CHARLES HEIMBERG*
ENSEIGNEMENT - Professeur de mathématiques, il ne cessait de dénoncer, il y a près d'un siècle, les informations inutiles dont on gavait les jeunes élèves dans les écoles. Une exposition lui est consacrée à Lausanne.
«Si pour les historiens d'aujourd'hui l'Histoire est davantage une analyse qu'une narration, il incombe toutefois aux enseignants de ne pas brûler les étapes. Les jeunes collégiens ont encore besoin de bases solides, ce ne sont pas des universitaires. [...] Il est plus facile pour un être en pleine connaissance de son passé historique d'appréhender l'altérité. L'étude objective de l'histoire du lieu (au sens large) où il vit n'est pas un enfermement, mais un atout pour comprendre et accepter l'autre.»
Un pédagogue libertaire de son temps
Cet extrait d'une pétition de quelques enseignants d'histoire du Cycle d'orientation genevois, qui l'ont finalement retirée, nous ramène à certains égards aux écrits du pédagogue Henri Roorda dans la mesure où s'y expriment des lieux communs que cet auteur prolixe discutait déjà il y a près d'un siècle. Professeur de mathématiques, il savait comme nul autre manier l'humour et l'ironie, et il ne cessait de dénoncer les informations inutiles dont on gavait les jeunes élèves dans les écoles. Il détestait aussi le nationalisme sous toutes ses formes, et la fermeture sur soi, qui nécessitait à ses yeux un véritable processus de «débourrage des crânes».
«Vaut-il mieux connaître très bien le contenu d'un cours complet de botanique et n'avoir jamais étudié avec soin aucune plante particulière, ou bien avoir observé avec patience les manifestations de la vie chez une demi-douzaine de plantes typiques et ignorer complètement les divisions, les classifications et les noms de la botanique?»
«Mais en ôtant aux questions leur complexité, on leur enlève du même coup leur vraie signification, et leur intérêt. Et puis, dans la vie, il n'y a pas seulement le vrai et le faux: il y a aussi le douteux et le probable. Parmi les problèmes qui divisent les hommes il y en a de passionnants qui ne sont pas près d'être résolus. Et beaucoup de prétendues vérités ne sont que des opinions, combattues par d'autres opinions également fragiles, également légitimes.»
On pourrait multiplier les citations et les bonnes formules d'Henri Roorda. Mais, là encore, l'histoire est plus complexe, bien davantage qu'un tel florilège ne le donne à voir. Dans un texte écrit à la fin de sa vie, Roorda exprime en effet un regard plus désabusé. Son diagnostic n'a certes pas changé: l'élève s'ennuie dans la plupart des cas. En outre, précise-t-il, «on rencontre dans le monde beaucoup de vaniteux incapables de collaborer fraternellement avec leurs semblables. C'étaient, autrefois, de bons élèves, habitués aux notes brillantes.» Mais ce qui fait désormais douter notre pamphlétaire, c'est que, «dans le monde scolaire, le progrès est d'une lenteur désespérante». L'illustre Platon n'avait-il pas déjà dit, en son temps, qu'il valait mieux «approfondir peu de choses que d'en parcourir beaucoup d'une manière insuffisante»? C'était il y a bien longtemps, mais le constat n'en restait pas moins d'actualité.
Quelle histoire à l'école?
«Rien ne me déprime davantage que de devoir imposer d'interminables explications à d'inertes prisonniers qui s'en passeraient fort bien», écrivait encore Roorda. Il est vrai qu'à son époque, malgré tout ce que son intuition pouvait lui laisser percevoir, il ne disposait pas encore des connaissances actuelles en matière de construction des savoirs. S'il dénonçait à juste titre les dégâts provoqués par un découpage linéaire des programmes dont la seule justification était l'organisation pratique de la leçon, s'il fustigeait avec raison les effets que produisait l'incapacité d'intéresser les publics scolaires, il restait plus réservé sur les manières dont les élèves pouvaient exercer les modes de pensée propres aux disciplines qu'on apprend à l'école. Aussi trouva-t-il des formules plus modestes, vers la fin de sa vie, pour interroger l'institution scolaire et imaginer des solutions aux problèmes qu'il soulevait. La question restait donc posée, à ses yeux, de savoir ce que l'école devait chercher à faire acquérir aux élèves pour ne pas être une école de la docilité. Elle demeure pleinement d'actualité aujourd'hui, dans une perspective démocratique, même si un intérêt renouvelé pour la «saveur des savoirs» et pour l'idée de développer des regards spécifiques sur le monde permettant de mieux le comprendre laissent entrevoir de nouvelles perspectives.
Mais combien de connaissances factuelles désincarnées les élèves devraient-ils donc emmagasiner, et pour combien de temps, avant de pouvoir enfin se mettre à réfléchir sur le passé? Roorda le scientifique, le mathématicien, ne répondait pas à la question par rapport à l'histoire. Lui qui prônait un enseignement concret, apte à capter l'attention des élèves et à mobiliser leur curiosité, il n'avait en tête, sur le plan scolaire, que l'histoire nationaliste et pédante qui occupait alors tout le terrain. «Parce qu'il y a dans un écolier autre chose qu'un futur soldat», il se demandait même s'il fallait vraiment ennuyer les écoliers dès leur plus jeune âge avec cette discipline.
Henri Roorda, cet enfant issu des milieux anarchistes qui est devenu professeur au Gymnase de la Cité à Lausanne, était l'auteur de la magnifique déclaration de principes de l'Ecole Ferrer, cette petite école libertaire destinée à des enfants de la classe ouvrière qui a fonctionné dans la capitale vaudoise de 1909 à 1919. «Les écoles officielles [...], écrivait-il, s'acquittent particulièrement mal de leurs tâches lorsqu'elles font l'éducation des enfants du peuple. Au lieu de voir en eux de futurs producteurs qui auront besoin de force physique, de volonté et de clairvoyance, elles leur font faire l'apprentissage de la docilité. Car c'est bien les habituer à toujours croire et à ne jamais rien savoir, comme le dit Rousseau, que de leur remettre trop tôt des manuels dont les formules définitives les dispensent de recourir au travail de leurs mains, de leurs yeux et de leur intelligence.»
Roorda tel qu'il est exposé à Lausanne
Ces formules définitives, c'était bien là, et c'est toujours, tout le problème. Quelle place accorde-t-on en effet à l'école aux débats, aux controverses scientifiques, aux divergences dont la libre discussion contribue à faire avancer nos connaissances? Le cours d'histoire doit-il par exemple se réduire à l'énonciation de ces vérités définitives? En tant que science sociale, l'histoire n'a-t-elle pas à proposer un questionnement spécifique et des modes de pensée qui lui sont propres? N'a-t-elle pas pour fonction d'aider à mieux comprendre le monde pour y agir avec davantage de lucidité? Ces questions d'aujourd'hui se posaient un peu autrement hier. Aussi Henri Roorda ne les a-t-il pas spécifiquement abordées pour l'histoire, cette discipline qu'il appelait d'abord à ne plus vénérer les guerres et tous ceux qui les avaient déclenchées; mais à parler plutôt des producteurs et de leur rôle dans le passé et le présent. Cela dit, on pourrait quand même tirer de sa pensée, et de la pédagogie libertaire en général, de quoi faire en sorte que l'apprentissage de l'histoire favorise la pensée autonome et critique plutôt que la docilité.
Une exposition du Musée historique de Lausanne est actuellement consacrée à Henri Roorda. Cette belle initiative mêle des informations bibliographiques indispensables à une galerie de bons mots et de réalisations pédagogiques. Elle est parsemée d'objets qu'on peut toucher, manipuler, contrairement à ce qui se passait dans les classes traditionnelles où rien n'était permis. Elle propose aussi de larges extraits de ces textes savoureux, et souvent très drôles, qui marquent l'oeuvre de Roorda. Ainsi, au catalogue de cette exposition sur «l'humour zèbre» de ce «chroniqueur facétieux» sont encore associées les publications de ses Almanachs Balthazar, qui reprennent le pseudonyme utilisé par l'auteur pour beaucoup de ses chroniques humoristiques, et d'un recueil de «pépites d'humour et d'humeur» rassemblées sous un titre évocateur, Le pessimisme joyeux.
«Je voudrais que le Bon Dieu m'envoyât des rentes. Cela me permettrait de ne plus donner de leçons (cela dure depuis vingt-sept ans et demi) et de me consacrer à mon sport favori: écrire. Ces rentes me permettraient d'ailleurs d'avoir plus de talent, car je pourrais améliorer sans me presser mes élucubrations.» Roorda nous montre ici qu'il ne fallait pas prendre trop au sérieux ses propos, mais aussi que couvaient en lui de sombres sentiments. Dans un livre posthume, Mon suicide, l'auteur a ainsi expliqué pourquoi il avait voulu «s'en aller». «J'étais fait pour aimer le métier que j'exerce, a-t-il notamment expliqué; et ma cordialité aurait certainement été efficace si, au lieu d'être le maître de mes élèves, j'avais pu être leur entraîneur.»
Cela dit, c'est bien l'humour zèbre, le côté pince-sans-rire, la joyeuseté lucide qui prennent nettement le dessus dans cette évocation lausannoise de l'itinéraire d'Henri Roorda. Et c'est tant mieux. Il est vrai, pour lui laisser le mot de la fin, qu'on «ne peut pas avoir pour ses propres fautes autant de sévérité que pour celles des autres. La vie ne serait pas tenable.» Il n'est pas moins vrai que «les mots 'humeur' et 'humour' ne diffèrent que par une seule lettre. L'humoriste est un individu dont l'humeur n'est pas disciplinée.» I
* Historien.
Note : * Historien.