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La manif anti-OMC laissera des traces

Paru le Lundi 30 Novembre 2009
   OLIVIER CHAVAZ ET SIMON PETITE    

Genève RÉCIT - Les vitrines brisées et les voitures brûlées ont éclipsé les critiques contre l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Action de la police critiquée.
«L'ouverture des marchés n'a pas pour but le bien être mondial mais celui de la finance et des multinationales», s'époumone un orateur au départ de la manifestation contre l'Organisation mondiale du commerce (OMC) samedi à Genève. L'OMC ne sera restée au centre des conversations qu'une demi-heure. Le temps que le cortège de 5000 personnes (3000 selon la police) ne s'ébranle et qu'une petite minorité de casseurs passe à l'action. Il aura fallu attendre une autre demi-heure, une dizaine de vitrines brisées – pour la plupart des banques ou des bijouteries – et quatre voitures brûlées pour que les forces de l'ordre interviennent et tentent d'isoler les casseurs. A l'arrière, les manifestants découvraient abasourdis les dégâts, les uns criant des slogans contre la casse, d'autres comprenant «la colère» des jeunes contre les banques.
Aux premières charges policières et salves de gaz lacrymogène, les syndicats genevois, les Verts et d'autres associations se sont retirés de la manifestation. Le maire de Genève, Rémy Pagani et sa collègue Sandrine Salerno en faisaient de même. «Les forces progressistes n'ont rien à gagner sur le terrain de la violence», déclarait M. Pagani. Hier, Ueli Leuenberger, le président des Verts, ne décolérait pas contre les «casseurs imbéciles» mais aussi contre la police. «Comme convenu, nous avons rapidement fait le vide autour des black blocs pour permettre une intervention. A la gare routière, les policiers ont regardé les voitures brûler», dénonce-t-il.


Discrétion et confusion

Discrètes pendant les cinq cents premiers mètres de la manifestation (hormis un cordon protégeant l'entrée de la rue de la Confédération), les forces de l'ordre ont semblé ensuite agir dans la confusion, sans isoler véritablement les auteurs de la casse et mettant en danger de nombreuses personnes étrangères aux débordements.
Mais le porte-parole de la police estime que des précautions ont été prises. «Nous avons demandé aux organisateurs de faire le vide autour des black blocs et ce n'est que dans la rue des Pâquis que nous avons pu vraiment intervenir. Il était impossible de 'foncer dans le tas' alors que les violents étaient mêlés à des pacifistes, dont des familles avec enfants», indique Eric Grandjean. Pour lui, les responsables du cortège auraient toutefois dû s'abstenir de donner le signal de départ à la place Neuve en raison de la présence visible de «trois tronçons distincts de black blocs».
Les organisateurs reconnaissent avoir été pris de court par le nombre de black blocs qui ont fait le déplacement et par la vitesse à laquelle les choses ont dégénéré. «Tout avait été mis en place pour que cela se passe bien», assure le syndicaliste Giangiorgio Gargantini. «La manifestation était organisée par une large coalition et elle était autorisée. Nous avons aussi tenté de discuter avec le black bloc juste après le départ du cortège mais c'était peine perdue.»
Dans ces conditions, le service d'accompagnement – quelques dizaines de militants chargés d'encadrer les manifestants – a montré ses limites. «C'est toute la manifestation qui a été dépassée», rétorque M. Gargantini. Les organisateurs estiment avoir fait preuve de responsabilité en annonçant dès 16 h la dissolution du rassemblement qui aurait du se poursuivre jusque devant le siège de l'OMC.
Alors qu'à droite on réclame déjà l'interdiction des prochains rassemblements altermondialistes, les organisateurs s'interrogent sur l'opportunité et les modalités de tels cortèges vu les risques de «détournement». Seule certitude: manifester est un droit démocratique que la gauche n'est pas prête à abandonner.
Après la dissolution officielle, alors que les casseurs s'étaient déjà évaporés dans la nature, certaines interventions policières ont suscité l'incompréhension du gros des manifestants. En particulier au parc des Cropettes, lorsque la foule rassemblée assistait tranquillement à un concert. Sous prétexte d'une barricade érigée sur la rue de Montbrillant par quelques jeunes, le parc a été évacué au cours d'une violente charge et d'un déluge de lacrymogènes qui se sont poursuivis jusqu'à la gare, au milieu de centaines de passants.


Un maigre bilan

Le bilan de la police fait état de 33 interpellations. Seuls trois hommes ont été emprisonnés et mis à la disposition de la justice: deux mineurs domiciliés à Genève et un majeur habitant Zurich. «Les autres font l'objet d'enquêtes qui se poursuivent», précise Eric Grandjean. Et d'ajouter que l'examen de matériel photographique et vidéo permettra sans doute des arrestations ultérieures. Enfin, 50 plaintes de particuliers et commerçants victimes de la casse avaient été enregistrées hier.
De son côté, la permanence anti-répression («Antirep»), dont la mission principale consiste à venir en aide aux personnes arrêtées, n'a pas souhaité s'exprimer à ce stade sur d'éventuels cas de violences policières. Selon nos informations, et contrairement aux affirmations de la police, plusieurs manifestants ont néanmoins été blessés par des tirs de balles en caoutchouc et des matraquages.


Contrôles préventifs

Dès samedi matin, la police genevoise et les renforts venus d'autres cantons ont procédé à des centaines de contrôles d'identité et de fouilles «préventives». La plupart des gens ont été photographiés sous toutes les coutures. Cibles privilégiées: des jeunes munis d'un sac à dos et au look vaguement alternatif. Des véhicules ont aussi été inspectés.
Trois syndicalistes paysans coréens, signalés comme potentiellement violents aux autorités suisses, ont été interdits d'entrée vendredi soir à leur arrivée à l'aéroport de Cointrin. «Ils ont été expulsés dimanche vers Francfort puis Séoul, malgré leur demande de pouvoir rester en Allemagne pour honorer des rendez-vous de travail», s'indigne Valentina Hemmeler, d'Uniterre. I



Commentaire

et parasitisme

   BENITO PEREZ    

Les mines résignées des manifestants échoués sur la place des Alpes, samedi en milieu d'après-midi, valaient tous les discours. Une nouvelle fois, le cortège annoncé pacifique a été phagocyté par une centaine d'autonomes en quête de base arrière pour leur simulacre de guerre urbaine. Une nouvelle fois, malgré une forte mobilisation, le message politique est demeuré inaudible.
On peine à croire que onze ans se soient écoulés depuis la manif anti-OMC de mai 1998, et six depuis le G8, tant le constat d'impasse demeure identique. Entre recherche d'unité et brouillage réciproque, le mouvement altermondialiste fait du surplace. Entre radicalisation des uns et la lassitude des autres, il court à sa dissolution.
Bien sûr, il faut relativiser le bruit médiatique que provoquent les bris de vitrines d'une dizaine de banques et commerces de luxe. Ils se rembourseront avec les milliers de milliards de francs versés récemment par les collectivités publiques aux boursicoteurs malheureux. On aimerait que les milliers de victimes de leurs prestigieux clients ou de leurs spéculations boursières provoquent la même indignation. De même, rappelons aux politiciens et aux médias qui depuis samedi sont intarissables sur la casse – versant même une larme sur les gentils manifestants «pris en otage» – qu'ils seraient les premiers à ignorer un cortège totalement pacifique, fut-il massif.
Mais, si tout cela est vrai, en rester à ce constat serait politiquement suicidaire. Le mouvement altermondialiste – dans son ensemble – n'échappera pas à une profonde introspection.
Tout à la joie de leur «succès» de samedi, les adeptes du bloc noir devraient se poser cette simple question: qui fragilisent-ils le plus avec leurs opérations, les banques visées ou les altermondialistes non-violents qui avaient convoqué le cortège? Sans entrer dans le débat moral, faire tomber «l'ennemi commun», pour reprendre l'expression d'une militante maori (lire ci-contre), implique une réflexion stratégique alimentée par les notions de respect et de solidarité entre toutes les composantes populaires. Pour une mouvance qui se dit «autonome», le bloc noir adopte paradoxalement une attitude surtout parasitaire.
Quant aux adeptes de la non-violence, il leur faudra analyser le poids grandissant du bloc noir. Car si une petite centaine d'activistes sont passés samedi à l'action, leurs trois tronçons rassemblaient pas moins de 500 sympathisants. Et l'essentiel des jeunes manifestants.
Ensuite, le dialogue avec les autonomes étant pour l'heure impossible, il faudra imaginer d'autres façons de se rassembler et de sensibiliser la population. Ne céder ni au fatalisme, ni au découragement.



article

LA PAROLE AUX CENSURÉS

   PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ    

Ils auraient dû intervenir samedi durant la manif, mais le «bloc noir» et la police en ont décidé autrement. Le Courrier a retrouvé hier deux de ces militants1 qui avaient fait plusieurs milliers de kilomètres pour s'exprimer devant le siège de leur «ennemi commun», l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Extraits.
Sina Brown-Davis, de Te Ata Tino Toa (organisation maori des îles Samoa et Tonga): «Pour les populations indigènes, l'OMC (WTO, en anglais) est la pire organisation terroriste du monde («Worst ou World Terrorist Organisation»), car elle détruit leurs vies, leurs terres, leurs modes de vie. Le néolibéralisme, c'est l'apartheid. Cette réunion à Genève est importante, car elle resserre les liens entre les peuples et les travailleurs qui ont un ennemi commun: le capitalisme et son bureau: l'OMC. Les gens doivent prendre conscience que la solidarité, c'est le pouvoir.»
Yudvir Singh, de l'Union des fermiers d'Inde (BKU): «L'agriculture n'est pas un commerce mais une culture. Et pour une majorité d'Indiens – 700 millions de personnes – elle représente la seule façon de vivre et de survivre. Un récent rapport du parlement a montré que, depuis la naissance de l'OMC, le nombre de suicides de paysans endettés explose. Les petits fermiers ne peuvent faire face au dumping des importations. Or ce sont les seuls à pouvoir protéger l'environnement et le climat. Et l'agriculture de proximité est l'unique garantie d'une adéquation avec les besoins des consommateurs. Sortir l'agriculture de l'OMC est dans l'intérêt de tous.» PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ
Note : 1 Devaient encore intervenir Tony Ehrenreich, de la principale organisation syndicale sud-africaine COSATU, et Lori Wallach, de l'ONG étasunienne Public Citizen's.



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