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Icône du fado et d'un peuple

Paru le Samedi 19 Décembre 2009
   TERESA WEGRZYN    

Culture AMÁLIA RODRIGUES Plusieurs hommages sont en cours au Portugal à l'occasion du dixième anniversaire de la mort de la chanteuse emblématique. Récit d'un parcours exceptionnel entaché de quelques méprises.
Le fado entrera-t-il bientôt au Patrimoine immatériel culturel de l'Humanité à l'Unesco? Sa candidature sera prochainement déposée. Lisbonne s'y prépare et rend hommage à la chanteuse Amália Rodrigues, génie vocal de la «saudade» et figure centrale de la culture portugaise du XXe siècle.
«A la fin de la messe funèbre à l'église Estrela, son déchirant grito (cri), a provoqué un effet de foudre! Et tout le monde applaudissait, comme habituellement après chaque concert d'Amália», se souvient son biographe Victor Pavão dos Santos. Ce 9 octobre 1999, après la cérémonie, les gens avançaient vers le cimetière «dos Prazeres», les portraits d'Amália dans les mains, chantant l'emblématique «Ai, Mouraria» et «Povo que lavas no rio» de Pedro Homen de Mello, un poème transformé aussitôt en hymne populaire portugais. «Une fois à l'intérieur du cimetière, les gens se sont mis d'un coup à chanter individuellement, par-ci par-là et il s'est produit une polyphonie spontanée de fado. Jamais, je n'ai vécu auparavant un moment si émouvant», commente Joaquim Pais de Brito, directeur du Musée d'ethnographie de Lisbonne et grand expert du fado.
La tombe d'Amália est alors devenue un lieu de culte et de pèlerinage. Ses fidèles y emmenaient objets, photos et fleurs, jusqu'au transfert de sa dépouille au Panthéon National, en 2001. Première femme portugaise à parvenir à cet honneur, Amália Rodrigues, est désormais associée à la mémoire et l'identité collective de son pays. A ses côtés, les immortels Vasco da Gama et Luis de Camões, dont elle a chanté les poèmes. A l'occasion de ce dixième anniversaire de sa mort, Fernando Dacosta écrit dans la revue littéraire JL: «Camões a donné l'âme au Portugal, Pessoa la pensée et Amália la voix»: le grand trio de la culture portugaise.


«vibrations extra-humaines»

«Amália dans le monde et le monde d'Amália»: tel est le titre de l'exposition commémorative du Panthéon national, parmi bien d'autres manifestations organisées actuellement à Lisbonne. Il révèle l'ampleur de la carrière de la «rheina do fado», qui a hissé le chant de la «saudade» au niveau d'un art. Et quel parcours que celui de cette artiste universelle, qui courut la planète entière, frénétiquement ovationnée de la Scala de Milan au Teatro Sistina à Rome et au Philharmonic Hall de New York, en passant par les plus prestigieuses salles de concerts du monde.
Bruno Coquatrix, directeur de l'Olympia à Paris, avait même projeté d'ouvrir, rien que pour elle, une maison de fado... sur la Tour Eiffel! Au Japon, les fous de cette artiste méditerranéenne se sont mis à apprendre le portugais en masse et à jouer de la guitare à douze cordes, l'attribut indispensable des fadistes. Amália Rodrigues se produisait aussi régulièrement en Suisse. Elle y donna son dernier récital à Genève, le 27 novembre 1993.
Nuno Vieira de Almeida, musicologue et ami de la chanteuse explique le secret de l'immense succès de ses 60 ans de carrière internationale par sa manière d'interpréter le fado: «Elle atteignait une rare dimension tragique. Pour les qualités vocales et son talent dramatique la comparaison d'Amália Rodrigues avec Maria Callas n'est pas exagérée. Amália était capable de produire des vibrations extra-humaines. Elle n'avait aucune faiblesse vocale. Il fallait l'entendre chanter sans micro!»


DE LA MISèRE AU PINACLE

Toute petite, Amália chantait à la maison avec son grand-père les tangos de Carlos Gardel. Les gens s'arrêtaient devant les fenêtres. «La pauvreté a ses limites, mais la nôtre les dépassait largement», confiait Amália à Victor Pavão dos Santos, à propos de son enfance. Fille d'une famille de neuf enfants, Amália fréquente peu l'école. Elle doit commencer à travailler dès douze ans, comme brodeuse, puis repasseuse et ouvrière d'usine, avant de vendre des oranges au marché d'Alcântara. Là, elle chante derrière son stand et sa belle voix attire l'attention des passants. Quelqu'un lui propose de se présenter à Retiro da Severa, une maison de fado. C'est immédiatement un grand succès. «Son arrivée sur la scène a provoqué une sorte de dépression collective chez les professionnels. Avec sa voix si puissante, elle a écarté les autres fadistes, qui lui en voulaient évidemment», rappelle Joaquim Pais de Brito.
En dépit de son énorme popularité, Amália n'a jamais cédé aux concessions dictées par la vulgarité commerciale. En 1960, elle rencontre Alain Oulman. Un tournant dans sa carrière. Elle change radicalement de style. «L'homme d'affaire d'origine française, né au Portugal, ne composait la musique que pour son plaisir. Sous son impulsion, Amália Rodrigues allait procéder aux transformations harmoniques du fado qui gagne ainsi en signification émotionnelle jusque-là inconnue. Elle se tourne également vers la grande poésie portugaise», raconte Jean-François Chougnet, commissaire de l'exposition «Amália, coração independente» (Amalia, coeur indépendant), au Musée Berardo, à Belém, un quartier de Lisbonne. Elle doit à son nouveau guide artistique ses plus belles mélodies. Aujourd'hui encore, Com que voz (CD Valentim de Carvalho / EMI, 1970), ---
--- est considéré comme le meilleur disque jamais gravé au Portugal.
Quand la Police de vigilance et de défense de l'Etat, la PIDE, arrête Alain Oulman qu'elle accuse d'avoir loué sa maison à un groupe d'opposants armés au régime salazariste, la fructueuse collaboration avec Amália prend fin. Oulman échappera à la prison et s'exilera en France grâce à l'intervention de Raymond Aron. Le Musée du fado de Lisbonne rend aussi hommage à cet artiste franco-portugais.
La commémoration d'Amália a en outre le mérite de mettre un terme aux accusations sur son rôle officiel pendant l'Estado Novo, le régime militaire au pouvoir de 1933 à 1974. Ironiquement baptisée «la dernière caravelle des Découvertes», elle fut ostracisée après la Révolution des oeillets de 1974. Elle s'absente de la scène portugaise, avant d'y réapparaître une dizaine d'années plus tard, sur l'intervention de ses amis français. Nuno Vieira de Almeida explique à sa décharge qu'elle «était une femme apolitique, vivant pratiquement à l'étranger. Néanmoins, durant la dictature elle chantait aussi un fado engagé et appuyait financièrement les fonds clandestins de soutien aux prisonniers politiques».



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Amalia Rodrigues, notes

   Co, LIB    

A voir.
Expositions à Lisbonne. Museu Coleção Berardo: «Amália, coracão independente» (Amália, coeur indépendant), jusqu'au 2 février 2010.
Museu do Fado: «Amália em Nova Iorque» (Amalia à New York), jusqu'au 20 décembre 2009 et «As mãos que trago (Alain Oulman, 1928-1990)» (Les mains que j'emmène), jusqu'au 31 décembre 2009.



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Le fado pour tuer la maladie de l'absence

   TWN    

De cet amalgame surgit le personnage clé de l'aveugle, au centre de la morphologie du fado. Il chante la chronique sociale improvisée de la ville, composée de faits divers, de tragédies, de crimes et des transformations de la cité. C'est à Alfama, à Bairro Alto et dans le quartier Mouraria, l'ancienne ville maure de Lisbonne, que se compose peu à peu ce canon du fado.


pour éduquer

Ce chant bâtard a perdu au fils du temps sa dimension réaliste. Il préfère évoquer une certaine difficulté à vivre, plus universelle. Au début de la République, dès le 5 octobre 1910, les classes de gauche, surtout dans le milieu de typographes, tentent d'utiliser le fado pour éduquer une population à 70% analphabète. La révolution militaire de 1926 étouffera ce mouvement social et introduira la censure, début d'une véritable stratégie de conversion forcée du fado. «Dorénavant le fadiste doit se procurer une carte professionnelle», nous raconte Joaquim Pais De Brito. «La radio, outil privilégié des Salazaristes, n'admet plus sur ses ondes les voix irrégulières, rauques, celles des bouches édentées des marginaux qui ne dorment pas la nuit».
Plus tard, le régime exigea qu'on chante dans les lieux spécifiques, casa do fado, pour mieux cibler les fadistes et les garder sous l'oeil vigilant de la PIDE, la Police de vigilance et de défense de l'Etat. Ces établissements étroitement contrôlés à l'époque et interdits aux amateurs, jouent aujourd'hui un rôle de soutien aux pauvres dans la détresse grandissante de certains quartiers de Lisbonne. «Les associations de quartiers préparent des fêtes de solidarité dont le bénéfice va aux plus démunis. J'ai assisté plusieurs fois à ce genre de manifestations, parfois très émouvantes. Un jour, on a collecté de l'argent pour une vieille dame en phase terminale du cancer, ne parvenant pas à payer son propre enterrement».


marathon du fado

Autre phénomène, très populaire, évoqué par Joaquim Pais De Brito: la Grande Noite do Fado, un concours marathon du fado, organisé au Coliseu dos Recreios à Lisbonne. Depuis cinquante ans, des chanteurs amateurs envoyés par les associations culturelles concourent pour la promotion du meilleur fado. «J'ai assisté à cette nuit où Camané, célèbre fadiste aujourd'hui et un enfant de dix ans à l'époque, a gagné. Il avait écarté une centaine de chanteurs. Tout a commencé à vingt-deux heures et fini à neuf heures du matin.» En hiver, on organise encore des nuits de fado dans les quartiers, de manière décentralisée.
En dehors de ces manifestations locales, il existe un véritable vivier de jeunes chanteurs, comme Mariza ou Ana Moura. Leur parcours commence parfois à l'étranger et ces personnes accèdent directement au système de vente de disques. Ces jeunes espoirs chantent néanmoins encore et toujours l'éternel fado, qui tue la «saudade», cette «maladie de l'absence», comme l'écrit le philosophe Eduardo Lourenço. TWN



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