BENITO PEREZ
Sommet onusien de Copenhague oblige, la 7e Conférence ministérielle de l'OMC sera particulièrement sous le feu de la critique environnementale. Dans le sillage des mouvements sociaux, de plus en plus d'analystes et d'ONG – peu suspects de gauchisme – s'élèvent contre le caractère «non durable» du libre-échangisme, notamment agricole. Dans un rapport publié la semaine dernière1, Greenpeace a apporté sa voix au concert, liant explicitement les crises climatiques et alimentaires à l'actuel modèle agraire.
«L'agriculture industrielle et chimique contribue de façon déterminante au changement climatique», écrit sans ambages l'ONG pacifiste et écologiste. L'évaluation, détaillée sur la soixantaine de pages du rapport, s'appuie sur une source on ne peut plus officielle, inscrite dans le cadre onusien du Sommet de la Terre à Johannesburg: l'IAASTD ou International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development2. Ce processus promu par près de soixante gouvernements a mis ainsi à contribution plus de 400 experts internationaux.
Selon leurs conclusions, le système agro-industriel serait «directement responsable de l'émission de 14% des gaz à effet de serre». Le chiffre prend encore l'ascenseur – plus de 30% – si on lui ajoute les contributions indirectes (déforestation, production d'intrants, transport, stockage et transformation alimentaire). Un impact qui ne tient pas compte de la pollution chimique et génétique, de la perte de biodiversité, de l'érosion ou encore de l'appauvrissement des terres... Pis: à elle seule, l'agriculture gaspille 70% de l'eau douce et représente le «facteur numéro un» de pollution des eaux, alerte l'association.
Or, si le modèle agro-exportateur a conduit au triplement de la production en cinquante ans et qu'il pourrait nourrir aisément 9 milliards de personnes, il n'a aucunement résolu le problème de la faim, qui touche un habitant de la planète sur six, constate Greenpeace.
Et à terme, la situation va s'aggraver: «Si nous n'abandonnons pas ces pratiques, nous ne pourrons plus subvenir à nos besoins alimentaires à partir de 2050. La dégradation environnementale s'en trouvera accrue et le fossé entre les nantis et les démunis continuera de se creuser», prévient le professeur Robert T. Watson, directeur de l'IAASTD, qui pointe l'effet «spillover» (engrenage) des catastrophes sociales et économiques causées par la transformation de l'environnement.
A contrario, une implication de la filière agricole dans la lutte contre l'effet de serre pourrait être diablement efficace, celle-ci couvrant la moitié de la surface émergée, explique Greenpeace. De même, la production à petite échelle, visant des marchés locaux, génère des émissions infiniment moindres de CO2. Econome en surface, elle est aussi beaucoup moins vorace en énergie, relèvent les experts. Qui apprécient encore son caractère «multifonctionnel», intégrant les dimensions sociales, culturelles, environnementales et sanitaires de la vie paysanne. «Nombre des externalités environnementales provoquées par l'agriculture proviennent de l'incapacité du marché à valoriser la nature, à intégrer les coûts sociaux et à encourager la durabilité», écrit l'IAASTD.
Dans leurs conclusions, experts et militants retiennent une même nécessité d'intervention publique, que ce soit pour réguler les pratiques ou pour encourager les modes agraires les plus respectueux du climat. Il met en garde également contre toute nouvelle libéralisation des échanges agricoles, qui concentrerait encore davantage la production alimentaire dans les mains des grands trusts agro-industriels. Corollaire naturel, «l'IAASTD est le premier processus intergouvernemental, mené par l'ONU, à présenter et promouvoir le concept de souveraineté alimentaire, définie en termes de droit des peuples et des Etats souverains à déterminer démocratiquement ses politiques alimentaire et agricole», se réjouit Greenpeace.
Une succession de pierres vertes dans le parc de la Perle du Lac, totalement ignorées des décideurs, s'énerve la responsable agricole de l'ONG, Rachel Dujardin: «Comment est-il possible que, face aux défis que représentent les changements climatiques et la sécurité alimentaire, les leaders mondiaux nous servent toujours les mêmes vielles rengaines, prônant toujours les mêmes technologies polluantes, celles-là mêmes qui nous ont conduits à cette situation alarmante? Il est temps d'admettre que cette approche ne résoudra rien et de passer enfin à des méthodes agricoles modernes et écologiques, qui protègent la biodiversité et profitent aux communautés locales.» BPZ
Note : 1 «Agriculture at a Crossroads: Food for Survival», oct-nov. 2009, www.greenpeace.org.
2 Evaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement (IAASTD).