FABIO LO VERSO
Jusqu'à ce matin à l'aube, il n'y avait qu'une seule certitude: un nouveau conseiller fédéral allait être élu sous peu. Quant à son nom, à deux millimètres des urnes, c'était toujours une loterie. Le temps où les successions n'étaient qu'une formalité semble révolu. Autrefois, les jeux étaient amplement faits d'avance. A Berne, la «nuit des longs couteaux» est un rendez-vous relativement récent. Depuis l'affaire Kopp jusqu'à l'éviction de Christoph Blocher, l'élection d'un conseiller fédéral a parfois offert de surprenants moments d'imprévisibilité. Rarement, pourtant, les incertitudes ont été l'expression du torturant choix du candidat le plus compétent parmi les plus compétents. L'élection du jour a de quoi perpétuer ce défaut.
Quel qu'il soit, avec de telles prémisses, le gagnant part disqualifié. Tant que l'ascension au Conseil fédéral sera tributaire de l'appartenance linguistique et de l'arithmétique électorale des partis, comment évaluer la stature gouvernementale d'un candidat? En lançant dans la course deux prétendants visiblement incapables de faire l'unanimité à ce sujet, le Parti libéral-radical a au moins eu l'honnêteté de zapper sur la question. Malgré les critiques, le président Fulvio Pelli ne s'est peut-être pas trompé. Comme dans une vitrine, le profil de ses deux poulains a servi à exhiber la nouvelle image de son parti: urbain, jeune et dynamique. Moulés dans cette silhouette, Didier Burkhalter et Christian Lüscher se situent aux antipodes d'un Pascal Couchepin ou d'un Hans-Rudolf Merz. Une façon de signifier aux vieux éléphants issus des régions rurales qu'ils encombrent la maison radicale-libérale? Loin de rénover les pratiques politiques, paradoxalement, cette méthode en perpétue de fort éculées. On se souviendra probablement de cette élection comme d'un moment charnière dans la métamorphose radicale-libérale. Ou devrait-on plutôt parler d'épuration?
A la veille du jour J, les Cassandres de la gauche prophétisaient la perte du siège laissé vacant par Couchepin. Ce risque a toujours existé. En le prenant plus ou moins ouvertement, les radicaux étaient-ils conscients du prix à payer pour accélérer la mue de leur formation politique? Ont-ils songé une seule seconde aux conséquences sur la formule magique? Sérieusement écorné par le lynchage de l'UDC contre Eveline Widmer Schlumpf, l'équilibre (désormais précaire) de la représentation des partis au Conseil fédéral n'avait pas besoin de nouvelles menaces. Mais les radicaux n'ont pas été les seuls à faire preuve d'insouciance. La façon dont les autres formations –Parti démocrate-chrétien en tête– ont fait la cour au fauteuil du radical valaisan ne montrait pas non plus un attachement sans faille à la formule magique. Prête à ravir un siège aux radicaux, l'UDC a rejoint la cohue. Quoi qu'il arrive aujourd'hui, les anciens repères ont déjà sauté.