PASCAL FLEURY
BERLIN Une centaine d'artistes restaurent les fresques du Mur. Un devoir de mémoire, selon le pionnier Thierry Noir.
«Avant, je peignais le Mur pour le faire disparaître, maintenant pour le garder.» Thierry Noir, c'est le vétéran des artistes peintres du Mur de Berlin. Le premier qui, dès 1984, s'en est pris à la face hideuse du monstre de béton, «ce crocodile faussement assoupi qui, de temps en temps, avalait quelqu'un». Profitant du soleil généreux de septembre, il vient de repeindre à l'identique l'une de ses fresques aux personnages amusants et colorés, réalisée quelques mois après l'ouverture de la frontière sur un pan du Mur situé côté Est, au bord de la rivière Spree.
Cette rénovation s'inscrit dans la revalorisation de l'East Side Gallery, la «plus longue galerie d'art en plein air du monde». Bien connue des touristes, cette partie du Mur classée au patrimoine des monuments historiques s'étend sur 1,3 km et est couverte d'oeuvres de 118 artistes issus de 21 pays. Sévèrement endommagée par l'humidité de la rivière, qui a attaqué le béton et sa structure métallique, mais aussi par la foule des touristes, tagueurs et «collectionneurs», elle doit être complètement restaurée pour le vingtième anniversaire. Le vernissage aura lieu le 6 novembre en présence du maire de Berlin, Klaus Wowereit.
Devoir de mémoire
Plus de 80 artistes ont déjà terminé leur travail, mais plusieurs segments resteront blancs: quelques auteurs ont refusé de refaire à neuf leurs fresques au tarif de 3000 euros, le dédommagement promis par l'Etat et la Loterie allemande. «Pour moi, c'était un devoir de mémoire», commente Thierry Noir. «Le Mur n'est pas une oeuvre d'art, mais une frontière qui a tué. Ici, six adultes se sont noyés en tentant de fuir, et quatre enfants sont morts du côté ouest. Ils sont tombés dans l'eau en jouant, mais les pompiers n'ont pas eu le droit de les repêcher. Le dernier est mort lors d'un pique-nique en 1975, le jour de son cinquième anniversaire et de la Fête des mères.»
«Il est impossible d'embellir une machine à tuer, même avec des kilos de peinture», souligne encore l'artiste et musicien d'origine lyonnaise. S'il s'est attaqué au Mur à coups de rouleaux et de pinceaux, jusqu'à en recouvrir quatre kilomètres, c'est pour lutter contre l'angoisse qu'il subissait quotidiennement depuis sa fenêtre, dans le quartier de Kreuzberg (Ouest), où il animait un centre de jeunes. «Il émanait du no man's land de sécurité une mélancolie douce totalement insupportable. Peindre le Mur a été pour moi une véritable délivrance corporelle», explique-t-il.
Son acte de rébellion, mené au départ avec un autre jeune Français, Christophe Bouchet, n'était pas sans danger. Le Mur occidental était sur territoire est-allemand et les Vopos pouvaient surgir à tout moment d'une porte de béton pour les arrêter. Plusieurs artistes vont d'ailleurs être emprisonnés, d'autres interdits de visite à Berlin-Est.
Le mouvement s'amplifie pourtant rapidement, pris dans le bouillonnement culturel du Berlin-Ouest des années 1980. Au point que, peu à peu, le Mur devient une véritable attraction touristique, attirant les visiteurs par cars entiers le long des sections peintes de Checkpoint Charlie, Mariannenplatz, Potsdamerplatz ou Waldemarstrasse. Le Mur se retrouve sur des cartes postales et des dépliants de l'Etat. Thierry Noir est même sollicité par le réalisateur Wim Wenders pour peindre 200 mètres de mur en décor pour le film Les Ailes du désir. L'artiste y apparaît furtivement, à l'oeuvre sur son échelle.
Des peintures «alibis»
Lorsque le Mur tombe, le 9 novembre 1989, la foule en récupère les «reliques» dans l'hystérie générale. Plus de 95% de l'ouvrage seront détruits. Des pans entiers sont aussi vendus aux enchères, le plus souvent sans profit pour les artistes. Pour Thierry Noir, qu'importe si ses oeuvres disparaissent, il peut enfin emmener sa fille Charlotte sur la place de jeux de l'autre côté de la frontière.
En 1990, des artistes se mobilisent pour sauver l'une des dernières portions intactes du Mur. Ce sera l'East Side Gallery, qui fait actuellement peau neuve. On y voit la fameuse fresque du «baiser de la honte», échangé entre le dirigeant de la RDA Erich Honecker et son grand frère soviétique Leonid Brejnev. Ou encore cette célèbre Traban défonçant le Mur, restaurée déjà cinq ou six fois par son auteure Birgit Kinder, et renommée finalement Test the Rest, au lieu de Test the Best.
Symbole de la guerre froide pour les générations futures, ce vestige est désormais dans le collimateur des promoteurs, qui voudraient construire le long de la rivière. «Nos peintures sont des alibis pour sauver le Mur», convient Thierry Noir. «Sans fresques, il y a longtemps qu'il serait rasé!» [La Liberté]