Accueil » Culture » article

Les graffitis sauvent le Mur

Paru le Samedi 24 Octobre 2009
   PASCAL FLEURY    

Culture BERLIN Une centaine d'artistes restaurent les fresques du Mur. Un devoir de mémoire, selon le pionnier Thierry Noir.

«Avant, je peignais le Mur pour le faire disparaître, maintenant pour le garder.» Thierry Noir, c'est le vétéran des artistes peintres du Mur de Berlin. Le premier qui, dès 1984, s'en est pris à la face hideuse du monstre de béton, «ce crocodile faussement assoupi qui, de temps en temps, avalait quelqu'un». Profitant du soleil généreux de septembre, il vient de repeindre à l'identique l'une de ses fresques aux personnages amusants et colorés, réalisée quelques mois après l'ouverture de la frontière sur un pan du Mur situé côté Est, au bord de la rivière Spree.
Cette rénovation s'inscrit dans la revalorisation de l'East Side Gallery, la «plus longue galerie d'art en plein air du monde». Bien connue des touristes, cette partie du Mur classée au patrimoine des monuments historiques s'étend sur 1,3 km et est couverte d'oeuvres de 118 artistes issus de 21 pays. Sévèrement endommagée par l'humidité de la rivière, qui a attaqué le béton et sa structure métallique, mais aussi par la foule des touristes, tagueurs et «collectionneurs», elle doit être complètement restaurée pour le vingtième anniversaire. Le vernissage aura lieu le 6 novembre en présence du maire de Berlin, Klaus Wowereit.

Devoir de mémoire
Plus de 80 artistes ont déjà terminé leur travail, mais plusieurs segments resteront blancs: quelques auteurs ont refusé de refaire à neuf leurs fresques au tarif de 3000 euros, le dédommagement promis par l'Etat et la Loterie allemande. «Pour moi, c'était un devoir de mémoire», commente Thierry Noir. «Le Mur n'est pas une oeuvre d'art, mais une frontière qui a tué. Ici, six adultes se sont noyés en tentant de fuir, et quatre enfants sont morts du côté ouest. Ils sont tombés dans l'eau en jouant, mais les pompiers n'ont pas eu le droit de les repêcher. Le dernier est mort lors d'un pique-nique en 1975, le jour de son cinquième anniversaire et de la Fête des mères.»
«Il est impossible d'embellir une machine à tuer, même avec des kilos de peinture», souligne encore l'artiste et musicien d'origine lyonnaise. S'il s'est attaqué au Mur à coups de rouleaux et de pinceaux, jusqu'à en recouvrir quatre kilomètres, c'est pour lutter contre l'angoisse qu'il subissait quotidiennement depuis sa fenêtre, dans le quartier de Kreuzberg (Ouest), où il animait un centre de jeunes. «Il émanait du no man's land de sécurité une mélancolie douce totalement insupportable. Peindre le Mur a été pour moi une véritable délivrance corporelle», explique-t-il.
Son acte de rébellion, mené au départ avec un autre jeune Français, Christophe Bouchet, n'était pas sans danger. Le Mur occidental était sur territoire est-allemand et les Vopos pouvaient surgir à tout moment d'une porte de béton pour les arrêter. Plusieurs artistes vont d'ailleurs être emprisonnés, d'autres interdits de visite à Berlin-Est.
Le mouvement s'amplifie pourtant rapidement, pris dans le bouillonnement culturel du Berlin-Ouest des années 1980. Au point que, peu à peu, le Mur devient une véritable attraction touristique, attirant les visiteurs par cars entiers le long des sections peintes de Checkpoint Charlie, Mariannenplatz, Potsdamerplatz ou Waldemarstrasse. Le Mur se retrouve sur des cartes postales et des dépliants de l'Etat. Thierry Noir est même sollicité par le réalisateur Wim Wenders pour peindre 200 mètres de mur en décor pour le film Les Ailes du désir. L'artiste y apparaît furtivement, à l'oeuvre sur son échelle.
Des peintures «alibis»
Lorsque le Mur tombe, le 9 novembre 1989, la foule en récupère les «reliques» dans l'hystérie générale. Plus de 95% de l'ouvrage seront détruits. Des pans entiers sont aussi vendus aux enchères, le plus souvent sans profit pour les artistes. Pour Thierry Noir, qu'importe si ses oeuvres disparaissent, il peut enfin emmener sa fille Charlotte sur la place de jeux de l'autre côté de la frontière.
En 1990, des artistes se mobilisent pour sauver l'une des dernières portions intactes du Mur. Ce sera l'East Side Gallery, qui fait actuellement peau neuve. On y voit la fameuse fresque du «baiser de la honte», échangé entre le dirigeant de la RDA Erich Honecker et son grand frère soviétique Leonid Brejnev. Ou encore cette célèbre Traban défonçant le Mur, restaurée déjà cinq ou six fois par son auteure Birgit Kinder, et renommée finalement Test the Rest, au lieu de Test the Best.
Symbole de la guerre froide pour les générations futures, ce vestige est désormais dans le collimateur des promoteurs, qui voudraient construire le long de la rivière. «Nos peintures sont des alibis pour sauver le Mur», convient Thierry Noir. «Sans fresques, il y a longtemps qu'il serait rasé!» [La Liberté]



article

Notes - Le Mur en chiffres

   PFY    

Le Mur en chiffres.
> Durée de vie: Berlin-Ouest a été encerclé du 13 août 1961 au 9 novembre 1989 (soit plus de 28 ans).
> Structure: 155 km de barbelés, parpaings et béton puis, dès 1975, de plaques de béton armé préfabriquées de 2,6 tonnes.
> Surveillance: 8 postes-frontières, 20 bunkers, 302 miradors,14 000 gardes-frontières le long du Mur.
> Fuite: avant la construction du Mur (entre 1949 et 1961), 2,7 millions d'Allemands de l'Est ont fui vers l'Ouest. Quelque 5000 personnes ont réussi à franchir le Mur entre août 1961 et novembre 1989.
> Morts: 136 personnes tuées aux environs du Mur lors de tentatives d'évasion. Au total 1245 personnes tuées en voulant passer de l'Est à l'Ouest. PFY



article

en diagonale

   APD, RMR, MLR    

LE MUR EN DEUX LIVRES «Comment écrire le Mur?» Les Editions des Syrtes ont commandé à plusieurs écrivains des ex-pays de l'Est une nouvelle autour de cette thématique. L'Ombre du Mur se fait l'écho de leurs souffrances, de leurs joies et de leurs doutes – on y retrouve notamment Bessa Myftiu, Théodora Dimova, Anatoli Koroliov, Martin Šmaus ou Luan Starova. Certains d'entre eux participeront en novembre aux événements commémorant la chute du Mur, au Mémorial de Caen. C'est aussi le cas de Jean-Paul Picaper, qui publie aux Syrtes Berlin – Stasi. Lui-même a eu affaire aux émissaires de la Stasi durant la guerre froide, et a vécu l'infiltration du mouvement étudiant et de divers organismes d'Allemagne de l'Ouest par cette police politique tentaculaire. Son livre retrace l'histoire de la Stasi, de sa fondation qui précéda, en 1948, celle de la RDA, jusqu'à la chute du Mur. Picaper mêle enquête, témoignages – dont celui de l'ancien chef des services secrets allemands – et saisissantes anecdotes personnelles, et décode «l'idéologie et le langage de la dictature en resituant la Stasi dans le système totalitaire de la RDA et du bloc soviétique», indique l'éditeur. ANNE PITTELOUD

Collectif, L’Ombre du Mur, Ed. des Syrtes, 2009. Paul Picaper, Berlin – Stasi, Ed. des Syrtes, 2009


LE MUR EN DEUX CD Belle initiative: «Berlin 61/89 Wall of Sound» compile sur un double CD trente titres représentatifs de la scène allemande contemporaine du Mur. Un album concept, conçu par Caroline Cartier, productrice de «Cartier Libre» sur France Inter, et Pascal Bussy, spécialiste de la musique allemande, biographe de Can et Kraftwerk. «Berlin 61/89 Wall of Sound» rassemble des titres plus ou moins rares de Nina Hagen, Nico, The Young Gods (Suisses, mais interprétant en allemand deux standards de Kurt Weill), Einstürzende Neubauten ou encore Die Krupps. Krautrock, post-punk, new-wave, musique électronique et industrielle, l'occasion de quelques découvertes tel Malaria, groupe entièrement féminin actif au début des années 1980. Typique de la Neue Deutsche Welle, leur «Your Turn To Run» est un titre nerveux et tribal, porté par un rythme entêtant et une ligne de basse électro. Agitation Free et Amon Düül témoignent eux de la fascination des premiers «krautrockers» pour le psychédélisme de l'ère Woodstock, avant que Kraftwerk et DAF n'impriment leurs pulsations robotiques futuristes.
On ne le dira jamais assez, le krautrock («rock choucroute»), au-delà de l'étiquette condescendante collée par la presse anglaise à la scène allemande, fit souffler un vent d'originalité sur une Europe largement alignée sur les critères anglo-saxons. L'Allemagne alors coupée en deux, dont la partie Ouest était dotée de plusieurs centres urbains influents (Berlin-Ouest, Düsseldorf, Hambourg, Cologne, Munich), a su façonner sa propre vision du rock. Ajoutez un important réseau de communautés autonomes, et vous obtenez une effervescence créative, contestataire, ouverte à toutes les expérimentations. Les représentants du krautrock des années 1970 se taillent donc la part du lion ici, avec les superbes compositions synthétiques d'Edgar Froese (fondateur de Tangerine Dream) et d'Harmonia, qui regroupe des membres de Neu! et Cluster, également présents sur cette compilation rigoureuse, (presque) 100% allemande – faisant fi des trop évidents Bowie, Brian Eno et Lou Reed venus puiser leur inspiration au pied du Mur. RODERIC MOUNIR

«Berlin 61/89 Wall of Sound», double CD, Le Son du Maquis / Hamonia Mundi, distr. Disques Office


LE MUR EN SEIZE FILMS La Cinémathèque suisse fête les 20 ans de la chute du Mur de Berlin avec une sélection de fictions allemandes, britanniques et américaines réalisées avant sa construction, durant les années où il divisait la ville et le pays, ainsi qu'après sa destruction. Si le cinéma anglo-saxon a évoqué le Berlin de la guerre froide dans des films d'espionnage comme Un, deux, trois! (Billy Wilder, 1961) ou L'Espion qui venait du froid (Martin Ritt, 1965), les oeuvres allemandes ont – à quelques exceptions près – longtemps fait défaut. «Bizarrement, le fameux 'jeune cinéma allemand' des années 1970 a failli passer à côté du sujet, Wenders, Schlöndorff et Von Trotta ne se rattrapant que sur le tard. Quant aux ex-cinéastes de l'Est, ils ont trop vite été condamnés au chômage pour pouvoir témoigner!», explique le critique Norbert Creutz, programmateur associé à la Cinémathèque suisse. Il faut en effet attendre 1993 pour que Wim Wenders dise les désillusions de la Réunification dans Si loin, si proche, et dix ans de plus pour en rire avec Good Bye Lenin! de Wolfgang Becker. En complément documentaire à ce programme, la Cinémathèque propose encore La Demande en voyage, que la cinéaste suisse Lucienne Lanaz consacre en 1989 à ses amis de la République démocratique allemande (RDA), ainsi que deux films de Christoph Rüter dédiés au dramaturge Heiner Müller. MATHIEU LOEWER

Cycle «1989-2009: la chute du Mur de Berlin», du 8 au 30 novembre, Cinémathèque suisse, Casino de Montbenon, 3 allée E.-Ansermet, Lausanne. www.cinematheque.ch



Commentaires

Les graffitis sauvent le Mur | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
Les commentaires appartiennent à leur auteur.
Ils ne représentent pas forcément les opinions du Courrier.

Pour des médias indépendants...

En faisant un don pour cet article, vous participez au maintien de notre indépendance.
Le Courrier n'a pas de capital, mais il a une richesse, ses lecteurs.
Si vous souhaitez faire un don en Euro, vous pouvez vous rendre sur notre page Dons.











Creative Commons License

Ces articles sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

   lecourrier   lecourrier lecourrier
» Abonnez-vous!
» Le coin des abonnés
» Nouvelles du Courrier
» Présentation
» L'équipe
» Historique
» Charte
» Statuts NAC
» Membres
» Ass. lecteurs
» Architrave
» L'agenda
» Contacts
» Partenaires
» Tarifs annonces
;