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On connaît la chanson

Paru le Samedi 15 Août 2009
   RODERIC MOUNIR    

Culture REPLAY (VI) On écoute toujours les mêmes airs, ou presque. Un trio canadien en a fourni la preuve avec un «medley» d'une trentaine de tubes identiques, tandis que le groupe Coldplay est accusé de plagiat. Pas très révolutionnaire, la pop music?

Chris Martin doit se mordre la langue pour avoir déclaré un jour que Coldplay n'avait rien de génial mais maîtrisait bien l'art du plagiat. Modestie frappée au coin du bon sens, de la part du leader d'un des rares groupes à vendre encore des millions d'exemplaires de ses disques? Peut-être. Le problème, c'est que les accusations de plagiat se multiplient depuis la sortie de Viva la Vida or Death and All His Friends (2008), quatrième album de Coldplay et nouveau best-seller mondial.
En cause, le morceau-titre, une ballade mélancolique généreusement produite par Brian Eno, avec moult cordes et ces mélodies vocales enivrantes qui sont la marque de fabrique de Coldplay. Creaky Boards, un groupe new-yorkais confidentiel, Joe Satriani, un «guitar hero» accompli, et dernièrement le chanteur folk Cat Stevens ont très sérieusement revendiqué la paternité de cette combinaison harmonique, qui a valu à Coldplay le Grammy Award de la meilleure chanson de l'année. Convoitises? Plaintes fondées ou mauvaise foi, compte tenu de la notion même de «chanson populaire»?
Qu'est-ce qu'une bonne chanson? Nous apparaît-elle bonne uniquement pour ses qualités intrinsèques – ce qui expliquerait que les créateurs chatouilleux voient des copieurs partout – ou parce qu'elle nous en rappelle d'autres? Le hit-parade se résumerait à une enfilade de madeleines de Proust?

Pop cannibale
Pour certains, c'est une évidence. Dans les années quatre-vingt, le groupe anglais Pop Will Eat Itself proposait une vision satirique particulièrement efficace du postmodernisme, en recyclant citations de BD célèbres (Watchmen, par exemple), de slogans publicitaires pour Big Mac et bonheur instantané, de riffs rock des Stooges et AC/DC, parmi des centaines de «samples» jetés pêle-mêle dans un vaste chaudron où tous les ingrédients se valaient. Le nom du groupe, signifiant «la pop se dévorera elle-même», avait à lui seul valeur de commentaire. Les membres de Pop Will Eat Itself avaient été frappés par la lecture d'un article du NME qui défendait la thèse suivante: puisque la pop music ne cesse de s'auto-recycler, il suffit d'en mélanger les meilleurs extraits pour obtenir la chanson parfaite. Dont acte.
Pop Will Eat Itself n'a pas laissé une trace indélébile dans l'histoire de la musique, mais sa démarche avait le mérite de la lucidité, à une époque qui voyait triompher MTV et ses clips diffusés en boucle – sans esprit critique ni réelle ligne éditoriale – et avec l'avènement du sampling, art de l'emprunt sonore. Devenu incontournable pour les artistes de hip hop et de musiques électroniques, le sampling prenait des proportions alarmantes ou réjouissantes, selon qu'on fût capitaine d'industrie ou modeste créateur jouissant soudain des technologies numériques à bas prix.
Mais avant de savoir si elle est bonne, il faut peut-être se demander ce qu'est une chanson. Dans Musiques. Une Encyclopédie pour le XXIe siècle (Ed. Actes Sud, 2003), le musicologue et compositeur Franco Fabbri souligne le caractère «répétitif» des chansons – régularité métrique, récurrence des motifs musicaux et/ou textuels. Si l'articulation varie, la répétition est la norme fondamentale d'une chanson, du moins dans son acception «populaire»: le rock qu'on appellera «progressif» dans les années 1970 se fera fort, justement, de concevoir des compositions «évolutives», non-soumises au diktat du couplet-refrain. Celui-ci, explique Fabbri, n'a pourtant rien d'arbitraire, héritage de la tradition populaire où le couplet occupe une fonction narrative tandis que le refrain résume le propos, tire une morale, en forme d'apogée.

Le medley qui tue
Il y a donc fort à parier que nous ayons encore longtemps besoin de chansons fédératrices pour nous guider, nous inspirer, traduire nos sentiments et peut-être les adoucir. Quitte à ressasser les mêmes airs et les mêmes formules toutes faites. A ce petit jeu, le trio de comiques canadien The Axis of Awesome a réussi un tour de force en interprétant, sur la même suite d'accords (mi majeur, si majeur, do dièse mineur, la majeur) pas moins d'une trentaine de chansons ayant fait le tour du monde.
James Blunt («You're Beautiful»), Alicia Keys («No One»), Mika («Happy Ending»), Black Eyed Peas («Where is the Love?»), U2 («With or Without You»), Red Hot Chili Peppers («Under the Bridge»), The Beatles («Let it be»), Michael Jackson («Man in the Mirror»), Natalie Imbruglia («Torn»), Beyoncé («If I Were A Boy») ou encore A-Ha («Take on me») ne seraient qu'une seule et même chanson? Evidemment non, d'une part grâce aux mille et unes variations et mélodies vocales possibles sur ces accords, et d'autre part – comme le pointe un bloggeur dans son analyse du pot-pourri, sur le site presse-citron.net – parce que les auteurs ont un peu triché en transposant la fameuse suite harmonique sur le même accord de base. «4 Chords» de The Axis of Awesome n'en est pas moins éloquent, et un must du Net (1).
Autre exemple, celui de Jean-Jacques Goldman, à qui on a reproché l'utilisation abusive de la suite harmonique présente notamment dans «Aïcha» (écrite pour Khaled) et «Les Derniers seront les premiers» (chantée en duo avec Céline Dion). On notera que cette suite, qui est la même que celle étudiée plus haut mais dans un ordre différent, est aussi celle de «The Passenger» d'Iggy Pop, elle-même copiée par Cookie Dingler pour sa «Femme libérée» (y compris sur le plan rythmique) et entendue plus tard chez Eagle Eye Cherry («Save Tonight») ou encore Natalie Imbruglia («Only You»). Dans une interview donnée au Figaro en 1997, Jean-Jacques Goldman n'en faisait pas mystère: «Forcément je tourne en rond», reconnaissait-il. Quand on est aussi prolifique et fortuné que Goldman et Coldplay, la modestie, feinte ou sincère, est de mise.


Note : (1) www.youtube.com/watch?v=qHBVnMf2t7w

La version interprétée en direct sur un plateau télé vaut aussi le détour. The Axis of Awesome ne paient pas de mine, mais ils tiennent le plus gros hit de tous les temps: www.youtube.com/watch?v=QpB_40hYjXU&feature=related



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«La chanson, une drôle d'alchimie»

   PROPOS RECUEILLIS PAR RODERIC MOUNIR    

Claude Lemesle, 64 ans, est l'auteur de standards pour Joe Dassin («L'Eté indien», «L'Equipe à Jojo», «Ça va pas changer le monde», «Et si tu n'existais pas»), Serge Reggiani («Le Souffleur», «Le Barbier de Belleville», «Venise n'est pas en Italie»), Mireille Mathieu («Le Silence», «Aimer», «Le Strapontin») ou encore Michel Fugain, Gilbert Bécaud, Isabelle Aubret, Nana Mouskouri. Président de la Sacem, la Société des auteurs compositeurs et éditeurs de musique, il raconte dans L'Art d'écrire une chanson (Ed. Eyrolles, 2007) son intinéaire de parolier à succès. Entretien.


Quelle est le secret pour réussir un tube?

Claude Lemesle: Il n'y en a pas, sinon on serait tous riches! Un jour, Catherine Ribeiro, une égérie underground de l'après-68, est venue me voir et m'a posé la même question. Je lui ai répondu: «Je ne sais pas, c'est le public qui choisit.» Une chanson, c'est une drôle d'alchimie. Il faut un texte, une musique, une voix, et les trois doivent entrer en harmonie. Prenez «L'Eté indien» (1975, ndlr), peut-être ma meilleure chanson: le texte est très simple, mais quelque chose de magique se produit. Certaines chansons parfaites n'atteignent pas le coeur des gens, curieusement. D'autres s'installent à la longue, comme «Viva la vida» de Fugain (1986), qui a connu des ventes moyennes à sa sortie avant d'être plébiscitée. «Salut les amoureux», une chanson mineure de Dassin (1972), a été reprise par Miossec, Garou et Roch Voisine.


Comment procédez-vous au moment d'écrire?

J'essaie de coller à la voix et au style de l'artiste. Pour cela, j'ai besoin d'entrer amicalement dans sa vie. Il m'arrive de refuser des demandes lorsqu'on me dit: «Envoyez-moi un texte.» Je ne fonctionne pas comme ça.


Le génie de l'interprète, c'est de flairer la bonne chanson?

En partie. Dassin savait allier goût raffiné et populaire, ce qui est rare. Mais il ne faut pas minimiser le rôle des directeurs artistiques, qui savent repérer un tube potentiel pour leur poulain. Mireille Mathieu n'a plus connu le même succès après la mort de son mentor Johnny Stark.


Les directeurs artistiques ont-ils pris trop d'importance?

Oui. J'ai souvent affaire à eux, même si je préfère traiter directement avec l'artiste. Les jeunes sont très passionnés, ils ne manquent pas de culture musicale, mais d'expérience. Ils subissent aussi la pression des maisons de disques. Le métier est sinistré, ils sont sur un siège éjectable.


Cette pression nuit-elle à l'innovation?

On observe effectivement une uniformisation assez effrayante. La médiocrité est surtout musicale: on n'entend plus de grandes mélodies! La chanson française n'a rien produit de marquant depuis des années. Il y a bien sûr des exceptions comme Calogero ou Daran, qui sont de bons mélodistes. Côté textes, le rap et le slam proposent des choses intéressantes. Le problème, aujourd'hui, c'est surtout la recherche systématique de l'auteur-compositeur, or on ne s'improvise pas auteur ou mélodiste. Les grands tubes et les grands artistes ont souvent une équipe derrière eux. Il faut savoir faire preuve d'humilité. PROPOS RECUEILLIS PAR RMR



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«Mashup your life!»

   RODERIC MOUNIR    

Le plagiat, le recyclage: c'est le cadet des soucis des fondus du Mashup. Du quoi? Si vous ignorez tout de cette discipline, faites un tour sur mashuptown.com: une adorable octogénaire vous expliquera, via une vidéo reprise de Youtube, de quoi il retourne. «How to make something fresh out of something stale»: comment transformer quelque chose de banal, de rebattu, en quelque chose de neuf? En théorie, c'est très simple: prenez deux tubes (ou plus) de disco, pop, variété, heavy metal, peu importe, et mixez-les ensemble en fonction du rythme et des harmonies. Certes, l'exercice n'est pas donné à tout le monde; il faut maîtriser les outils numériques ad hoc et si possible disposer des pistes séparées (la ligne vocale d'un titre, l'instrumentation de l'autre). Heureusement, il existe des logiciels permettant d'isoler les éléments d'une chanson et de faire coïncider le tempo et la tonalité de deux morceaux différents. L'enjeu étant bien sûr de tricher le moins possible.
Le résultat, ce sont des hybridations souvent hilarantes, complètement décalées et parfois étonnamment pertinentes. Exemple: «Ray of God», mix parfait de «Ray of Light» de Madonna et de «Pretty Vacant» et «God Save the Queen» des Sex Pistols (devant le résultat, les intéressés ont donné leur bénédiction). Plus incongru, un clash entre le r&b de Destiny's Child (le groupe de la chanteuse Beyoncé) et le «metal industriel» oppressant des Anglais Godflesh. La palme de la rencontre improbable, on peut la décerner à «Never Gonna Give Your Teen Spirit Up», gros succès sur la Toile récemment: sur l'hymne grunge de Nirvana vient se greffer la voix de Rick Astley, minet pop qui eut son heure de gloire dans les années quatre-vingt. D'ores et déjà un classique, à mettre au crédit d'un DJ allemand inspiré.
Le Mashup, c'est la symbiose entre une mélomanie compulsive, un humour potache et l'esprit participatif d'Internet. Bien sûr, la discipline est par définition illégale, en vertu des règles de protection du droit d'auteur. Et alors? S'il existe des artistes «officiels» de Mashup (notamment les Belges 2 Many DJ's, coqueluches des festivals), le but n'est pas commercial mais d'abord ludique. On s'échange ces petits Frankenstein musicaux ou vidéo pour s'en payer une bonne tranche et, lorsqu'on en est l'auteur, pour exhiber son savoir-faire. Le Mashup (aussi appelé Bootleg) a ses champions, ses soirées et ses stations de radio sur le web. Des artistes confirmés s'y frottent, à l'image de Danger Mouse et son Grey Album, montage des paroles du Black Album de Jay-Z sur des extraits musicaux de l'album blanc des Beatles.
A l'heure qu'il est, la petite grand-mère de mashuptown.com est sans doute en train de concocter un hybride de piano classique et de hip hop, en piochant dans sa collection de vinyles. Vous n'y croyez pas? Vérifiez vous-même. RMR



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