RODERIC MOUNIR
REPLAY (VI) On écoute toujours les mêmes airs, ou presque. Un trio canadien en a fourni la preuve avec un «medley» d'une trentaine de tubes identiques, tandis que le groupe Coldplay est accusé de plagiat. Pas très révolutionnaire, la pop music?
Chris Martin doit se mordre la langue pour avoir déclaré un jour que Coldplay n'avait rien de génial mais maîtrisait bien l'art du plagiat. Modestie frappée au coin du bon sens, de la part du leader d'un des rares groupes à vendre encore des millions d'exemplaires de ses disques? Peut-être. Le problème, c'est que les accusations de plagiat se multiplient depuis la sortie de Viva la Vida or Death and All His Friends (2008), quatrième album de Coldplay et nouveau best-seller mondial.
En cause, le morceau-titre, une ballade mélancolique généreusement produite par Brian Eno, avec moult cordes et ces mélodies vocales enivrantes qui sont la marque de fabrique de Coldplay. Creaky Boards, un groupe new-yorkais confidentiel, Joe Satriani, un «guitar hero» accompli, et dernièrement le chanteur folk Cat Stevens ont très sérieusement revendiqué la paternité de cette combinaison harmonique, qui a valu à Coldplay le Grammy Award de la meilleure chanson de l'année. Convoitises? Plaintes fondées ou mauvaise foi, compte tenu de la notion même de «chanson populaire»?
Qu'est-ce qu'une bonne chanson? Nous apparaît-elle bonne uniquement pour ses qualités intrinsèques – ce qui expliquerait que les créateurs chatouilleux voient des copieurs partout – ou parce qu'elle nous en rappelle d'autres? Le hit-parade se résumerait à une enfilade de madeleines de Proust?
Pop cannibale
Pour certains, c'est une évidence. Dans les années quatre-vingt, le groupe anglais Pop Will Eat Itself proposait une vision satirique particulièrement efficace du postmodernisme, en recyclant citations de BD célèbres (Watchmen, par exemple), de slogans publicitaires pour Big Mac et bonheur instantané, de riffs rock des Stooges et AC/DC, parmi des centaines de «samples» jetés pêle-mêle dans un vaste chaudron où tous les ingrédients se valaient. Le nom du groupe, signifiant «la pop se dévorera elle-même», avait à lui seul valeur de commentaire. Les membres de Pop Will Eat Itself avaient été frappés par la lecture d'un article du NME qui défendait la thèse suivante: puisque la pop music ne cesse de s'auto-recycler, il suffit d'en mélanger les meilleurs extraits pour obtenir la chanson parfaite. Dont acte.
Pop Will Eat Itself n'a pas laissé une trace indélébile dans l'histoire de la musique, mais sa démarche avait le mérite de la lucidité, à une époque qui voyait triompher MTV et ses clips diffusés en boucle – sans esprit critique ni réelle ligne éditoriale – et avec l'avènement du sampling, art de l'emprunt sonore. Devenu incontournable pour les artistes de hip hop et de musiques électroniques, le sampling prenait des proportions alarmantes ou réjouissantes, selon qu'on fût capitaine d'industrie ou modeste créateur jouissant soudain des technologies numériques à bas prix.
Mais avant de savoir si elle est bonne, il faut peut-être se demander ce qu'est une chanson. Dans Musiques. Une Encyclopédie pour le XXIe siècle (Ed. Actes Sud, 2003), le musicologue et compositeur Franco Fabbri souligne le caractère «répétitif» des chansons – régularité métrique, récurrence des motifs musicaux et/ou textuels. Si l'articulation varie, la répétition est la norme fondamentale d'une chanson, du moins dans son acception «populaire»: le rock qu'on appellera «progressif» dans les années 1970 se fera fort, justement, de concevoir des compositions «évolutives», non-soumises au diktat du couplet-refrain. Celui-ci, explique Fabbri, n'a pourtant rien d'arbitraire, héritage de la tradition populaire où le couplet occupe une fonction narrative tandis que le refrain résume le propos, tire une morale, en forme d'apogée.
Le medley qui tue
Il y a donc fort à parier que nous ayons encore longtemps besoin de chansons fédératrices pour nous guider, nous inspirer, traduire nos sentiments et peut-être les adoucir. Quitte à ressasser les mêmes airs et les mêmes formules toutes faites. A ce petit jeu, le trio de comiques canadien The Axis of Awesome a réussi un tour de force en interprétant, sur la même suite d'accords (mi majeur, si majeur, do dièse mineur, la majeur) pas moins d'une trentaine de chansons ayant fait le tour du monde.
James Blunt («You're Beautiful»), Alicia Keys («No One»), Mika («Happy Ending»), Black Eyed Peas («Where is the Love?»), U2 («With or Without You»), Red Hot Chili Peppers («Under the Bridge»), The Beatles («Let it be»), Michael Jackson («Man in the Mirror»), Natalie Imbruglia («Torn»), Beyoncé («If I Were A Boy») ou encore A-Ha («Take on me») ne seraient qu'une seule et même chanson? Evidemment non, d'une part grâce aux mille et unes variations et mélodies vocales possibles sur ces accords, et d'autre part – comme le pointe un bloggeur dans son analyse du pot-pourri, sur le site presse-citron.net – parce que les auteurs ont un peu triché en transposant la fameuse suite harmonique sur le même accord de base. «4 Chords» de The Axis of Awesome n'en est pas moins éloquent, et un must du Net (1).
Autre exemple, celui de Jean-Jacques Goldman, à qui on a reproché l'utilisation abusive de la suite harmonique présente notamment dans «Aïcha» (écrite pour Khaled) et «Les Derniers seront les premiers» (chantée en duo avec Céline Dion). On notera que cette suite, qui est la même que celle étudiée plus haut mais dans un ordre différent, est aussi celle de «The Passenger» d'Iggy Pop, elle-même copiée par Cookie Dingler pour sa «Femme libérée» (y compris sur le plan rythmique) et entendue plus tard chez Eagle Eye Cherry («Save Tonight») ou encore Natalie Imbruglia («Only You»). Dans une interview donnée au Figaro en 1997, Jean-Jacques Goldman n'en faisait pas mystère: «Forcément je tourne en rond», reconnaissait-il. Quand on est aussi prolifique et fortuné que Goldman et Coldplay, la modestie, feinte ou sincère, est de mise.
Note : (1) www.youtube.com/watch?v=qHBVnMf2t7w
La version interprétée en direct sur un plateau télé vaut aussi le détour. The Axis of Awesome ne paient pas de mine, mais ils tiennent le plus gros hit de tous les temps: www.youtube.com/watch?v=QpB_40hYjXU&feature=related