PHILIPPE BACH
DROITS FONDAMENTAUX - Les pires intrusions dans la vie privée, qu'elles soient étatiques ou qu'elles émanent d'entreprises, ont une nouvelle fois été primées. Souriez, vous êtes filmés, écoutés espionnés...
Il faut imaginer Sisyphe heureux, plaidait déjà Camus. Depuis dix ans, les militants du collectif Big Brother Awards récompensent infatigablement, mais sur le mode burlesque, les pires intrusions dans la vie privée et autre violations crasses des droits fondamentaux, par exemple sur son lieu de travail. Et il y a de plus en plus de pain sur la planche, comme l'a mis en évidence la dixième édition de cette cérémonie qui a eu lieu samedi à Zurich.
Le prix est né au sein de l'Association des archives de la police fouineuse. Un collectif qui s'était créé à la fin des années nonante à la suite du scandale des fiches et qui a poursuivi ses activités. D'abord via une initiative – refusée par le peuple il y a une quinzaine d'années – qui devait ancrer dans la Constitution fédérale une interdiction de l'espionnage des opinions politiques des citoyens.
Mais aussi via des activités militantes dont ce prix est la pointe émergée d'un iceberg plus gros consistant à traquer les dérives autoritaires de l'Etat, bien sûr, mais aussi des entreprises privées qui ne sont pas en reste quand il s'agit d'espionner leurs employés. Depuis une année, l'association s'est transformée en lobby sous l'appellation Droits fondamentaux.ch. Le Prix Big Brother est également porté par le Swiss internet User Group(SIUG), la Rote Fabrik à Zurich et l'association trash.net.
Ce prix s'inscrit dans un contexte international. Des récompenses similaires sont remises dans plusieurs pays. Notamment en Grande-Bretagne où est née l'initiative et où siège l'organisation Transparency International à l'origine de ce concept orwelien. Mais aussi depuis quelques années en France (lire ci-dessous).
Petit inventaire des prix remis samedi soir au cours d'une cérémonie forcément grandiose.
Prix Etat
Cette récompense va au peu connu UPF, un service du Département fédéral de justice et police (DFJP). L'UPF (pour Uberwachung Post und Fernmeldeverkehr, ou Surveillance de la poste et des télécommunications) est une discrète officine. A l'avenir, elle ne sera plus seulement en charge de la surveillance postale et téléphonique. Elle aura aussi les compétences pour espionner en temps réel l'entier de la bande ADSL. C'est-à-dire non seulement toutes les connexions mais aussi le courrier électronique, les conversations via Skype ou encore les réseaux d'échanges sociaux qui permettent de dialoguer. Toute trace qu'un ordinateur laisse sur la Toile sera ainsi connu des longues oreilles helvétiques.
Au plus tard en juin 2010, les opérateurs internet auront l'obligation de fournir à ce service de renseignement – à leurs frais d'ailleurs – des points d'accès à leur réseau permettant ce type d'écoutes. Le cadre de celles-ci a été élaboré en catimini à la suite d'une consultation express de trois semaines au sein des opérateurs internet. Le DFJP s'est appuyé sur une législation fédérale de 2002, qui avait à l'époque déjà été primée par le Prix Big Brother. Ce dernier estime donc avoir été visionnaire.
Prix Business
Ce trophée va à Swisscom. Le géant de le télécommunication est primé pour sa gestion peu transparente de l'ADSL (internet à haut débit). Le système mis en place lui permet – ainsi qu'à l'Etat – d'accéder théoriquement aux réseaux internes des entreprises ou des privés. Soit environ 1 million de réseaux. Swisscom affirme qu'aucune intrusion dans les ordinateurs n'est possible, «mais cela n'est pas plausible», rétorquent les experts du Prix Big Brother.
Prix lieu de travail
Ce trophée – en béton armé, s'il vous plaît – va à l'école professionnelle de Winterthur et à son directeur Erich Stutz. Cet établissement a en effet lancé auprès du voisinage un appel à la dénonciation, et si possible avec des preuves photographiques. Les voisins dont les balcons donnent sur l'établissement sont invités à participer à l'identification des élèves qui jettent des détritus par terre ou qui fumeraient un joint.
Le préposé à la protection des données de Winterthur n'a pas jugé problématique cette manière de faire, l'espionnage institutionnel étant clairement signalé par des affichettes. Le directeur de l'école a pris cette mesure pour ne pas avoir à recourir à des cameras de vidéosurveillance.
Les photos fournies par les riverains sont exposées dans la salle des maîtres. Les personnes identifiées reçoivent un blâme et une amende de 230 francs. Dix élèves ont été convoqués dans le bureau du directeur depuis le début de l'opération au printemps dernier.
Prix oeuvre d'une vie
Il s'agit là de récompenser une constance, particulièrement dans des activités de fouine. Cette année, c'est l'entreprise Deltavista qui emporte le pompon. Elle se distingue en temps que top-leader dans la collecte de données privées sur des clients qui peuvent ensuite être valorisées à des fins commerciales.
Prix Winkelried
C'est la seule récompense positive de cette cérémonie. Elle est attribuée à l'applaudimètre. Cette année, c'est la CUAE (Conférence universitaire des associations d'étudiants) qui remporte ce prix. Le syndicat étudiant genevois a été récompensé pour avoir dévoilé des collusions entre l'université et l'Office de la population (lire ci-dessous). I