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Big Brother Awards: dix ans d'un prix fort grinçant

Paru le Lundi 26 Octobre 2009
   PHILIPPE BACH    

Suisse DROITS FONDAMENTAUX - Les pires intrusions dans la vie privée, qu'elles soient étatiques ou qu'elles émanent d'entreprises, ont une nouvelle fois été primées. Souriez, vous êtes filmés, écoutés espionnés...
Il faut imaginer Sisyphe heureux, plaidait déjà Camus. Depuis dix ans, les militants du collectif Big Brother Awards récompensent infatigablement, mais sur le mode burlesque, les pires intrusions dans la vie privée et autre violations crasses des droits fondamentaux, par exemple sur son lieu de travail. Et il y a de plus en plus de pain sur la planche, comme l'a mis en évidence la dixième édition de cette cérémonie qui a eu lieu samedi à Zurich. Le prix est né au sein de l'Association des archives de la police fouineuse. Un collectif qui s'était créé à la fin des années nonante à la suite du scandale des fiches et qui a poursuivi ses activités. D'abord via une initiative – refusée par le peuple il y a une quinzaine d'années – qui devait ancrer dans la Constitution fédérale une interdiction de l'espionnage des opinions politiques des citoyens.
Mais aussi via des activités militantes dont ce prix est la pointe émergée d'un iceberg plus gros consistant à traquer les dérives autoritaires de l'Etat, bien sûr, mais aussi des entreprises privées qui ne sont pas en reste quand il s'agit d'espionner leurs employés. Depuis une année, l'association s'est transformée en lobby sous l'appellation Droits fondamentaux.ch. Le Prix Big Brother est également porté par le Swiss internet User Group(SIUG), la Rote Fabrik à Zurich et l'association trash.net.
Ce prix s'inscrit dans un contexte international. Des récompenses similaires sont remises dans plusieurs pays. Notamment en Grande-Bretagne où est née l'initiative et où siège l'organisation Transparency International à l'origine de ce concept orwelien. Mais aussi depuis quelques années en France (lire ci-dessous).
Petit inventaire des prix remis samedi soir au cours d'une cérémonie forcément grandiose.


Prix Etat

Cette récompense va au peu connu UPF, un service du Département fédéral de justice et police (DFJP). L'UPF (pour Uberwachung Post und Fernmeldeverkehr, ou Surveillance de la poste et des télécommunications) est une discrète officine. A l'avenir, elle ne sera plus seulement en charge de la surveillance postale et téléphonique. Elle aura aussi les compétences pour espionner en temps réel l'entier de la bande ADSL. C'est-à-dire non seulement toutes les connexions mais aussi le courrier électronique, les conversations via Skype ou encore les réseaux d'échanges sociaux qui permettent de dialoguer. Toute trace qu'un ordinateur laisse sur la Toile sera ainsi connu des longues oreilles helvétiques.
Au plus tard en juin 2010, les opérateurs internet auront l'obligation de fournir à ce service de renseignement – à leurs frais d'ailleurs – des points d'accès à leur réseau permettant ce type d'écoutes. Le cadre de celles-ci a été élaboré en catimini à la suite d'une consultation express de trois semaines au sein des opérateurs internet. Le DFJP s'est appuyé sur une législation fédérale de 2002, qui avait à l'époque déjà été primée par le Prix Big Brother. Ce dernier estime donc avoir été visionnaire.


Prix Business

Ce trophée va à Swisscom. Le géant de le télécommunication est primé pour sa gestion peu transparente de l'ADSL (internet à haut débit). Le système mis en place lui permet – ainsi qu'à l'Etat – d'accéder théoriquement aux réseaux internes des entreprises ou des privés. Soit environ 1 million de réseaux. Swisscom affirme qu'aucune intrusion dans les ordinateurs n'est possible, «mais cela n'est pas plausible», rétorquent les experts du Prix Big Brother.

Prix lieu de travail

Ce trophée – en béton armé, s'il vous plaît – va à l'école professionnelle de Winterthur et à son directeur Erich Stutz. Cet établissement a en effet lancé auprès du voisinage un appel à la dénonciation, et si possible avec des preuves photographiques. Les voisins dont les balcons donnent sur l'établissement sont invités à participer à l'identification des élèves qui jettent des détritus par terre ou qui fumeraient un joint. Le préposé à la protection des données de Winterthur n'a pas jugé problématique cette manière de faire, l'espionnage institutionnel étant clairement signalé par des affichettes. Le directeur de l'école a pris cette mesure pour ne pas avoir à recourir à des cameras de vidéosurveillance.
Les photos fournies par les riverains sont exposées dans la salle des maîtres. Les personnes identifiées reçoivent un blâme et une amende de 230 francs. Dix élèves ont été convoqués dans le bureau du directeur depuis le début de l'opération au printemps dernier.

Prix oeuvre d'une vie

Il s'agit là de récompenser une constance, particulièrement dans des activités de fouine. Cette année, c'est l'entreprise Deltavista qui emporte le pompon. Elle se distingue en temps que top-leader dans la collecte de données privées sur des clients qui peuvent ensuite être valorisées à des fins commerciales.


Prix Winkelried

C'est la seule récompense positive de cette cérémonie. Elle est attribuée à l'applaudimètre. Cette année, c'est la CUAE (Conférence universitaire des associations d'étudiants) qui remporte ce prix. Le syndicat étudiant genevois a été récompensé pour avoir dévoilé des collusions entre l'université et l'Office de la population (lire ci-dessous). I



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La CUAE fière de sa nomination

   philippe bach    

UNIVERSITÉ - La faîtière genevoise des associations d'étudiants avait dénoncé des collusions entre l'université et l'Office cantonal de la population.
«Cette nomination nous fait très plaisir, elle montre que nous avions raison de tirer la sonnette d'alarme», se réjouit Jamal Al-Amine, secrétaire de la CUAE (Conférence universitaire des associations d'étudiants). Le syndicat étudiant genevois a en effet remporté samedi à Zurich la seule récompense positive. Le prix Winkelried – attribué à l'applaudimètre – récompense une action coup de poing de l'association qui dénonçait une collusion inopportune entre l'université et l'Office de la population.
Le Service de l'Etat avait en effet été invité à participer à l'immatriculation des étudiants en 2008. Résultats: des sans-papiers ou des étudiants dont le permis était en cours de renouvellement avaient été empêchés de s'immatriculer. «Pour nous, il est important de maintenir une parois étanche entre l'université et l'Office de la population, explique M. Al-Amine, il est crucial que l'alma mater ne fasse pas de zèle en participant à la dénonciation de personnes en situation irrégulière en cursus de formation.» Rappelons que pour l'école obligatoire et même le collège, une telle garantie est donnée par l'Etat. Pour l'université, la situation est plus floue, et la CUAE fait état de cas litigieux où des étudiants se sont retrouvés dans le collimateur des instances de l'Etat. Pendant plusieurs mois, la CUAE avait tenté de discuter avec le rectorat. Faute d'une réponse claire, une manifestation avait été organisée. Et le syndicats étudiants s'était invité lors d'une séance des instances dirigeantes de l'université. «Cela a permis de faire avancer le dossier», relève M. Al-Amine. «Le rectorat s'est effectivement engagé à mettre fin à ces pratiques pour cette année.» Mais l'action avait été vertement dénoncée par l'autorité – «et même par certains étudiants qui la trouvaient cavalière» – qui n'avait pas goûté de se retrouver mise sous pression de la sorte. «Un gratuit a même titré que nous avions procédé à une prise d'otages», déplore le secrétaire de la CUAE. «Ce prix vient remettre les pendules à l'heure: nous étions plus que fondés à nous inquiéter et la mobilisation a payé, ce qui est aussi un message toujours utile à faire passer.» PBH



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POUR ÉLARGIR UN PEU LE SUJET

   philippe bach    

Depuis quelques années, un collectif Big Brother Awards existe aussi en France. Les Editions La Découverte ont publié en libre accès un ouvrage consacré à cette recension minutieuse des pires intrusions dans la vie privée1.
Publié dans la jeune collection Zones, il peut être soit acquis pour une somme modeste – il s'agit d'un ouvrage militant, d'intervention sociale – ou téléchargé pour un usage privé.
Toujours dans l'Hexagone, signalons un site internet privé mais hébergé par Le Monde et qui exerce une veille de la Toile et relaie les affaires les plus abracadabrantesques2.
Parmi celles recensées sur ce blog, on retrouve deux cas étasuniens qui mettent en lumière certaines dérives liberticides commises sous prétexte de lutte contre la pédocriminalité.
Ainsi, on assiste abasourdià cette descente aux enfers juridiques d'une famille dénoncée par Walmart – le géant de l'agroalimentaire – pour des photos données à développer. En l'occurrence, parmi les clichés de vacances, des images des enfants en train de chahuter dans le bain. Les enfants ont été retirés à la famille et les parents ont été licenciés. Il leur a fallu batailler avant d'obtenir gain de cause devant la justice. L'affaire n'est pas clause puisqu'ils ont contre-attaqué sur le plan légal.
Dans une interview la mère avoue qu'il y a maintenant un trou d'une année dans l'album de photo de la famille: elle n'ose tout simplement plus photographier ses marmots.
Le deuxième cas est celui d'une femme de l'Etat de Géorgie inscrite sur la liste policière des personnes ayant commis une infraction sexuelle. Son crime: elle a prodigué en 1996 une fellation à un camarade de classe. Mais elle était âgé de 17 ans et son ami de 15. Il était donc légalement mineur. Elle a fait une année de prison et se retrouve donc inscrite à vie sur une liste de délinquants et librement accessible par le grand public. Pour ce dernier elle est coupable du crime de «sodomie».
Il lui est interdit d'habiter à moins de 350 mètre d'un lieu pouvant accueillir des enfants. Et elle risque de devoir retourner en geôle pour ne pas avoir annoncé à la police qu'elle avait déménagé et était retournée vivre chez sa mère. PBH
Note : 1 Big Brother Awards. Les surveillants surveillés, Zones/La Découverte, Paris, 2008.
2 http://bugbrother.blog.lemonde.fr/



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