géographique du pays, mais également économiques. Tous les grands acteurs haïtiens ont des liens aux Etats-Unis, voire un passeport américain caché. Sans compter que la diaspora haïtienne joue un rôle croissant aux Etats-Unis.


On ne peut toutefois exonérer le président Aristide dans sa chute...

Son manque de diplomatie, pas seulement à l'égard des bailleurs de fonds internationaux mais aussi en politique intérieure, a fini par susciter des oppositions dans tous les secteurs du pays. Tout le monde était contre nous! Et je ne peux nier que des personnes ont été persécutées pour leurs opinions. Mais aussi de la part de ses adversaires! Sans doute Aristide avait-il accordé trop de place à certains groupes provenant des secteurs populaires... Les Chimères1, et tout cela, ça a existé!
PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ
Note : 1Bandes armées à mi-chemin entre banditisme et paramilitaires liées au Fanmi Lavalas, le parti de Jean-Baptiste Aristide



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