TERESA WEGRZYN
AMÁLIA RODRIGUES Plusieurs hommages sont en cours au Portugal à l'occasion du dixième anniversaire de la mort de la chanteuse emblématique. Récit d'un parcours exceptionnel entaché de quelques méprises.
Le fado entrera-t-il bientôt au Patrimoine immatériel culturel de l'Humanité à l'Unesco? Sa candidature sera prochainement déposée. Lisbonne s'y prépare et rend hommage à la chanteuse Amália Rodrigues, génie vocal de la «saudade» et figure centrale de la culture portugaise du XXe siècle.
«A la fin de la messe funèbre à l'église Estrela, son déchirant grito (cri), a provoqué un effet de foudre! Et tout le monde applaudissait, comme habituellement après chaque concert d'Amália», se souvient son biographe Victor Pavão dos Santos. Ce 9 octobre 1999, après la cérémonie, les gens avançaient vers le cimetière «dos Prazeres», les portraits d'Amália dans les mains, chantant l'emblématique «Ai, Mouraria» et «Povo que lavas no rio» de Pedro Homen de Mello, un poème transformé aussitôt en hymne populaire portugais. «Une fois à l'intérieur du cimetière, les gens se sont mis d'un coup à chanter individuellement, par-ci par-là et il s'est produit une polyphonie spontanée de fado. Jamais, je n'ai vécu auparavant un moment si émouvant», commente Joaquim Pais de Brito, directeur du Musée d'ethnographie de Lisbonne et grand expert du fado.
La tombe d'Amália est alors devenue un lieu de culte et de pèlerinage. Ses fidèles y emmenaient objets, photos et fleurs, jusqu'au transfert de sa dépouille au Panthéon National, en 2001. Première femme portugaise à parvenir à cet honneur, Amália Rodrigues, est désormais associée à la mémoire et l'identité collective de son pays. A ses côtés, les immortels Vasco da Gama et Luis de Camões, dont elle a chanté les poèmes. A l'occasion de ce dixième anniversaire de sa mort, Fernando Dacosta écrit dans la revue littéraire JL: «Camões a donné l'âme au Portugal, Pessoa la pensée et Amália la voix»: le grand trio de la culture portugaise.
«vibrations extra-humaines»
«Amália dans le monde et le monde d'Amália»: tel est le titre de l'exposition commémorative du Panthéon national, parmi bien d'autres manifestations organisées actuellement à Lisbonne. Il révèle l'ampleur de la carrière de la «rheina do fado», qui a hissé le chant de la «saudade» au niveau d'un art. Et quel parcours que celui de cette artiste universelle, qui courut la planète entière, frénétiquement ovationnée de la Scala de Milan au Teatro Sistina à Rome et au Philharmonic Hall de New York, en passant par les plus prestigieuses salles de concerts du monde.
Bruno Coquatrix, directeur de l'Olympia à Paris, avait même projeté d'ouvrir, rien que pour elle, une maison de fado... sur la Tour Eiffel! Au Japon, les fous de cette artiste méditerranéenne se sont mis à apprendre le portugais en masse et à jouer de la guitare à douze cordes, l'attribut indispensable des fadistes. Amália Rodrigues se produisait aussi régulièrement en Suisse. Elle y donna son dernier récital à Genève, le 27 novembre 1993.
Nuno Vieira de Almeida, musicologue et ami de la chanteuse explique le secret de l'immense succès de ses 60 ans de carrière internationale par sa manière d'interpréter le fado: «Elle atteignait une rare dimension tragique. Pour les qualités vocales et son talent dramatique la comparaison d'Amália Rodrigues avec Maria Callas n'est pas exagérée. Amália était capable de produire des vibrations extra-humaines. Elle n'avait aucune faiblesse vocale. Il fallait l'entendre chanter sans micro!»
DE LA MISèRE AU PINACLE
Toute petite, Amália chantait à la maison avec son grand-père les tangos de Carlos Gardel. Les gens s'arrêtaient devant les fenêtres. «La pauvreté a ses limites, mais la nôtre les dépassait largement», confiait Amália à Victor Pavão dos Santos, à propos de son enfance. Fille d'une famille de neuf enfants, Amália fréquente peu l'école. Elle doit commencer à travailler dès douze ans, comme brodeuse, puis repasseuse et ouvrière d'usine, avant de vendre des oranges au marché d'Alcântara. Là, elle chante derrière son stand et sa belle voix attire l'attention des passants. Quelqu'un lui propose de se présenter à Retiro da Severa, une maison de fado. C'est immédiatement un grand succès. «Son arrivée sur la scène a provoqué une sorte de dépression collective chez les professionnels. Avec sa voix si puissante, elle a écarté les autres fadistes, qui lui en voulaient évidemment», rappelle Joaquim Pais de Brito.
En dépit de son énorme popularité, Amália n'a jamais cédé aux concessions dictées par la vulgarité commerciale. En 1960, elle rencontre Alain Oulman. Un tournant dans sa carrière. Elle change radicalement de style. «L'homme d'affaire d'origine française, né au Portugal, ne composait la musique que pour son plaisir. Sous son impulsion, Amália Rodrigues allait procéder aux transformations harmoniques du fado qui gagne ainsi en signification émotionnelle jusque-là inconnue. Elle se tourne également vers la grande poésie portugaise», raconte Jean-François Chougnet, commissaire de l'exposition «Amália, coração independente» (Amalia, coeur indépendant), au Musée Berardo, à Belém, un quartier de Lisbonne. Elle doit à son nouveau guide artistique ses plus belles mélodies. Aujourd'hui encore, Com que voz (CD Valentim de Carvalho / EMI, 1970), ---
--- est considéré comme le meilleur disque jamais gravé au Portugal.
Quand la Police de vigilance et de défense de l'Etat, la PIDE, arrête Alain Oulman qu'elle accuse d'avoir loué sa maison à un groupe d'opposants armés au régime salazariste, la fructueuse collaboration avec Amália prend fin. Oulman échappera à la prison et s'exilera en France grâce à l'intervention de Raymond Aron. Le Musée du fado de Lisbonne rend aussi hommage à cet artiste franco-portugais.
La commémoration d'Amália a en outre le mérite de mettre un terme aux accusations sur son rôle officiel pendant l'Estado Novo, le régime militaire au pouvoir de 1933 à 1974. Ironiquement baptisée «la dernière caravelle des Découvertes», elle fut ostracisée après la Révolution des oeillets de 1974. Elle s'absente de la scène portugaise, avant d'y réapparaître une dizaine d'années plus tard, sur l'intervention de ses amis français. Nuno Vieira de Almeida explique à sa décharge qu'elle «était une femme apolitique, vivant pratiquement à l'étranger. Néanmoins, durant la dictature elle chantait aussi un fado engagé et appuyait financièrement les fonds clandestins de soutien aux prisonniers politiques».