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La pensée encerclée

Paru le Samedi 13 Juin 2009
    PROPOS RECUEILLIS PAR RODERIC MOUNIR    

Culture NÉOLIBÉRALISME Il arrive à point nommé, ce décryptage d'une pensée par ses promoteurs et opposants les plus résolus. «L'Encerclement» de Richard Brouillette est à voir au Spoutnik à Genève et au Zinéma à Lausanne.

Le néolibéralisme expliqué en plans fixes par des économistes, politologues et journalistes durant 160 minutes en noir/blanc, suivant un découpage en dix chapitres agrémentés de rares images d'archives. Vous vous sentez d'attaque? Austère et didactique, l'exercice s'avère néanmoins passionnant; il tombe à pic, à l'heure où l'état de crise généralisé oblige le monde à se demander où il a fait faux.
Très remarqué lors de la dernière Berlinale (1), L'Encerclement. La démocratie dans les rets du néolibéralisme a obtenu le «Grand Prix La Poste Suisse» (sic) au récent festival Visions du réel de Nyon. L'actualité du thème traité par Richard Brouillette, réalisateur et producteur québécois de ce film fleuve en forme de cours ex-cathedra, y est bien sûr pour beaucoup. Mais à l'heure où le format documentaire multiplie les effets de style (montage nerveux, reconstitutions plus vraies que nature), L'Encerclement met son dépouillement formel au service d'un décryptage scrupuleux de l'idéologie du libre-échange, de la dérégulation et de la «main invisible du marché». Noam Chomsky, Ignacio Ramonet, Normand Baillargeon, Susan George, Oncle Bernard (de Charlie Hebdo) ou encore Michel Chossudovsky racontent les origines et l'avènement des dogmes qui ont conduit la planète dans le mur.
Entretien avec un réalisateur militant, qui a mis douze ans à boucler son projet.

Votre film a été conçu avant la crise. A-t-elle une incidence sur sa réception?
Richard Brouillette: Certainement, car il y a aujourd'hui une forte demande d'explication. Mon film reste d'actualité, sauf sur un détail: quand Omar Aktouf (professeur d'économie et membre du conseil scientifique d'Attac-Québec, ndlr) évoque les «profits mirobolants» de General Motors, qui entre-temps a fait faillite. Je m'attache à une idéologie plus qu'aux marchés financiers, or on n'a pas l'impression que ses tenants ont été désarmés par la crise. Chez moi, au Canada, le Parti conservateur du premier ministre Harper est très lié au Fraser Institute, l'un des plus grands think tanks du pays.

C'est l'un des aspects méconnus qu'explore votre film: ces think tanks (boîtes à idées, cercles de réflexion) pratiquent depuis des décennies un lobbying agressif en faveur des thèses néolibérales.
– Ce sont de vrais organes de propagande! Je vais d'ailleurs leur consacrer mon prochain film, car il existe très peu de littérature sur eux et rien au niveau audiovisuel. Au début de ma recherche, en 1996, je suis tombé sur deux articles du Monde diplomatique, l'un de Serge Halimi intitulé «Les boîtes à idées de la droite américaine» et l'autre de Susan George sur «Comment la pensée devint unique». Ils analysaient l'influence des fondations qui ont financé les travaux de chercheurs comme Francis Fukuyama (théoricien de la «fin de l'histoire», la victoire de la démocratie libérale sur les antagonismes idéologiques, ndlr). C'est la fondation ultraconservatrice Olin qui a financé ses écrits, par la suite abondamment repris et commentés à travers le monde. La Fondation Heritage, basée à Washington, emploie pas moins de 300 salariés! Les think tanks sont la preuve qu'il existe des intellectuels de droite qui croient au pouvoir des idées, et qui ont accompli l'«hégémonie culturelle» théorisée en prison jadis par Gramsci.
Les amateurs de conspirations fantasment sur le groupe Bilderberg, un club de richissimes décideurs et célébrités aux réunions tenues secrètes. Mais les plans d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale sont beaucoup plus concrets et appliqués au grand jour. Ils ont un impact énorme sur des populations entières.

Vous avez pris le soin d'interviewer des partisans du néolibéralisme – y compris des «libertariens», ces anarchistes de droite peu connus en Europe et qui sont farouchement anti-Etat. Mais votre film est clairement à charge.
– Oui. Je prends position par les titres de chapitre et un peu par le montage, mais on est loin du pamphlet à la Michael Moore. J'ai cherché à démonter les mécanismes du néolibéralisme, à le mettre à nu en espérant provoquer une réaction.

Pourquoi ce format si austère et cette durée potentiellement rédhibitoire?
– Je voulais trancher avec ces documentaires hyper rythmés, que je n'aime pas du tout. Mes références sont L'Héritage de la chouette de Chris Marker, où des scientifiques parlent pendant des heures de l'influence de la Grèce antique sur les sciences, l'art, la philosophie. Ou les films de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat sur l'origine du christianisme. J'ai vu des salles littéralement captivées par L'Abécédaire de Gilles Deleuze (huit heures d'entretiens filmés, ndlr). J'aime entendre des gens intelligents démêler la complexité du monde. J'ai quand même opéré des choix dans les 25 heures de film que j'avais accumulées. Certains intervenants ont disparu au montage.

L'Encerclement ne risque-t-il pas de prêcher des convaincus?
– C'est vrai qu'il est surtout projeté dans les salles art et essai, mais il est présent dans de nombreux festivals. Et il se vend très bien aux écoles – on y étudie les théories économiques de Keynes et Hayek, alors si mon film peut provoquer le débat, tant mieux. J'espère que la TSR et Arte le diffuseront; c'est en négociation.

Le fait de recevoir en Suisse un prix parrainé par La Poste, qui applique les recettes libérales, ça vous inspire quoi?
– J'avoue avoir posé la question autour de moi, car je sais qu'en France, comme au Canada, la pression est énorme pour privatiser tout ou partie des services postaux. Mais apparemment, La Poste suisse n'est pas encore l'UBS, qui décernait ce prix autrefois (jusqu'en 2003, ndlr)...


Note : (1) Notre édition du 12 février ou Encerclement

Jusqu'au 28 juin à Genève au Spoutnik et à Lausanne au Zinema Horaires également dans vos mémentos quotidiens.



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