OLIVIER CHAVAZ    

Genève PROSTITUTION - Le gouvernement a refusé que la Loterie romande soutienne la mise en valeur des archives léguées par la célèbre militante.
Coup dur pour le Centre Grisélidis Réal. Le Conseil d'Etat vient en effet de s'opposer au versement, par la Loterie romande, d'un don important à ce futur centre de documentation internationale sur la prostitution. Si cette décision négative relève de la compétence des autorités cantonales, elle n'en suscite pas moins la «perplexité» du socialiste Albert Rodrik. Le président de l'association –constituée en juin 2008 pour mettre en valeur le fonds d'archives hérité de la célèbre prostituée militante– considère même qu'elle met «en péril» la réalisation du projet.
Entamées l'automne dernier, les démarches auprès de la Loterie romande étaient pourtant prometteuses. Après plusieurs demandes de compléments d'information, l'organe genevois de répartition des bénéfices de la Loterie a préavisé positivement. Sans toutefois révéler le montant qu'il entendait verser au centre. Ce dernier sollicitait quelque 150000 francs pour un budget d'investissement total de 240000 francs. «Cette somme est destinée à des tâches prioritaires: principalement l'engagement d'un professionnel pour archiver et indexer les 15 mètres linéaires de documentation et l'achat de matériel», explique Elodie de Weck, coordinatrice du projet.


Pas de justification officielle

Mais l'affaire prend une tournure inattendue le 26 mai dernier, sous la plume du conseiller d'Etat François Longchamp. Dans une lettre adressée à Albert Rodrik, le chef du Département de la solidarité et de l'emploi (DES) indique sèchement qu'«après examen attentif» du dossier et «en dépit des arguments avancés», le gouvernement met son veto au don. Sans aucune justification, comme la loi le lui permet.
Joint hier par Le Courrier, Bernard Favre, secrétaire général adjoint au DES, se dit «un peu énervé» par cette polémique. En contestant publiquement cette décision, explique-t-il, les promoteurs du Centre Grisélidis Réal «discréditent la Loterie». Selon le haut fonctionnaire, le Conseil d'Etat s'est «collectivement» opposé au soutien financier pour deux raisons. D'abord parce que le projet ne présente pas de garanties suffisantes quant à sa pérennité, vu les incertitudes pesant sur le budget de fonctionnement. Ensuite parce que les Archives d'Etat existent précisément pour collecter et mettre en valeur ce genre de fonds.
Cette explication «a posteriori», et par presse interposée, est loin de convaincre le président de l'association. «Ça ne tient pas debout! Pour le fonctionnement, nous sommes en tractations avec la Ville de Genève, qui est entrée en matière. Elle s'est déjà mise en quatre pour nous aider, en garantissant le loyer du local mis à notre disposition et en nous ayant attribué une aide au démarrage de 25000 francs. Et à l'Etat, l'Office cantonal de l'emploi a chaleureusement accueilli notre proposition d'engager deux personnes dans le cadre des emplois de solidarité», rétorque Albert Rodrik. Enfin, l'ancien député souligne que le projet du centre consiste à offrir un large accès public au fonds de Grisélidis Réal, ainsi qu'à l'enrichir en permanence, «ce qui n'est pas la vocation des Archives d'Etat». Plusieurs connaisseurs du domaine –le sociologue Sandro Cattacin, l'archiviste François Burgy, l'historienne de l'art Erica Deuber Ziegler, etc.– ont d'ailleurs confirmé le bien-fondé de ce choix.


Une question morale?

A ses yeux, «il y a peut-être un non-dit» derrière la décision du Conseil d'Etat. Il tiendrait aux positions très pragmatiques sur le travail du sexe défendues par les milieux à l'origine de la création du centre, à l'instar de l'association Aspasie. «Nous soupçonne-t-on de faire la promotion de la prostitution? Si c'est le cas, c'est grave...», soupire Albert Rodrik. Sur ce point, Bernard Favre est catégorique: «Il n'y a absolument aucun lien entre leurs options et la décision du Conseil d'Etat».
Malgré ce revers, l'association ne baissera pas les bras, prévient Elodie de Weck: «Nous sommes déterminés à mobiliser toutes les ressources possibles pour trouver le moyen de parvenir à nos fins.» I



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