MATHIEU LOEWER
Elle exerce un métier ingrat qui, lorsqu'il est bien fait, passe inaperçu. Pilier de la société AdaLin, Catherine Terrettaz pilote des adaptations linguistiques de films (sous-titrage et sonorisation des voix). C'est sans la moindre hésitation que cette femme de l'ombre a accepté de se prêter au jeu du portrait. «Je n'attendais que ça, que des gens commencent à s'intéresser à notre travail», assure-t-elle, avec un léger accent québécois que quinze ans passés en Suisse n'ont pas gommé.
En avril dernier, au Festival Visions du Réel de Nyon, elle participait à un débat devant un public clairsemé. Car ce sujet technique intéresse peu, même dans la profession: «C'est pourtant la condition sine qua non à la circulation des oeuvres que souhaitent tous les réalisateurs et les producteurs.»
UNE IDéE SUISSE
Bien qu'elle en parle aujourd'hui avec passion, Catherine Terrettaz n'est pas venue à l'adaptation linguistique par vocation: «J'étais régisseuse de théâtre au Québec, mais on ne me proposait en Suisse que des postes de machiniste. Quand on mesure 1m55, ce n'est pas évident!» Reconvertie dans la réalisation et bientôt engagée à la SSR, elle y rencontre Jean-Daniel Boesch. Ce dernier l'embarque à ses côtés lorsqu'il crée AdaLin, à l'aube de l'an 2000, en réponse au slogan «idée suisse» dont se pare alors la télévision nationale. La petite entreprise – rattachée à la SSR – entend contribuer à la «transversalité de la culture helvétique» exaltée par le président Armin Walpen.
C'est d'ailleurs en Suisse, contrainte d'apprendre l'allemand pour travailler dans la Berne fédérale, que Catherine Terrettaz se découvre un intérêt pour les langues. On l'imaginait pourtant sensible aux échanges culturels, cette fille d'immigré italien ayant grandi dans un pays bilingue. «Pas vraiment. Je suis de la génération de la Loi 101. On manifestait au Québec pour la défense du français et on ne voulait rien savoir de l'anglais.»
Ses origines siciliennes lui ont néanmoins donné le goût du large. «J'ai toujours su que j'allais repartir d'où j'étais née. Depuis l'âge de 12 ans, je ne rêvais que d'aller voir ailleurs.» Durant ses études, elle profite des vacances d'été pour aller travailler dans le restaurant d'une tante installée en Suisse. Elle fait alors la connaissance de celui qui deviendra son mari et décide de rester. «C'est toujours ça qui fait quitter son pays», sourit-elle.
Catherine Terrettaz a appris le métier sur le tas. Et pour cause: si l'école de traduction de Strasbourg accueille des ateliers d'adaptation linguistique grâce à la proximité de la chaîne franco-allemande Arte, rien de tel n'existe dans celles de Genève ou de Winterthour.
DOUBLAGE CRIMINEL
Une aptitude pour les langues est certes nécessaire, mais l'adaptation audiovisuelle est un exercice très différent de la traduction littéraire. «Lorsque je reçois une traduction, je coupe, je sabre, dit-elle en rigolant. Le sous-titre est un corps étranger, qui doit se fondre dans le film et ne pas bousiller le travail du réalisateur ou du cameraman. Quelqu'un qui vient de l'écrit ne sera pas sensible à cet aspect-là. Il faudrait plutôt donner des cours dans les écoles de cinéma ou dans le cadre de la formation continue.»
Mais avant de traduire, il faut choisir quel type d'adaptation convient le mieux au film. Spécialisée dans le documentaire, AdaLin propose avant tout du sous-titrage et de la voice over (traduction en voix off laissant entendre la voix originale en arrière-fond). «Le doublage est parfois criminel, s'insurge Catherine Terrettaz. Le documentaire, c'est du réel. Les personnages sont authentiques et leur voix fait partie d'eux. En les doublant, on sort de cette réalité. En revanche, on réenregistre volontiers un commentaire, car il s'agit d'un narrateur qui n'apparaît pas à l'écran.»
Et que répondrait-elle à Hitchcock, qui prônait le doublage sous prétexte que le cinéma est avant tout un langage visuel? «C'est vrai qu'on risque de perdre des informations véhiculées par l'image, mais on peut placer le sous-titre de façon à attirer le regard du spectateur dans la direction voulue par le réalisateur.»
L'ART DU SOUS-TITRAGE
Le sous-titrage est en effet soumis à des exigences antagonistes: le texte doit se détacher clairement de l'image pour être lisible tout en évitant d'accaparer l'attention. Un équilibre fragile et rarement atteint, ce qui explique en partie les réticences du public1. Et pourtant, on peut amener les gens à lire des sous-titres sans qu'ils s'en aperçoivent. «S'ils sont bien adaptés au rythme du film et au débit des protagonistes, on ne les remarque plus. A la sortie de la projection d'un film alémanique, j'ai parlé à une dame francophone qui avait oublié la présence des sous-titres!» raconte Catherine Terrettaz.
Sans parler des problèmes de traduction (niveau de langage, références culturelles, etc.), le sous-titre doit d'abord respecter certaines règles psychophysiologiques pour se faire oublier. L'adaptateur linguistique commence ainsi par déterminer le temps disponible pour les sous-titres. La vitesse de lecture (calculée en nombre de caractères par seconde) entre bien sûr dans l'équation, car un sous-titre ne doit pas rester trop longtemps à l'écran. «Les Anglo-Saxons font débuter le sous-titre quand la personne ouvre la bouche et l'arrêtent quand elle la ferme. Il arrive que le sous-titre ne change pas pendant 5 ou 6 secondes; et du coup, on le lit deux fois. Ça ne se peut pas!» s'énerve-t-elle en québécois.
Le sous-titrage entretient par ailleurs des rapports étroits avec l'image. «Le traducteur a besoin de savoir ce qu'on voit à l'écran et qu'il sera donc inutile de répéter par écrit», explique Catherine Terrettaz. Il arrive aussi que le sous-titre soit déplacé, «s'il y a un immense ciel bleu et que l'action se déroule en bas de l'image, par exemple». Et pour les films de Godard, qui mêlent voix off, inserts textuels et répliques prononcées par des comédiens hors champ? «C'est un vrai défi. Dans certains cas, il faut oser changer le caractère ou la couleur du texte. Le style cursif peut signaler que la personne qui parle n'est pas visible.»
Chaque oeuvre appelle ainsi des solutions qui lui sont propres. Hélas, peu de cinéastes s'en soucient. En Suisse, l'adaptation linguistique est rarement prévue dans le budget et le réalisateur s'en charge souvent lui-même en utilisant des logiciels qui ne remplacent de loin pas l'expertise d'un professionnel. Catherine Terrettaz a donc encore beaucoup de travail devant elle et s'en réjouit.
Note : 1 Selon une enquête de l'Institut Link, 62 % des sondés regardent de préférence les films doublés dans leur langue. Les autres privilégient une version originale avec (14 %) ou sans (23 %) sous-titres.
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