ELISABETH STOUDMANN
Longiligne, vêtu à l'occidentale, Souleymane Cissé est à la fois un homme de rigueur, de combat et d'engagement. Un «maître» pour qui les mots exigence et foi en l'humanité vont de pair, un de ces hommes qui vécut la révolution des pays d'Afrique de l'Ouest, qui a cru et continue de croire en l'avenir de l'Afrique.
Rencontré à la Maison des Arts du Grütli le mois dernier, peu avant la projection de son nouveau film Min Yé, ce réalisateur malien hors pair porte un regard incisif derrière ses petites lunettes métalliques. Sa voix est douce, chaleureuse, mais sait se faire cassante sitôt que son interlocuteur ne pose pas la bonne question. Pour mieux marquer son propos, il n'hésite d'ailleurs pas à répéter certaines de ces phrases, péremptoire. La veille, son film le plus célèbre, Yeelen, Prix du Jury à Cannes en 1987, était projeté dans le cadre du Festival Tambour Battant.
censuré et emprisonné
Souleymane Cissé a choisi de devenir un homme de caméra contre l'avis de ses parents, car il ressentait le besoin de «voir et de faire voir». Tous ses films montrent le verso de la carte postale malienne, avec un ton surprenant, parfois drôle, parfois bouleversant. Le Mali de Souleymane Cissé est urbain et rural, parfois violent, les rapports entre hommes et femmes n'y sont pas faciles. Certaines de ses images et de ses dialogues sont si forts qu'ils reviennent nous hanter à notre insu.
Den Muso (La Fille, 1975) son premier long métrage, parle du viol d'une jeune muette. Il sera interdit de diffusion au Mali pendant trois ans et vaudra à Souleymane Cissé un séjour en prison. Baara (Le Porteur, 1978) suit la destinée d'un jeune homme travaillant dans une fabrique dont le patron est prêt à aller jusqu'à l'assassinat pour maintenir son pouvoir. Finye (Le Vent, 1982) est une magnifique histoire d'amour sur fond de tensions estudiantines au début des années 1980, époque où le Mali est dirigé par des gouverneurs militaires peu scrupuleux. Yeelen (La Lumière) est l'histoire d'un conflit entre un père et son fils au coeur du monde bambara. Ce sont ces quatre films que la Fondation Trigon a choisi de publier cette année en DVD et qu'elle propose aujourd'hui sous forme de coffret.
Malgré un tournage extrêmement difficile, malgré les problèmes humains, malgré le sort qui s'acharnait sur lui, Souleymane Cissé et son équipe ont été jusqu'au bout de Yeelen, pour un résultat magique, avec des scènes à couper le souffle. Un film que Martin Scorsese qualifia de «renversant». Tous les thèmes chers à Cissé y sont rassemblés: la violence, la volonté d'apprendre, la surpuissance de la nature, la femme espoir de l'homme. Jusque-là, Souleymane Cissé était considéré comme un cinéaste traitant des problèmes sociaux de son pays. Finye montre les prémices d'une approche plus allégorique. Yeelen, parcours initiatique au fin fond de la brousse, explose de magie, de pertinence. «La touche culturelle peut être différente, mais les vrais problèmes sont les mêmes pour tout le monde. C'est comme le sang: qu'il provienne d'un Noir ou d'un Blanc, il est le même. Je traite ici de l'égoïsme à travers l'histoire banale d'un père et son fils. Le plus important pour moi était de montrer jusqu'où va l'imagination de ces deux hommes pris dans ce conflit. Comment arriver à faire sentir cela, à faire passer leurs émotions.»
«Un luxe pour les africains»
En filigrane de cette épopée se tisse un autre discours. «Depuis des années, les hommes se battent se colonisent. Mais tout cela passe. Il faut résister dans le temps. Il faut arriver à sentir son profond attachement à cette terre, chercher à évoluer et non à s'aligner comme des bêtes.» Une phrase qui reste pertinente pour la plupart des films de Souleymane Cissé. La question se pose dès lors de savoir pourquoi ce visionnaire primé dans tous les grands festivals d'Afrique et d'Europe, cet homme sacré Commandeur de l'Ordre national du Mali en 2006 puis Commandeur des Arts et des Lettres de la République française, ne tourne plus que sporadiquement. Pourquoi ces films ne peuvent être vus que dans les festivals ou sur DVD.
«Dès 1995, toutes les structures qui avaient été mises en place pour soutenir le cinéma africain se sont bloquées. Comme si la Banque mondiale ou le FMI avait soudain décrété que la culture cinématographique était un luxe pour les Africains! Nos dirigeants n'ont pas compris qu'un peuple ne se développe pas sans son âme, sans sa culture. Quand tu ne veux pas qu'on dise le nom de ton papa, tu diras le nom du papa de l'autre. Nous sommes dans une société à 80% analphabète qui vit d'images et de sons. Si vous êtes au pouvoir et que vous ne comprenez pas cela, vous conduisez directement votre peuple dans le trou!» C'est pourquoi Souleymane Cissé a créé l'UCECAO (Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l'audiovisuel de l'Afrique de l'Ouest). Malgré ces efforts couronnés de quelques succès, force est de constater qu'il n'existe aujourd'hui qu'une seule salle de cinéma à Bamako, contre une trentaine il y a vingt ans.
Retour au cinéma
Mais Souleymane Cissé croit en l'avenir. «La nouvelle génération est obligée de changer. Elle n'aura pas le choix. C'est une question de survie. Il y a quarante ans, personne n'aurait pensé que des pays demanderaient à la Suisse de livrer des comptes bancaires. Il y a vingt ans, personne ne pouvait penser qu'un Noir serait élu président des Etats-Unis. Ce sont les signes avant-coureurs d'un bouleversement du monde. Un autre signe va venir de l'Afrique, de l'intérieur du continent africain. L'Afrique va commencer à demander des comptes.»
En attendant, Souleymane Cissé est arrivé à faire un nouveau long métrage, Min Yé, le premier en quinze ans. Il y pose son regard déconcertant et pénétrant sur les rapports hommes-femmes en suivant les turpitudes d'un couple aisé de Bamako en instance de divorce. Un oeuvre qui semble destinée à rester un secret bien gardé, faute de diffusion en salles...