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LA MOBILISATION FÉMINISTE BUTE SUR SES VICTOIRES

Paru le Samedi 05 Septembre 2009
   MICHEL SCHWERI    

Egalité
A l'heure où la Marche mondiale des femmes se remet en mouvement et élabore ses revendications nationales aujourd'hui même à Berne, où les premières Assises contre l'homophobie se déroulent à Genève et où la place des femmes dans l'espace public est revisitée à Carouge, quelques déconvenues frappent le mouvement féministe et ses structures.

A l'heure où la Marche mondiale des femmes se remet en mouvement et élabore ses revendications nationales aujourd'hui même à Berne, où les premières Assises contre l'homophobie se déroulent à Genève et où la place des femmes dans l'espace public est revisitée à Carouge, quelques déconvenues frappent le mouvement féministe et ses structures. La librairie L'Inédite vient en effet de fermer, le journal alémanique Fraz disparaît, son homologue romand L'Emilie connaît toujours d'importants soucis financiers.
De même, la journée du 8 mars de cette année a été éclipsée par «l'Equal pay day» tenu deux jours plus tard, Espace femmes international a allégé son secrétariat, la liste féminine pour l'élection de l'assemblée constituante genevoise a bu la tasse. Jusqu'à la Ville de Genève, dont la campagne d'affichage en faveur d'une représentation féminine au Grand Conseil n'est pas des plus claires. Ses affiches proclament maladroitement: «100 élus – et combien d'élues?» En comptant strictement, il reste zéro place pour les femmes... Le backlash frappe fort.
De la rue au bureau
«La fermeture de L'Inédite est regrettable, mais Livresse a ouvert.» Selon Rina Nissim, le mouvement féministe vit comme tout autre, se restructure, connaît des succès et des reculs, «c'est normal». Pour autant, la militante reconnaît traverser une «période régressive de tous les mouvements sociaux en Suisse, et pas seulement depuis hier, depuis les années 1990». Ce repli n'équivaut pas non plus à une disparition, relève-t-elle encore, «nous restons organisées, nos réseaux fonctionnent».
Pour Geneviève Bordry, le féminisme a surtout changé de phase. «Le mouvement de 1968 a débuté par un fort engagement militant, la société était figée, il fallait donner dans l'excès pour secouer le monde. L'obtention de certaines revendications a amoindri la militance car il faut désormais gérer institutionnellement ces acquis reconnus, au moins formellement, par la société et les lois.» La tendance est d'ailleurs européenne, chaque instance ou pays met en place ses chartes ou commissions pour l'égalité ou sur le genre. Dans une telle période, le mouvement s'assagit logiquement.
Le constat est identique pour Marina Decarro: «Les revendications du Mouvement de libération des femmes (MLF) ont abouti à des services, comme le planning familial ou les bureaux de l'égalité.» Les militantes d'avant ont en grande partie été remplacées par des professionnelles, des associations ont obtenu des subventions sous le contrôle de l'Etat découlant du versement d'argent public.
Engagements épisodiques
Sylvie Durrer constate effectivement un certain «affaiblissement du féminisme militant» mais aussi sa transformation en «féminisme institutionnel». Ce qui est un mouvement naturel. «Il ne faut pas idéaliser le passé, avertit la cheffe de service vaudoise, les suffragettes à l'époque étaient trop souvent isolées et dénigrées, mais elles ont gagné le droit de vote et ont transmis le témoin. Cette institutionnalisation est une forme de victoire du féminisme militant.»
Mme Durrer n'est pas sombre dans son évaluation du mouvement. «Tout ne disparaît pas, mais actuellement il y a une tendance au zapping, y compris dans les engagements associatifs. La mouvance féministe est peut-être plus labile et hétérogène qu'avant, mais elle continue d'exister.»
Marina Decarro est aussi confiante. «Il manque sûrement une génération de militantes entre le MLF et les jeunes féministes d'aujourd'hui, mais ce n'est pas le désert, la pensée féministe existe, beaucoup de femmes s'y reconnaissent et la portent dans leur bagage personnel, elles restent en attente et bougeront si besoin.»
Du côté de Viol-secours, cette dichotomie n'existe pas. L'association ne fait pas une séparation nette entre «militance» et «service» car la cause défendue, le renforcement de l'autonomie des femmes, reste identique quels que soient les moyens de la faire progresser, soutiennent ses permanentes. Pour elles, les deux façons d'agir sont étroitement liées, car la lutte collective et la défense individuelle visent toutes deux à faire reculer les violences contre les femmes.
La diversification du mouvement féministe semble donc inéluctable. «Le présupposé que toutes les femmes vivraient des conditions communes et une oppression identique a éclaté», analyse Estelle Pralong. «Il faut dès lors développer une vision élargie du féminisme ou, encore plus juste, des féminismes. Car ce mot fait problème, personne ne met la même chose derrière. Utiliser le singulier est presque injurieux pour un mouvement vivant.»
Une typologie des féminismes devient nécessaire «car il n'y a pas une seule doctrine, cela va du féminisme bourgeois au féminisme qui remet en cause le capitalisme et le patriarcat et participe au mouvement altermondialiste», relève Marina Decarro. Dans cet esprit, Sylvie Durrer recense déjà le féminisme académique et scientifique des études genre, le féminisme «étatique» des bureaux de l'égalité, l'engagement féministe des partis et groupes politiques ou des syndicats dans le monde du travail, le féminisme associatif militant ou de service et les engagements ponctuels de «colère féministe» comme la veille des femmes devant le Palais fédéral.
Fractions complémentaires
Estelle Pralong ajoute à la liste le féminisme «égalitariste», avec sa volonté de faire éclater le «plafond de verre» pour équilibrer l'accès aux fonctions, d'imposer des quotas ou des salaires identiques entre femmes et hommes. Elle pense encore au féminisme «contreculturel» revendiquant le libre choix de l'orientation sexuelle sans discrimination. Et il y a enfin un certain féminisme au masculin, complète Viol-secours. L'association souhaite en effet développer une «vision féministe de la société» et non seulement y aménager la place des femmes. Dans ce but, elle veut travailler avec les hommes et les femmes pour «changer les choses».
Chaque catégorie d'engagement a des avantages et des inconvénients, estime Estelle Pralong, «elles sont complémentaires mais aucune n'est suffisante». Reste que ce transfert du militantisme vers l'intégration a particulièrement touché le «féminisme autonome radical, la branche liée à la contestation de la société et du patriarcat», juge Rina Nissim. Par exemple, la journée du 8 mars est née dans la rue, mais a été «dévorée par les institutionnels» et se déroule désormais dans une salle, remarque-t-elle. Elle estime toutefois qu'environ 500 femmes à Genève «attendent» une manif les 8 mars ou 14 juin.
Repli du militantisme
A ses yeux, l'évolution vers l'institutionnalisation de la cause des femmes «a cassé» la charge subversive du féminisme contestataire «qui revendique la liberté de sortir des normes» alors que les institutions sont plutôt là pour normaliser les gens. Au contraire, Sylvie Durrer ne croit pas que le fonctionnement institutionnel a «confisqué» des forces au féminisme associatif. Pour elle, de nombreuses institutions et personnes ont non seulement intégré les perspectives féministes mais ont encore contribué à leur élargissement.
L'important développement du féminisme institutionnel est également salué par Estelle Pralong, même si, personnellement, elle ne le trouve «pas vraiment excitant». Et il est vrai, ajoute la journaliste, que cette évolution renforce l'impression de repli du militantisme. Elle avance toutefois d'autres explications à ce recul et cite notamment la perte des «grandes utopies rassembleuses» dans un monde de plus en plus complexe où les repères se brouillent. «Les concepts de gauche et droite ne suffisent plus à comprendre les vrais enjeux, analyse-t-elle, le monde devient globalisé et individualiste, l'autonomie financière alimente le consumérisme, les acquis du féminisme sont récupérés en faveur de la féminité. Et ce ne sont pas que des mots, c'est la réalité, mais nous souffrons d'une carence d'analyse et d'adaptation dans tous les domaines pour savoir comment militer dans cette nouvelle situation.»
Récupération
De même, Marina Decarro voit l'«effet transgressif» du mouvement militant s'essouffler. «La grève des femmes de 1991 cristallisait des questions non réglées, elle était porteuse d'espoir et donnait envie d'y aller. Elle a eu des conséquences sur les mentalités durant des années, mais on est arrivé au bout de cet effet et les jeunes ne l'ont pas connue».
Dès lors, la voie est ouverte à la «récupération» des thèmes et victoires féministes. «C'est notre souhait que l'égalité soit sincèrement reprise dans les institutions et les lois afin de réellement changer les pratiques», assure Chokoufeh Samii, «mais si elle est utilisée juste pour la galerie, c'est effectivement de la récupération.»
Rina Nissim trouve, elle, difficile de placer le curseur entre ces deux options car l'évaluation est délicate. L'accès à la contraception ou la dépénalisation de l'avortement sont deux acquis effectifs du mouvement militant, mais leur simple inscription dans le droit a déjà contribué à leur «ringardisation», donc à décrédibiliser les femmes se battant encore pour eux. Or, dans le vécu quotidien, la morale et la culpabilité ambiante freinent toujours le recours à ces deux droits. La militante a par exemple eu vent d'un pharmacien refusant parfois de délivrer la pilule du lendemain en mettant en doute les affirmations de la femme la demandant. Les grands progrès butent parfois sur des petits obstacles. I



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De vrais progrès inachevés

   Michel Schweri    

«Les acquis formels du féminisme sont bien réels», pose d'emblée Chokoufeh Samii. «Les lois sont là, le droit au travail, à l'indépendance financière et à un certain pouvoir d'achat, le droit à la contraception, au congé maternité et à l'interruption volontaire de grossesse, l'égalité scolaire et dans les études existent bel et bien. Ces éléments font partie du paysage normal des jeunes, lesquels ressentent dès lors moins le besoin de se mobiliser.» «Mais faire respecter ces droits dans les faits ne va pas toujours de soi», tempère sa collègue Geneviève Bordry. «L'inscription institutionnelle de ces progrès donne l'impression que 'c'est bon', mais dans la pratique, on peine à passer la rampe, les mentalités sont en retard.» Elle pense donc qu'une partie du combat actuel vise moins à conquérir de nouveaux droits qu'à «asseoir le respect des acquis». Marina Decarro attire néanmoins l'attention sur la perte de certains «acquis» en prenant l'exemple de la limitation dans le temps des avances de pensions alimentaires à Genève. Elle ajoute que les femmes subissent également la perte d'avantages touchant tout le monde, comme les restrictions dans les prestations des assurances sociales ou la dégradation des services publics qui les prétérite doublement comme usagères et comme travailleuses. Tout n'est donc pas rose.


Rien de vraiment neuf

«On continue de vivre dans une société patriarcale, expliquent les permanentes de Viol-secours, les inégalités se reconstruisent toujours dans les rôles qu'on attribue aux sexes biologiques.» Avant le procès des violeurs du squat de Pré-Naville, en 1982, le viol était considéré comme une atteinte au patrimoine et non comme une agression contre une personne, rappellent-elles, car la femme «appartenait» à l'homme. Depuis la campagne de dénonciation menée à cette occasion, le viol est devenu un crime, «c'est un vrai progrès». Par la suite, le viol conjugal a été reconnu dans la loi en 2004 seulement, continuent les militantes, «mais on commence seulement à admettre l'existence du viol au sein des jeunes couples non-concubins». Pour elles, «naturaliser» les peurs féminines d'agressions sexuelles ou physiques permet encore de maintenir un contrôle social sur les femmes qui s'additionne à l'«oppression générale».
Les rapports sociaux de sexe ne sont donc pas réglés, résume Marina Decarro: «On est loin de l'harmonie.» La militante voit même un «recul énorme» sur le plan des «stéréotypes sociaux». La «désignation» des rôles pour les enfants lui fait notamment horreur. «C'est pire qu'il y a 30 ans, le commerce cible toujours davantage les jeunes et les enfants, les habits roses et suggestifs 'sexualisent' de manière incroyable les fillettes et les jeux vidéos imprègnent les garçons de violence. Le marché et la publicité continuent à développer l'image de 'petits prédateurs' contre des 'objets sexuels' et fait ainsi perdurer les rapports de domination.»


Prise de conscience tardive

Viol-secours dénonce de même la «pornographisation» de la société par le monde de la publicité et de la consommation, «ce qui ouvre de nouvelles voies où s'insinuent les stéréotypes sexistes». Les études genre – «un vrai acquis du féminisme» – «démontrent qu'on reste imprégné d'une représentation sexuée des rôles», complète Chokoufeh Samii. Pour elle, les inégalités entre femmes et hommes demeurent, «davantage larvées qu'auparavant». Durant la période des études, «tout va bien, les filles sont souvent meilleures que les garçons», estime-t-elle, c'est après «qu'elles déchantent». Selon Sylvie Durrer, «l'entrée en conjugalité» fait déjà prendre conscience aux jeunes femmes que «le partage des tâches n'est pas acquis». Puis les inégalités se creusent toujours avec l'arrivée d'enfants car concilier vie professionnelle et familiale devient très difficile. «Les femmes remarquent alors que les droits égaux sur papier ne sont pas vraiment appliqués dans la réalité», complète Marina Decarro. «Mais elles n'ont alors pas envie de tout casser, elles sont davantage en phase de construction que de révolte», analyse Chokoufeh Samii, pour expliquer la démobilisation ambiante.
D'autant que la précarité s'en mêle, reprend Mme Decarro. «Les femmes occupent davantage que les hommes des emplois précaires, à bas salaires, dans des secteurs mal défendus. Même si des commissions féminines existent dans les syndicats, elles manquent de forces et de soutien.»


Vivre au hasard

Face aux incertitudes de l'avenir, «il est difficile de construire un projet de vie», estime la militante. Même porteurs de licences universitaires, les jeunes vivraient donc un peu «comme ça se présente». «Si l'on n'a pas un emploi sûr, il est périlleux de se mettre en couple, de prendre un appartement, de faire des enfants.» MSI



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