PROPOS RECUEILLIS PAR GILLES LABARTHE    

Actuel INTERVIEW - Depuis deux ans, l'investisseur français Jean-Marie Kuhn cherche à attirer l'attention de la justice sur le montage douteux qui a donné naissance au troisième groupe mondial de l'énergie.
A la suite d'un contentieux commercial avec le célèbre financier Albert Frère, l'investisseur français Jean-Marie Kuhn s'est penché sur les ventes, les rachats d'entreprises et les participations liées au groupe de l'homme d'affaires belge. Ses investigations le conduisent à analyser les liens entre ce dernier et Paul Demarais, multimilliardaire canadien proche de Nicolas Sarkozy, au moment où les deux financiers lèvent des fonds pour devenir les principaux actionnaires du géant de l'énergie Gaz de France-Suez (GDF-Suez), via un holding basé à Genève. Des mouvements d'argent qui, selon Jean-Marie Kuhn, présentent les caractères frauduleux du «faux, usage de faux, escroquerie et abus de confiance». Une première plainte déposée à Paris a été classée sans suite en 2008. Le 24 juillet dernier, l'investisseur français s'est alors adressé à la justice belge. L'instruction pourrait mener en Suisse. Entretien.

Quel est le but de votre plainte?
Jean-Marie Kuhn: J'ai saisi trois institutions françaises de toute première importance: le Ministère de l'économie et des finances, la Cour des comptes et le médiateur de la République, dans le but d'obtenir leur avis sur les opérations réalisées par Albert Frère avec l'Etat français en 2006 à travers une société publique, la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Ces opérations concernent la cession de la société Quick et des titres de la société Eiffage par le groupe Albert Frère à la CDC, pour un montant total de 1,25milliard d'euros, dans des conditions qui m'ont paru suspectes. L'enjeu de la plainte est d'obtenir, a minima, la saisie par le juge de tous les rapports, les enquêtes et les dossiers établis par les trois institutions françaises que j'ai saisies. Seul un juge pourrait passer outre les blocages et se faire délivrer ces documents, d'autant que rien dans ce dossier ne relève du secret défense qui sert souvent d'alibi dans les scandales d'Etat.


Quel est le résultat des enquêtes officielles?
Il est accablant. C'est le Ministère de l'économie et des finances qui, le premier, a accrédité le terme de «pacte de corruption» et qui m'a demandé de porter plainte. Selon ces experts, le haut niveau des acteurs concernés ne lui permettait pas de porter directement ces faits à la connaissance de la justice. La Cour des comptes a chargé en septembre 2008 deux de ses chambres de travailler sur le dossier. Là encore, il m'a été assuré que les rapports intermédiaires corroboraient les éléments relatés dans ma plainte. Quant au médiateur de la République, il m'a écrit qu'après des investigations particulièrement approfondies, il se déclarait «incompétent» car il a été «amené à rattacher ces opérations au financement de la dernière campagne présidentielle française».


Avez-vous pu obtenir les rapports de ces trois institutions?
Non. Vous pensez bien que l'on ne se précipite pas pour me les donner. Aussi, mon avocat a dû saisir la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) afin d'obtenir ces dossiers et rapports d'enquêtes. Pour l'heure, sans succès. Malgré un premier avis positif de la CADA, nous restons dans l'attente des documents. Quant au dossier du médiateur, la CADA ne pourra rendre son avis que le 24 septembre prochain, l'étude de l'affaire ayant encore nécessité un complément d'instruction. Les documents démontreront comment et sur quelles bases le médiateur considère qu'il y a un lien avec le financement de la dernière présidentielle. L'enjeu est donc d'importance puisqu'il touche non seulement au groupe Albert Frère, mais aussi au pouvoir politique et peut-être à un financement occulte de la campagne présidentielle qui a porté Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Serait-ce le «pacte de corruption» évoqué par le Ministère des finances? La plainte mènera aux responsables politiques et économiques qui ont permis ou instigués ces opérations.


Quels sont les liens entre Albert Frère, Paul Desmarais et Nicolas Sarkozy?
Dans son discours prononcé lors de la remise de la grand-croix de la Légion d'honneur à Paul Desmarais, Nicolas Sarkozy avoue devoir pour partie son élection à la stratégie mise en place par l'homme d'affaire canadien, rencontré en 1995. Cette année-là est le point de départ d'une grande intimité entre Paul Desmarais, Albert Frère et Nicolas Sarkozy. Et 1995 sera aussi le point de départ de cette stratégie qui a réussi à mener Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Enfin, 1995 est également le début des manoeuvres du duo Frère-Desmarais pour approcher Suez, avec en toile de fond la fusion avec GDF. Et 2007 est l'année de la récolte: l'Elysée pour Nicolas Sarkozy, la fusion GDF-Suez pour Frère-Desmarais.


Dans une enquête parue en avril dernier, le magazine Marianne est revenu sur la rapidité déconcertante avec laquelle le président Sarkozy avait fait avancer certains dossiers économiques en faveur de ses amis patrons d'entreprise, dans les semaines qui ont suivi son élection. Cette enquête apporte-t-elle de l'eau à votre moulin?
Vous n'imaginez pas à quel point. En 2007, j'ai adressé des courriers à Albert Frère pour attirer son attention sur les grands doutes que j'avais quant à l'origine des fonds investis dans Suez début 2007. Pour moi, il était évident que la cession de Quick et des titres Eiffage à la CDC avait été faite pour apporter à Albert Frère fin 2006 les liquidités qu'il a ensuite investies quinze jours plus tard en vue de la fusion programmée avec GDF. Albert Frère s'est invité à l'Elysée pour négocier directement avec Nicolas Sarkozy. Il s'est ainsi comporté en véritable gérant de fait, passant outre les dirigeants attitrés de GDF et de Suez. Et, à chacune de ses visites à l'Elysée il a réussi à améliorer les conditions de la fusion et «agrandir toujours plus sa galette», comme il a l'habitude de le dire... Rappelez-vous que le directeur de GDF, Gérard Mestrallet, a eu l'audace de poser un quasi-ultimatum au président pour imposer la fusion, suscitant l'émotion de journalistes spécialisés. Enfin, à l'Assemblée générale du 16juillet 2008, entérinant le mariage GDF-Suez, le même Mestrallet a salué la fusion comme «l'aboutissement d'un rêve, d'un projet que nous préparions depuis dix ans dans l'ombre puis dans la lumière depuis trois ans». Treize ans en 2008, ce qui nous ramène bien en 1995.


Vous affirmez que les éléments de votre plainte détaillant l'appui déterminant accordé par Nicolas Sarkozy à la fusion GDF-Suez sont «attestés». Par qui ?
Par le processus même de la fusion qui a requis de multiples autorisations administratives émanant du Ministère des finances, du premier ministre et de la présidence. Un seul exemple: le 5 décembre 2007, le Ministère m'incite à déposer plainte. Quelques jours plus tard, sur proposition de la ministre Christine Lagarde, le premier ministre François Fillon signe les décrets nécessaires à la fusion GDF-Suez... Imaginez: de forts soupçons pèsent sur la légalité des capitaux investis en janvier 2007 par le groupe Albert Frère dans Suez et malgré tout, la fusion non seulement se poursuit, mais s'accélère... les ordres ne peuvent venir que de l'Elysée. De plus, aucune autorité que j'ai saisie ou alertée n'a démenti mes propos. Mieux encore, le Ministère des finances a enquêté pendant près de cinq mois, la Cour des comptes depuis dix mois et le médiateur pendant deux mois. Vous avez l'embarras du choix.


A l'époque des faits, Jacques Chirac était président et Dominique de Villepin premier ministre. Nicolas Sarkozy n'était que le numéro trois...
C'est exact. La justice devra préciser le rôle de chacun, y compris de l'ancien président et de Dominique de Villepin. Ce dernier, cependant, dès que je l'ai alerté, a saisi la Chancellerie immédiatement.


Avec quels résultats?
Entre-temps, il y a eu changement de gouvernement et les services de Rachida Dati m'ont répondu en ignorant superbement la partie du dossier relative à la corruption.


Vous avez déposé une plainte similaire en France, mais sans succès. Pourquoi?
Le procureur français a d'abord jugé les faits insuffisamment caractérisés et on m'a opposé divers artifices de procédure. Tout dans ce dossier me ramène à la Belgique, notamment à Albert Frère, ses sociétés GBL, CNP, Quick Restaurants, GIB, etc. Mon erreur a été de porter plainte en France car les procureurs sont aux ordres du pouvoir exécutif.


Comment expliquez-vous que presque aucun grand média français n'ait davantage relaté cette affaire?
Vous savez aussi bien que moi que les médias français ont des difficultés avec le pouvoir actuel. Malgré cela, j'ai eu néanmoins une belle couverture médiatique. Grâce à de nombreux webjournaux comme à la presse papier, notamment Libération, Capital, Challenges, Le Parisien, et même l'Agence France-Presse. En Belgique et en Suisse au travers du journal Le Soir, La Gazette et tout récemment encore, L'Echo et l'Agefi. De plus, des organisations anticorruption me soutiennent notamment Transparence International France et Anticor.


Qu'en est-il de l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire?
Elle sera évoquée en septembre.


Votre plainte vise GBL et CNP. Or, GBL est une filiale à 50% de la société Pargesa, basée à Genève, principal actionnaire de Total GDF-Suez et Suez Environnement. Quels liens cette affaire peut-elle avoir avec la place financière suisse?
Des liens importants. Lorsque la justice prouvera que la Caisse des dépôts et consignations a déboursé 1,25milliard d'euros pour enrichir le groupe Albert Frère au travers de deux opérations dont les indices de corruption sont étayés par le Ministère des finances, la Cour des comptes et le médiateur de la République, se posera ensuite la question des flux financiers issus du fameux «pacte de corruption». Pargesa pourrait être concernée à deux titres: d'où proviennent les fonds mis à la disposition de sa filiale GBL, sont-ils issus des opérations avec la Caisse des dépôts? A-t-elle manqué à son devoir de contrôle vis à vis de sa filiale GBL, par laquelle a été acquise la participation dans Suez? A travers Pargesa, c'est toute la place financière suisse qui pourrait se retrouver concernée. DATAS



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