PHILIPPE BACH
Trois leçons peuvent être tirées à chaud du renouvellement du Conseil d'Etat genevois. On relèvera tout d'abord l'arrivée de deux femmes – l'écologiste Michèle Künzler et la libérale Isabel Rochat. Ce qui met fin à un exécutif sexuellement monocolore. Un progrès qu'il ne faut pas bouder, même si on est encore loin de la parité. Deuxièmement, le glissement à droite observé il y a un mois lors des élections du Grand Conseil se retrouve également dans cette course à l'exécutif. Avec un double effet. A gauche, les Verts confirment leur leadership face à l'allié socialiste. David Hiler est élu en tête, loin devant François Longchamp ou Pierre-François Unger. Il en acquiert une stature, sinon de gouverneur, du moins d'homme fort. Inversement, les socialistes, qui ne comptent plus qu'un représentant, font la grimace.
La disparition de la gauche de la gauche a aussi marqué un glissement global vers la droite de l'ensemble du champ politique. Reste à voir vers quoi peut mener cette recomposition. Le poids des institutions donne un rôle primordial au centre. Mais d'étranges thèmes commencent à être débattus à gauche. En Suisse alémanique, on a vu des Verts tisser des liens douteux entre immigration et protection de l'environnement. Et au PS, on s'est laissé entraîner sur le terrain miné de l'insécurité, plutôt que de proposer des réponses à la crise du logement ou de l'emploi.
A droite, on notera que la victoire de l'Entente obéit aux lois de l'arithmétique électorale. Le système genevois est construit dans une logique favorisant les blocs. L'Entente, même si elle ne peut pas compter sur une majorité absolue, reste la famille la plus importante. Ses magistrats n'auront pas la tâche facile. Car l'UDC s'est fait déborder – un comble – sur le terrain du populisme. Le MCG a pris le leadership au sein de l'extrême droite. Le parti blochérien va devoir retrouver ses fondamentaux provocateurs pour ramener au bercail ses moutons – noirs – égarés.
La politique genevoise devrait donc devenir à la fois plus instable et plus antisociale ces prochaines années. Cela obligera la société civile – syndicats, associations, mouvement altemondialiste –, si elle est désireuse d'éviter implosion sociale, à construire un rapport de forces sérieux et marqué. Et à ne pas abandonner le terrain idéologique et des luttes. Sans percées réelles et victoires significatives ces prochaines années, la perte de repères et le désespoir social que la droite extrême a su capter continueront à tuer jusqu'à l'espoir d'un monde plus équitable, voire, pour certains, viable.